Lettres de Chateaubriand
VIII. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 26 février 1828, Paris
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VIII
(Pour remettre à Mlle Adèle...)
Paris, 26 février 1828.
Voilà toutes nos querelles finies ; car M. de Cambon, de son côté, m'a remis votre lettre. Vous voilà Léontine pour toujours. Voici deux points qu'il faut traiter : vous vous obstinez à n'être point jolie, et vous voulez mon amitié : voyons cela.
Jolie, je vous tiens pour telle. Vos lettres sont pleines de charme et d'esprit. J'aime les boiteuses1 à la folie. Ainsi, arrangez-vous, vous êtes jolie. Nous verrons cela à Saint-Sauveur : c'est mon affaire.
(1) La boiterie n'était qu'un accident momentané dont je plaisantais dans ma lettre. Réclamation rétrospective et féminine. (Note de l'Occitanienne.) ↩
Pour l'amitié, comment ferons-nous? J'en ai plus que l'âge ; mais vous, vous ne l'avez pas. Si j'avais cinquante ans de moins, vous seriez bien embarrassée. Il y a un sentiment qui n'a pas besoin de temps, qui naît d'un moment sur un regard, un portrait, une lettre : nous en sommes juste là. Je pourrais être amoureux parce que vous m'avez écrit ; mais surviennent mes cheveux blancs et je ne serais plus que ridicule. Pour l'amitié, il faut de longues années et vous me prenez si tard ! Ai-je le temps d'attendre que vous m'aimiez comme cela et pouvez-vous m'aimer autrement?
Notre position, Léontine, est donc très embarrassante ; nous en causerons à Saint-Sauveur. En attendant, j'en serai avec vous au culte et, pour me tirer d'affaire, je vous regarderai comme un être idéal, une fée charmante, une Muse, sans me demander comment je vous aime. Ne manquez pas de m'écrire et surtout guérissez-vous : de jeunes jours sont un remède puissant.
Je vous mets deux adresses parce que je ne vous ai pas bien comprise.