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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Léontine de Villeneuve → Auguste de Cambon, 1828

Lettres de Chateaubriand

Léontine de Villeneuve → Auguste de Cambon, 1828

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 82–86 · chapitre 16 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

DE Mlle DE VILLENEUVE A M. DE CAMBON

I828_ Et moi aussi, mon cher cousin, j'ai été presque surprise en recevant votre lettre ; je la devinais peut-être, mais je ne l'espérais point et je trouvais assez naturel d'avoir été oubliée à travers le conflit d'affaires et de grands intérêts qui se pressent autour d'un député. D'ailleurs, dans ce siècle, les femmes ne sont pas gâtées. Aussi sont-elles beaucoup moins exigeantes. La Révolution nous a ôté notre sceptre, la Charte ne paraît pas devoir nous le rendre ; il ne nous reste que des traditions et des regrets... Pardonnez-moi cette boutade contre notre gouvernement; elle est d'autant plus hors de propos que vous venez de me prouver qu'on peut être tout ensemble homme d'État du temps présent et homme aimable d'autrefois.

Quant à votre illustre ami, que je tiens pour franc et loyal chevalier, malgré son silence accusateur, je ne suis nullement tentée de me plaindre de lui. Je ne comptais pas du tout recevoir une de ses lettres par votre entremise. Mon billet ne demandait point une réponse. Je voulais seulement me faire connaître à lui, afin de ne pas être tout à fait traitée en étrangère, si je dois le rencontrer un jour. Le choix de l'interprète m'a décidée aussitôt. J'ai compté sur vous pour me faire valoir, pour excuser ma démarche et pour prévenir en ma faveur celui qui doit être blasé sur les hommages.

Votre mission est donc remplie, et il ne me reste qu'à vous remercier et à me réjouir de n'avoir été trouvée par vous ni folle, ni inconséquente. Votre bon jugement me faisait bien pressentir un peu votre opinion, et puis il me semble que mon petit billet ne devait étonner personne. Néanmoins, je vous ai demandé le secret comme pour une étourderie et je le réclame encore, de peur de ces jugements erronés qui ne s'appuient sur aucune base et qui répandent le ridicule lorsqu'ils ne peuvent trouver pire. Les intentions pures sont beaucoup ; on est toujours heureux avec le bon témoignage de soi même.

Croyez-vous que j'aie attendu votre lettre pour vous défendre contre les jugements prévenus ou peu réfléchis? Vous dire qu'on ne vous attaque pas, ce serait vous confondre avec ces hommes obscurs qui se perdent dans la foule. Ce serait vous dire qu'il n'existe plus de partis. Au contraire, on n'a jamais été plus divisé et moins disposé à s'entendre. Chacun veut être despote dans son opinion. La moindre nuance, le plus léger amendement, paraît une trahison ; la justice même n'est point respectée et chacun trace un cercle hors duquel il n'y a ni honneur, ni bonne foi, ni salut pour la monarchie. Je puis vous parler savamment sur ce sujet, car j'ai le bonheur ou le malheur de n'être d'accord avec personne et je me vois tour à tour taxée d'absolutisme et de libéralisme; enfin, à présent, on s'est imaginé de découvrir que j'étais tout simplement chateaubriandiste.

Mon Dieu, quand viendra ce temps, âge d'or du gouvernement représentatif, où l'on se persuadera enfin qu'on a des députés et des pairs pour s'occuper de nos intérêts et où femmes, enfants, vieillards ne se croiront pas appelés au grand œuvre du gouvernement? Quant à moi, je suis prête à me taire, surtout si c'était pour vous écouter. Du reste, nous sommes dans une situation si singulière qu'en province du moins personne ne sait bien ni ce qu'il veut, ni où il va. Mais il me semble qu'on peut suivre sans crainte le sentier tracé par MM. de Chateaubriand, Delalot1 et de Cambon. Ils ne laisseront jamais l'honneur en arrière. Voilà maintenant une garantie introduite dans le ministère. La nomination de H. de N...2 en présage-t-elle d'autres? Que ferons-nous de notre grand publiciste? Ah ! vraiment, je suis bien tentée de ne rien désirer pour lui ; la voix du génie pourrait-elle se faire entendre au milieu de la tempête qui gronde?

(1) Charles-François vicomte Delalot, né le 17 avril 1772, mort le 27 octobre 1842, fut député de 1820 à 1824 et de 1827 à 1830. Il contribua à renverser le ministère en 1821 et combattit la politique d'extrême droite. Il fut proposé en 1828 pour la présidence de la Chambre, mais le roi lui préféra Royer-Collard. Chateaubriand avait pour lui autant d'estime que d'affection, comme on peut le voir dans les lettres qu'il écrivit à Villèle, lors des élections de 1822. (S. R.) ↩

(2) Jean-Guillaume baron Hyde de Neuville, né le 24 janvier 1776, mort le 28 mai 1857, député de 1815 à 1816 et de 1822 à 1830, fut ministre du 3 mars 1828 au 7 août 1829. M. de Chabrol, qui faisait partie du ministère Villèle, avait conservé son portefeuille dans le ministère Martignac; mais, lorsque, le 12 février 1828, M. de Martignac réprouva les procédés électoraux de Villèle, il donna sa démission et il fut remplacé par Hyde de Neuville. C'est Chateaubriand qui fit décider sa nomination. Il écrit, le 18 mars, à Mme de Vichet : « Eh bien ! Marie, êtes-vous contente? Voilà notre ami ministre ; et vous serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa nomination. Je vis les ministres le samedi et, le lundi, il était à la Marine. » (S. R.) ↩

Mais voilà bien assez de politique; si vous étiez ici je tâcherais de laisser guider la mienne par la vôtre. Il ne tiendra qu'à vous de me rendre un de vos disciples. Je vous reprocherais peut-être de ne l'avoir pas essayé, si vous n'étiez assez aimable pour vous le reprocher vous-même.

Veuillez, mon cher cousin, croire à mon bien véritable attachement.

Léontine.