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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Confidences, manuscrit de l'Occitanienne (suite 2)

Confidences, manuscrit de l'Occitanienne

Confidences, manuscrit de l'Occitanienne (suite 2)

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 19 min de lecture · p. 34–56 · chapitre 4 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Alors, il me fit monter sur la montagne de la séduction, se plaisant à diriger mes regards vers le palais magique dont il m'avait déjà présenté vaguement l'image. Cette fois, il en ouvrait les portes devant moi. « Là se développerait mon talent littéraire, sous la direction d'un vieux professeur ès muses. » Et lui, appuyé sur le bras de son écolière, comme il aimerait à revoir Rome par ses yeux, se reprenant ainsi à la vie qu'elle lui ferait encore sentir !

Tout cela était dit à demi-voix, d'un ton modeste, sensible, entremêlant l'espérance de son sourire avec les regrets et leurs tristesses. « S'il allait ne plus revoir sa jeune amie! »

C'était un soleil qui se levait, éblouissant, sur mon horizon terne. N'avais-je pas choyé, comme le plus beau des songes, une existence libre, qui cependant n'approchait pas de celle qui m'était présentée?... Ma raison se perdait dans ce rayon... Et j'entrevoyais hardiment l'idéal d'une vie à laquelle je donnerais pour sauvegarde la vertu la plus rigide, l'attitude la mieux à l'abri des soupçons.

L'exaltation la plus dangereusement entraînante est celle d'une âme qui s'égare, croyant se placer au-dessus de la région des tempêtes. En vain est-elle fière de demeurer immaculée sur ces hauteurs ; elle a perdu le bénéfice d'être vue sans tache à l'œil nu; et, de la terre, on n'aperçoit que des brumes.

Mais le mirage se dissipa en peu d'instants, et mon cœur se retourna vers ma famille. M. de Chateaubriand me comprit : « Ah ! dit-il, vous avez un père ! Et moi, que suis-je? »

Il me laissa contente de lui et de moi aussi. Et, pourtant, il me sembla que la nuit se faisait comme après l'éblouissement d'un éclair.

M. de Chateaubriand m'avait quittée, décidé à prolonger son séjour à Cauterets. Il me restait à voir venir des jours pareils à ceux qui s'étaient écoulés si vite.

Le lendemain, dans la journée, il entra chez moi... et m'adressa brusquement un dernier adieu ! Des lettres reçues le matin ne lui laissaient pas la faculté de réfléchir. En vain, il se débattait contre ce qu'il appelait avec amertume la tyrannie des engagements politiques : il ne s'appartenait plus.

Je voudrais me rappeler ce qui me fut dit dans un épanchement qui coulait de source. Mais que dirais-je de plus que ce qui se retrouve en traits si vifs dans les Mémoires d'outre-tombe?... Tout près de cette page où sa loyauté s'est si étrangement égarée?

Ah ! je n'étais pas alors cette « étrangère à peine entrevue »

Je recueillis les plaintes de sa révolte contre les hommes, contre sa destinée et contre lui-même, dont la volonté se laissait violenter. Je devins la confidente des regrets qui venaient l'assaillir. La veille encore, il croyait toucher à la réalisation de ses songes. « Il ne rêvait qu'au bonheur d'emmener ses amis avec lui et de finir ses jours à Rome. »

Et vous, ajouta-t-il, aviez-vous dit non, réellement, à ce projet? Ne seriez-vous pas venue, un jour, partager mes délices, amenée par l'attrait d'un voyage en Italie et peut-être aussi par la pensée de revoir votre ami? Je pouvais le croire.

Eh ! il lui fallait renoncer à cette vie, noble couronnement d'une carrière où l'honneur d'être le représentant de la France Très Chrétienne dans la Ville éternelle aurait mis à néant toute autre ambition ! Au contraire, il lui fallait redevenir l'instrument et la victime des mesquines passions d'ambitieux vulgaires.

Il demeura quelques instants comme accablé. Puis il reprit, à phrases entrecoupées qui semblaient s'adresser tantôt à moi, tantôt à lui-même :

Oui, il ne s'appartenait plus; car ils l'accuseraient de les avoir lâchés. Eh bien ! il leur abandonnerait honneurs, fortune, jetant tout cela à la tête de ceux qui le dépouillaient dans leur intérêt propre. Il reprendrait, une fois de plus, le collier de misère et se remettrait à travailler. Son ambassade, si brusquement terminée, allait le laisser dans toutes sortes d'embarras. Il fallait bien qu'il reprît la plume pour payer ses dettes...

Je me souviens qu'en prononçant ces mots il porta la main à son front, s'écriant :

Eh ! sentir qu'il n'y a plus rien là !...

Mais, ajouta-t-il, on ne le tenait pas tout entier. Il leur abandonnerait sa démission ; à ce prix, il aurait bien le droit d'acheter son repos?

Et c'est à Rome qu'il irait se réfugier, loin de tout le bruit des agitations politiques. Il y vivrait solitaire, oublié sans doute. Eh ! qu'importe ! le bonheur peut se trouver dans le calme apporté par l'oubli où vous laissent les hommes. Oui, mais Mme de Chateaubriand pourrait-elle se résigner à retourner à Rome en simple particulière, après y avoir eu le rang d'ambassadrice?...

Mon regard étonné l'interrompit. Il sourit. - Vous, oh ! vous, ce serait différent. Vous n'êtes pas une femme comme les autres.

Il continua :

Mais cet exil, pour moi-même ne deviendra-t-il pas la rupture de mes derniers liens d'amitié? Ils viendront à moi, ces amis, pour quelques jours ; et puis les exigences de la vie les reprendront. L'homme sans famille ne doit se bercer d'aucune illusion. Au soir de ses derniers jours, le vide se fait inévitablement autour de lui. La mort lui a enlevé un à un ceux qui l'ont aimé, et il n'y a pas pour lui de floraison d'amitié à demander aux jeunes cœurs tournés vers le soleil levant...

Je crois avoir rendu à peu près le sens de ces paroles, si tristes et si profondément découragées.

Je me sentis saisie d'un tel sentiment de pitié et, en même temps, de vive affection pour cet homme à cheveux blancs, si grand par sa gloire et prêt à se voir abandonné par le bonheur au déclin de sa vie, que lorsqu'il ajouta :

Et vous aussi, je ne vous reverrai plus !

Eh bien ! lui dis-je, cédant à un élan instantané, ce que vous m'avez proposé hier... ce que j'ai refusé, je l'accepte. Je resterai libre. Je renonce au mariage. Partez pour Paris ; moi j'irai vous attendre à Rome. Il ne sera point question, cette fois, de me réunir à vos brillants amis dans le palais de vos rêves. Vous me retrouverez entre les murs d'un couvent, sous la sauvegarde de la protection religieuse. Là, ma réputation sera mise à l'abri... Je ne parle pas de mon honneur : personne n'aura jamais le pouvoir d'y porter atteinte. Vous pourrez venir me voir tous les jours dans cet asile où nous nous donnerons hautement le nom d'amis, même en présence de Mme de Chateaubriand. Et, plus tard, lorsque les années seront venues pour moi comme pour vous, pourquoi ne deviendrais-je pas une nièce d'adoption qui se consacrerait à soigner et à consoler votre vieillesse?

Vous feriez cela? me dit-il.

Oui, répondis-je, et mon amitié vous le dit, sans trouble de conscience. Je suis libre de disposer de ma destinée; j'ai une fortune personnelle ; je partagerai ma vie et mon avenir entre vous et ma famille. Le monde me blâmera très certainement, ou me taxera de folie ; mais je saurai le forcer à me rendre et à me garder son estime.

M. de Chateaubriand me regarda avec des yeux où se peignait une véritable émotion et il me dit tout ce qui pouvait toucher mon cœur... et, je pourrais ajouter, égarer ma raison plus encore; car il parut entrer dans le rêve, en prendre sa part et adopter mon plan.

Aussi, lorsqu'il me répéta : « Vous feriez cela? » je lui tendis la main. Mais, par un revirement soudain :

Pauvre femme! s'écria-t-il. Et vous croyez que je peux accepter ce que vous m'offrez avec la générosité, la hardiesse et la pureté de votre âme? Mais ces sacrifices que vous n'hésitez pas à faire dans un élan d'exaltation, vous les pleureriez bientôt avec des larmes, qui retomberaient de tout leur poids sur votre cœur. Et moi, je serais coupable en enlevant ce cœur à un père. Restez auprès du vôtre; demeurez où la Providence vous a placée et demandez-lui tous les biens, toutes les joies qu'elle accorde à la jeunesse. Mariez-vous ; je vous le dis avec regret très certainement, mais en ami qui ne veut pas songer à lui. Et croyez que nous n'allons pas nous séparer entièrement ; car nous ne nous oublierons point et nous nous écrirons.

En écoutant ces paroles, qu'un battement de cœur semblait accompagner, j'entendis une voix intérieure qui me tenait un langage semblable. Je relevai la tête.

Vous avez raison, dis-je, et je vous remercie. Nous ne nous retrouverons peut-être plus en ce monde; cependant notre attachement sera de ceux sur lesquels le temps et l'absence demeurent sans puissance.

En cet instant, ma femme de chambre entra. M. de Chateaubriand m'adressa un simple adieu ; et je demeurai seule. Nous venions de 85, nous séparer pour toujours.

Presque aussitôt, Mlle Du Valès vint me rejoindre : je ne me rappelle plus ce qu'elle me dit, ni ce que je lui dis. Je sentais le flux et le reflux de deux impulsions qui se heurtaient.

Ah ! tous mes rêves du passé, du présent et de l'avenir venaient de sombrer ! Cette fois, ils étaient descendus de ma tête jusque dans mon cœur. C'était une vérité, que ce sentiment qui ne ressemblait à aucun autre !...

Mais, subitement, par une force de réaction à laquelle je ne résistai point, le calme se fit !... Et je compris que je venais d'écouter une voix qui me parlait de mes devoirs.

M. de Chateaubriand quitta Cauterets le lendemain matin. Et moi, après la saison des eaux, je revins dans ma famille.

La tempête se releva pourtant - et cela en présence de la décision suprême qu'il me fallut prendre. Il ne s'agissait pas seulement de rompre avec la pensée d'une vie selon mes aspirations ; il fallait la ployer, cette vie, sous le joug que je m'efforçais depuis longtemps à repousser.

Le temps avait marché : un mariage était là, prêt à se conclure. N'avais-je pas engagé ma parole à mon père en désignant une date à laquelle nous touchions? Je devais me soumettre. Quelle objection pouvais-je faire? Il s'agissait d'épouser un homme hors ligne et charmant.

Cependant, c'était précisément celui-là qui m'inspirait le plus de frayeur, comme mari, c'est-à-dire au point de vue de mon bonheur en ménage. Quoique nous eussions eu peu d'occasions de nous connaître par des rapports de société, nous avions en commun des amis intimes qui, depuis assez longtemps, avaient songé à nous marier. Mais sous l'influence de propos répétés, commentés, inventés même, il était résulté des préventions et une méfiance réciproques, qui nous éloignaient l'un de l'autre. Deux fois déjà il avait été question de ce mariage et tous deux nous en avions repoussé l'idée. L'un en s'écriant : « Vous voulez que j'épouse Mlle de V...? Elle me déteste ! i L'autre en répondant : « Vous voulez que je me marie avec M. de Castelbajac? Il ne m'aimera jamais ! »

Cependant, je plaisais à ses yeux comme il plaisait aux miens. Une troisième tentative eut un résultat différent.

Mais, après le mot prononcé et lorsque je me vis en présence de la conclusion définitive d'un mariage dont les préludes s'étaient manifestés par une telle froideur, je me sentis tout à coup rejetée en arrière comme par un coup de vent ; et la pensée de renoncer définitivement à me marier traversa de nouveau mon cerveau.

Cette fois, il n'était pas question de m'éloigner de ma famille, mais de demeurer libre de cœur, puisque ce mariage se présentait sous l'aspect du désenchantement de mon existence entière : une lettre d'un ami maladroit s'était placée devant mes yeux, disant que M. de Castelbajac m'épousait sans amour.

En lisant cette phrase, ma méfiance reprit si violemment que j'eus effectivement l'idée de rompre l'engagement que j'avais pris, me disais-je, par faiblesse de caractère et malgré moi.

Et cet homme que je me refusais à épouser et à aimer me plaisait en dépit de moi-même ! Un aimant m'attirait vers lui, tandis que mon cœur niait cette puissance.

Je n'ai jamais, je crois, passé de plus pénibles jours, livrée à cette bourrasque d'idées qui se détruisaient tour à tour l'une par l'autre. Mes lettres à M. de Chateaubriand en étaient le reflet. Lui, de son côté, m'écrivait... Les siennes n'étaient pas un calmant pour ma tête. Cependant il me donnait de sages conseils. Étaient-ils sincères? N'importe. Ils m'ont aidée à triompher complètement de ces dernières et folles imaginations. La raison reprit tout son empire. C'est, je crois, ce qu'il ne m'a point pardonné. Et c'est peut-être ce qui a dicté le récit fictif... Il m'a fallu lire cette page, vingt ans après, pour me douter que M. de Chateaubriand fût capable de l'écrire.

Au moment présent, au contraire, je lui sus gré de m'avoir bien jugée et je le remerciai de l'appui que sa main prêtait à ma raison chancelante.

Et lorsque, par une résolution définitive, j'eus accepté ma destinée, en toute loyauté, je me tournai de nouveau vers l'ami pour me dire que je pourrais lui conserver mon attachement, sans porter atteinte à la rigoureuse fidélité qui m'allait être imposée par la loi sacrée du mariage. Regardant encore dans mon passé, je vis se dissiper comme des ombres mes chimères de tous les âges... et je prêtai hardiment le serment qui venait engager la liberté de mon cœur avec celle de ma vie.

Et c'était lorsque les songes venaient de disparaître à la façon de feux follets que, par la miséricorde divine, une étoile fixe se levait dans mon ciel... l'amour dans le mariage !

Les explications rapprochèrent les esprits, les préventions se dissipèrent et les cœurs se trouvèrent tout disposés à s'entendre. Alors, se déroula cette chaîne de jours, amenant les années, que j'ai bénis, à travers les événements de la vie, joies ou larmes. Mais je n'écris pas l'histoire de l'union intime de trente-quatre ans qui n'a vu finir son bonheur que par la mort. O mon mari bien-aimé ! depuis que je vous ai donné ce nom, pas une de mes pensées ne s'est écartée de l'amour que vous aviez fait naître !

Sous l'influence d'un sentiment si nouveau, interrogeant mon cœur, j'osai lui demander quelle place venait y occuper encore celui que, depuis si longtemps, j'appelais « mon ami ». Levant les yeux vers mon mari, je compris que deux passions, l'enthousiasme et l'amour, peuvent se rencontrer en gardant leur individualité sans se heurter.

Il existe entre certaines âmes des affinités qui se cherchent même dans l'inconnu, et s'unissent malgré la distance, malgré l'âge, malgré les situations différentes et tout ce qui les sépare parce que, venant de l'âme, elles ne s'adressent qu'à elle. C'est ainsi que j'avais aimé M. de Chateaubriand dès mes premières années. Et je me dis que je pouvais continuer à l'aimer encore.

L'exaltation qui, durant deux ans, avait emporté mon aventureuse imagination, s'apaisa pour toujours... Mon mari venait de me faire connaître le sentiment qui les domine tous. Sentiment béni ! qui s'est incliné devant Dieu pour arriver à l'homme. Sa puissance me fut révélée par la comparaison entre mes deux passions.

Cependant, mon dernier rêve eût été de réunir quelquefois auprès de moi ces deux amis, aimés si différemment. Je croyais alors que je pouvais prendre la main de M. de Chateaubriand et la placer dans celle de mon mari... Je ne connaissais pas « la page » qui déjà peut-être était écrite !

Ce fut donc avec le calme de la réflexion que je crus ne pas devoir laisser tomber dans l'oubli une amitié qui reposait sur tant de souvenirs mutuels. L'indifférence m'eût semblé de l'ingratitude et je ne voulais pas que M. de Chateaubriand pût m'en accuser.

Cette pensée se présenta souvent, se mêlant à la vie animée par les plaisirs du monde qui viennent s'offrir à une nouvelle mariée. Plusieurs mois, cependant, s'écoulèrent dans le même silence, lorsqu'un article de journal, ayant annoncé faussement un voyage de M. de Chateaubriand hors de France, je voulus avoir l'explication de ce qui semblait signifier un exil volontaire.

Je me souviens de ma lettre. Elle était affectueuse simplement et franchement. Sans aucun embarras, je remontais vers le passé pour rappeler les folies de ma tête, si vite dissipées par les conseils du noble ami « à qui je conservais toujours ce nom » A ce sujet, il y avait une phrase qui faisait allusion à « de nouvelles et vives affections... »

La réponse à cette lettre, ainsi que celle qui la suivit, eurent lieu de m'étonner. Un amer ressentiment semblait les avoir dictées. J'avais reçu la seconde à Cauterets ; je m'y retrouvais en 1830, au moment où la révolution de Juillet éclata. Sous l'impression subite et pénible que me fit éprouver l'ovation populaire dont M. de Chateaubriand avait été l'objet comme s'il eût été compté parmi les vainqueurs, je lui écrivis une lettre toute politique. Il répondit à la vivacité de mon accusation avec une extrême douceur et en rétablissant les faits.

C'est ainsi que fut renouée « notre correspondance » ; mais on ne saurait donner ce nom aux rares lettres qui s'échangèrent depuis, avec des intervalles de plusieurs années.

J'ai dû, cependant, ne point passer sous silence le renouvellement de ces relations. Il m'a valu des lettres qui réfutent, elles aussi, l'article des Mémoires. La femme traitée avec tant d'égards et à laquelle M. de Chateaubriand a conservé, jusqu'à la fin de sa vie, un souvenir si constant, uni à une affection à la fois si pleine de convenance et si tendre, n'est point la femme dont il a osé flétrir le caractère, en déflorant le sentiment plein d'élévation qui fut capable d'entraîner trop loin son dévouement, mais jamais sa vertu.

J'écrivis de nouveau à M. de Chateaubriand deux ans après, lorsque, par suite d'une condamnation politique, il eut à subir de la prison. Mon amitié trouva tout naturel d'aller l'y chercher. Il fut sensible à cet intérêt d'une manière touchante. Puis, long silence... Je devenais de jour en jour, davantage encore, l'épouse et la mère absorbée par des devoirs pleins de douceur, la femme que pas une séduction du monde n'était venue entraîner, créature qui bénissait le ciel d'avoir soustrait son âme aux entraînements de l'idéal !

En 1838, M. de Chateaubriand fit un long voyage dans le midi de la France. Je pensai tout de suite à lui demander s'il s'arrêterait à Toulouse. Il me répondit affirmativement.

C'est ainsi que nous nous retrouvâmes après Cauterets - après neuf ans !

M. de Chateaubriand passa trois jours à Toulouse. M. de Castelbajac s'était empressé, avec sa grâce charmante d'esprit et de manières, d'aller engager l'illustre voyageur à se considérer en quelque sorte comme notre hôte. Mon mari connaissait mon enthousiasme pour « l'Ami »... et ne s'en effarouchait pas. Il savait que rien de ce qui dans mon cœur lui appartenait si pleinement n'avait jamais été donné à personne.

Ma première entrevue avec M. de Chateaubriand, succédant, après un temps si long, à nos adieux à Cauterets, eut lieu avec la joie de deux amis qui ne se sont pas oubliés et se retrouvent tout heureux de se revoir. Mais en moi cette impression se vit accompagnée d'un calme qui me laissa toute la douceur de cette jouissance. Ah ! c'est que l'amitié, sevrée de l'exaltation de la tête, reposait désormais paisible dans mon cœur !

M. de Chateaubriand ne s'y méprit point ; on le voit dans les lettres écrites après Toulouse. Je me rappelle qu'après les premières paroles échangées, il me dit : « Ah ! comme votre mari est bien, et comme vous devez l'aimer ! » Je répondis : « Oui. »

M. de Chateaubriand se montra parfaitement aimable pour M. de Castelbajac, pour ma belle-mère1 et pour les amis que nous avions appelés à prendre leur part de notre bonne fortune, en venant s'asseoir à notre table auprès du convive dont nous étions justement fiers2. Ces quelques jours laissèrent des traces attendries dans ma mémoire. M. de Chateaubriand ne s'était jamais montré à moi sous un aspect qui répondît aussi parfaitement à la nature des sentiments qu'il m'avait inspirés.

(1) Anne-Louise de Cazalès, marquise de Castelbajac, était la sœur de Jacques de Cazalès, député à la Constituante, le célèbre orateur royaliste. (S. R.) ↩

(2) Un souvenir de famille a conservé un témoignage pittoresque de cette juste fierté. Après que M. de Chateaubriand eut pris congé de mes grands-parents, chez qui il avait passé la soirée, ma grand'mère interpella sa femme de chambre : « Eh bien ! Mariette, tu as dû être bien fière d'aider un si grand homme à passer son manteau? — Moi, madame? Cela ne m'a pas fait plus d'effet que si je l'avais passé au vieux Toine.i (Le vieux Toine était un mendiant...) A peine eut-elle dit ces mots que Mariette trébucha sous deux formidables soufflets appliqués par sa maîtresse indignée... Cette brave femme, née à Hauterive, y est morte chez mon grand-oncle de Villeneuve, après soixante ans de loyaux services dans la famille. (S. R.) ↩

Les années reprirent leur cours. De loin en loin, quelques lettres venaient se chercher. Celles de M. de Chateaubriand portaient l'empeinte du découragement, venu de l'âge, et qui cependant aimait encore à se rattacher au passé, pour mêler à ses tristesses de jeunes images enfoncées, en teintes adoucies, dans le lointain.

Ces pages m'ont peut-être émue davantage que celles d'autrefois, quoique d'une façon différente. La femme mariée se plaisait à recueillir le délicat hommage qui lui semblait remonter aussi vers la jeune fille.

Une des dernières lettres de M. de Chateaubriand fut celle qui répondait à ma demande de me rendre les miennes. Il me disait : « Ayant craint d'être emporté subitement, j'ai détruit toute lettre en ma possession, laissant à votre mémoire à prolonger ma vie; je ne la saurais faire un meilleur choix pour l'embellir. »

Peu de temps après, des malheurs de fortune fondirent sur mon existence. M. de Chateaubriand sut me dire ce que personne ne m'avait dit. Mais, peu à peu, toute correspondance cessa. Les infirmités avaient saisi la main qui avait écrit des livres admirables et qui s'essayait maintenant avec tant de peine à tracer une ligne dictée par l'amitié.

Je mis de la discrétion à ne plus solliciter un effort qui venait constater si tristement l'atteinte du temps ! Un silence complet se fit.

Cependant, le souvenir parlait en moi. Il se mêlait même à la sollicitude des affaires, aux embarras d'une position difficile : années d'épreuve, dont le poids m'a été allégé, de manière à ne plus le sentir, par la tendresse ineffable du compagnon que le mariage avait associé à ma vie.

Quelquefois, il m'arrivait indirectement des nouvelles de l'ami qu'on me désignait toujours sous ce nom. Elles étaient tristes ! On disait que sa tête baissait.

En 1847, je fis un voyage à Paris avec mon mari. Il me prit le vif désir de revoir M. de Chateaubriand et, pourtant, j'hésitais... Je trouvais si pénible de ne plus retrouver mon Chateaubriand avec la magnifique intelligence qui se manifestait dans ses moindres paroles, précédées de l'éclat de son regard ! Mais je ne pus supporter la pensée d'être si près de lui sans le voir.

Par une belle matinée d'octobre, j'entrai dans cette chambre de la rue du Bac, si simplement meublée et je trouvai le noble vieillard assis sur le fauteuil auquel il était condamné, se réchauffant, tout ensemble à la flamme d'un petit feu et d'un rayon de soleil qui entrait par la fenêtre ouverte... Ah ! son front portait toujours sa couronne !

Je n'oublierai jamais l'expression de sa physionomie lorsque, me tendant les deux mains, il me dit : « C'est vous ! »... Tout le passé renaissait dans ce mot.

Dans sa conversation avec moi et mon mari, M. de Chateaubriand se retrouva lui-même; mais, bientôt, le silence le gagna. Nous ne prolongeâmes pas notre visite.

Je revins le voir deux fois, moi seule. Rien, durant ces entrevues, ne vacilla dans une flamme qui sembla se relever comme d'un foyer recouvert par des cendres, mais point éteint.

La seconde fois, au moment où je lui faisais mes adieux, - le dernier ! - il me dit : « Je vous ai bien aimée ! » et, levant les yeux : « Je vous aime toujours ! » ajouta-t-il précipitamment. Les larmes montèrent dans les miens.

En retrouvant mon mari, je ne lui cachai point mon émotion.

Peu de mois après, l'homme de génie, celui dont la plume avait fait un si bel usage des magnifiques dons de la Providence, n'existait plus. Je le pleurai, en ensevelissant dans mon cœur un souvenir qui pouvait y demeurer si doux...

Une année écoulée ! Et je lis, imprimée dans le feuilleton d'un journal, la page des Mémoires d'outre-tombe qui m'a relevée du silence, toujours gardé sur des relations où l'âme seule s'était engagée.

Comtesse DE CASTELBAJAC,

née Léontine DE VILLENEUVE.