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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand XXXII. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 31 mars 1829, Rome

Lettres de Chateaubriand

XXXII. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 31 mars 1829, Rome

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 130–132 · chapitre 40 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

XXXII

(Pour remettre à Mlle Adèle de...)

Rome, ce 31 mars 1829.

Allons ! vous êtes une infidèle. Vous ne m'aimez plus : vous allez vous marier. C'est pour un autre que je vous ai inspiré ces lettres charmantes qui avaient tourné ma pauvre vieille tête. Mes cheveux gris n'ont que ce qu'ils méritent. Vous voulez faire de moi un roi, pour vous débarrasser d'un amoureux de mon âge. Eh bien ! puisque vous m'ôtez ma première couronne, je ne veux point de l'autre. Je reprends ma conscience; je vous dis aussi : « Mariez-vous, ne pensez plus à moi. »

Vous avez beau me dire que vous conserverez un souvenir : je renonce à ce souvenir-là ; je ne veux point être aimé par intervalles, et quand vous aurez le temps. Si vous aviez, du moins, attendu de m'avoir vu pour me quitter ! J'aurais compris cela. J'étais à peu près sûr que vous m'auriez fui en m'apercevant. Mais m'abandonner au moment où j'étais encore l'ouvrage de votre création, où sans doute vous m'aviez fait beau et jeune en dépit des années, où je devais briller de toutes vos grâces, de tous les charmes de votre imagination, c'est être née infidèle jusque dans la moelle des os !...

Réellement, Léontine, mariez-vous, si vous croyez être heureuse. Vous ne pouvez pas sérieusement croire que vous êtes liée par un jeu de votre esprit, par une correspondance, avec un étranger passant dans ce monde, que le temps et l'espace ont également séparé de vous. Il m'en coûte plus de vous tenir ce langage qu'à vous de l'entendre. Il vous reste à vous votre jeunesse, un long avenir et tout ce qui entourera une existence qui commence. A moi, il me reste des heures flétries et ridées, un passé au lieu d'un avenir et la solitude qui se forme autour d'une existence qui finit.

Je m'aperçois que j'avais pris au mauvais songe que vous m'aviez offert : à l'abri de mon invisibilité, je faisais revivre les illusions de mes premiers jours; j'avais remonté le cours de ma vie ; et il y avait dans le monde une personne pour laquelle j'avais vingt ans.

Je me replace dans la vérité. Léontine, il est probable que nous ne nous verrons jamais. Tout me rappelle en France; mais je suis tenté de mourir en Italie, au milieu de toutes ces ruines qui me ressemblent : pour un voyageur comme moi, c'est être enseveli au champ d'honneur. Quoi que j'en aie dit de votre souvenir, par un reste de faiblesse, je suis tenté de vous prier de garder mon image telle que vous l'avez faite. Ici finit notre roman.

Le rendez-vous que vous m'aviez promis sur la terre, je vous le demande dans le ciel. Mais comment me reconnaîtrez-vous?