Lettres de Chateaubriand
XV. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 28 mai 1828, Paris
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XV
(Pour remettre à Mlle Adèle de...)
Paris, ce 28 mai 1828.
Léontine s'excuse si bien qu'il est impossible de la gronder ; mais je n'ai pas le cœur aujourd'hui aux anciennes querelles. Je suis nommé ambassadeur à Rome! Ainsi, voilà tous nos beaux projets réduits en fumée, ma vie changée de nouveau et ma destinée s'accomplissant de point en point. Je ne sais pas si Léontine sera plus forte que moi, si elle m'aime assez pour être troublée ; moi je suis tout bouleversé et refuse de me rattacher à l'avenir. Pourtant, il faut le dire, cet avenir, si mobile pour moi, aurait de quoi me laisser des espérances. J'ai été quatre mois ambassadeur à Berlin, cinq mois à Londres : combien le serai-je à Rome? Peut-être huit jours. Je reviendrai certainement au moins en congé pour les sessions, et ne serai-je pas alors même plus libre de voir Léontine? Cette année, la grande visite de cour que recevront les Pyrénées ne m'aurait-elle pas empêché d'entreprendre moi-même ce voyage? Je me dis toutes ces choses, mais elles ne me consolent pas et je sens que je puis mourir sans voir jamais Léontine.
Est-ce un bien, est-ce un mal? Dieu le sait. Pour vous, mon amie inconnue, c'est un bien, car ma destinée ne vaut rien à personne. Que deviendra et que fera Léontine? Se mariera-t-elle? Pensera-t-elle à moi? M'attendra-t-elle aux eaux l'année prochaine? Aurait-elle une chance de voir l'Italie? Quel bonheur de lui faire les honneurs des ruines de Rome ! Je ne me sens pas le courage d'écrire plus longuement ; il me faut maintenant une lettre de Léontine pour bien débrouiller à mes yeux ma propre situation de cœur et savoir ce que je dois espérer ou craindre de l'avenir.