Lettres de Chateaubriand
XVI. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 14 juin 1828, Paris
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XVI
(Pour remettre à Mlle Adèle de...)
Paris, ce 14 juin 1828.
Je suis persuadé que vous m'avez déjà calomnié, vous avez compté les jours et vous avez dit : « Le voilà déjà qui ne pense plus à Léontine, qui ne lui écrit plus ! » Vous aurez dit cela, n'est-ce pas? Il m'a fallu, pendant une quinzaine de jours, dévorer l'ennui des affaires et d'un changement de position, écrire plus de cent cinquante lettres, etc... pour arriver au moment où, dégagé de ces premières entraves, je pourrai causer avec vous librement. C'est fait et je reviens à vous, que je n'avais pas quittée.
Vous demandez si vous me verrez jamais? C'est moi qui me fais plus justement cette question par rapport à vous. A votre âge, on a du temps devant soi; on est toujours à peu près sûr de voir ce qu'on est décidé à voir ; mais, au mien, peut-on se promettre quelque chose? Dispose-t-on d'une heure? Et pourtant, plus hardi que vous, moi je sens que je vous verrai. Vous avez beau calculer que vous ne pourrez pas venir à Paris dans le cours de la session prochaine, que vous n'irez pas aux Pyrénées, moi j'irai vous trouver. Tout mon embarras est de vivre : je suis certain du reste.
Je ne conseillerai jamais à d'autres qu'à vous de se marier. Mon choix est singulier sans doute ; vous vous l'expliquerez comme vous voudrez. Votre ami, ou l'ami de votre père est bien rigide : c'est moi qui aurais le droit d'être jaloux. Ah ! si je vous voyais pour la première fois sur les ruines de Rome! Si vous veniez parer de votre âge le vieil ami et les vieilles ruines ! Ce serait trop de bonheur.
Mais moi, irai-je à Rome? Il est très possible encore que je ne parte pas : ma destinée est si quinteuse et les événements en France vont si vite! Dans tous les cas, je ne puis guère me mettre en route avant le mois de septembre. Ainsi nous avons encore le temps de nous écrire ; vous m'apprendrez toutes les conquêtes que vous aurez faites aux eaux. Ne m'oubliez pas, moi, pauvre songe que vous faites et qui peut s'évanouir à votre réveil !
N'allez pas vous aviser de me donner du monseigneur dans vos adresses. Je déteste le faste ; écrivez-moi : à M. le vicomte de..., ambassadeur de France à Rome.
Mais ne m'écrivez comme cela que quand je serai parti. J'attends une lettre de vous ; je crains pourtant qu'elle n'arrive avant que vous n'ayez reçu celle-ci ; car vous me gronderez et je suis tout épouvanté quand Léontine me gronde.