Confidences, manuscrit de l'Occitanienne
Confidences, manuscrit de l'Occitanienne
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les autres notes et les renseignements qui, çà et là, relient les textes, sont : de M. P.-B. Gheusi, qui a fréquenté dans son enfance le château d'Hauterive et ses hôtes disparus; et de M. Maurice Levaillant, auteur de Splendeurs et Misères de M. de Chateaubriand.
A ma chère nièce Pauline de Castelbajac,
duchesse de Reggio.
C'est pour ma chère nièce Pauline1 que j'entreprends un récit intime, dont elle connaît cependant l'important résumé par les « explications justificatives i que j'ai dû joindre aux lettres de M. de Chateaubriand.
(1) Françoise-Louise-Pauline de Castelbajac, née en 1826, fille de Barthélemy-Jacques-Dominique-Armand, général marquis de Castelbajac, sénateur, ancien ambassadeur en Russie, et de Sophie de La Rochefoucauld, épousa, le 16 avril 1849, Charles-Louis-Victor Oudinot, troisième duc de Reggio. Elle est morte le 7 février 1907. (S. R.) ↩
Mais quelques pages ne me semblent pas suffisantes, lorsque je pense à l'épanchement de vive voix qui les aurait précédées, si j'avais eu le bonheur d'être réunie à ma chère Pauline autrement que par quelques rares instants, que venaient séparer des années.
Ma nièce, certes, n'est pas ma contemporaine ; mais elle a vécu parmi les amis de tous les âges qui ont suivi le cours de ma vie.
D'ailleurs, le commencement de sa jeunesse a vu la fin de la mienne et elle a pu connaître l'estime accordée à la femme du monde, à l'épouse et à la mère.
J'ose dire que j'en étais digne dans le présent et aussi dans le passé. Les folles imaginations de la jeune fille avaient laissé sa vertu intacte jusqu'au fond de la pensée.
Ce long récit, où une conscience scrupuleusement examinée se dévoile entièrement, le démontrera, j'espère, à celle à qui je l'adresse de cœur à cœur.
Extrait de quelques pages
écrites sous l'impression d'un juste ressentiment, aussitôt après la publication des Mémoires de M. de Chateaubriand. Ces pages sont réunies à ses lettres, comme défense.
Un passage des Mémoires d'outre-tombe ayant étrangement dénaturé la vérité en ce qui se trouve me concerner, je dois lui opposer les nombreuses pages d'une correspondance qui comprend des années. M. de Chateaubriand démontrera ainsi lui-même ce qu'a été pour moi cette liaison d'âme à âme, si pure et si distincte du sentiment que ce passage semble indiquer. J'ignore quel est le mobile qui l'a dicté, mais on croirait qu'il a été l'objet d'une étude réfléchie pour transformer le vrai en faux.
Je prends pour exemple les lignes suivantes : « Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du Gave... »
Tableau fictif et de complète invention ! Ma nièce de Reggio a dû savoir par sa mère ma belle-sœur, où cette première entrevue a eu lieu. C'est dans un salon où nous étions ensemble, elle et moi.
« ... Elle savait par la rumeur du hameau que j'étais à Cauterets...
On verra dans les lettres de M. de Chateaubriand qu'il n'y était venu que pour moi, entraîné, j'ose le croire, par les sentiments élevés et délicats de notre correspondance.
« ... Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme se dévoila... »
Et lui aussi, depuis deux ans, écrivait à cette inconnue. Et loin d'être une mystérieuse anonyme, elle s'était nommée après les premières lettres ; et nom et famille étaient parfaitement connus de M. de Chateaubriand.
Puis vient ce récit bizarre, incroyable, cette mise en scène dont l'invraisemblance se démontre par elle-même... et qui me fait baisser les yeux pour M. de Chateaubriand, moi qui les avais toujours levés avec une conscience si calme sur celui que je me plaisais à appeler mon demi-dieu.
Oui, le génie, ce prestige qui semble venir du ciel, avait égaré ma tête dans cette région de l'adoration où ne sauraient monter les amours terrestres. Les hommes doués exceptionnellement ont presque tous été l'objet de passions semblables.
Les lettres de ce vieillard et, plus tard, ses paroles, si respectueusement affectueuses, cette amitié de loin et de près, si simplement offerte, tout s'était réuni pour transformer le rêve, et donner une valeur réelle à un attachement qui devint capable d'inspirer le plus pur des dévouements ou, du moins, d'en laisser naître la pensée rapide comme un éclair et comme lui aussitôt effacée.
Et c'est ce dévouement sur lequel M. de Chateaubriand n'a pas craint de laisser planer de flétrissants soupçons !... Lui qui n'avait qu'à se répéter ces mots d'une de ses lettres, après Cauterets : « Un couvent auprès de moi aurait été un roman digne de ma vie. »
Confidences
Récit intime.
Dans quelques pages intitulées : Ma Vie littéraire, j'ai dit bien des choses qui peuvent se rattacher au roman de ma vie, à cette passion qui n'a été ni l'amour, ni l'amitié ordinaire, parce qu'elle venait bien plus de l'âme que du cœur.
Mon imagination, dès mon premier âge, s'était égarée tellement dans les hautes sphères qu'elle ne les a point quittées, même en redescendant sur la terre. De là est venue l'innocence qui n'a cessé d'accompagner un sentiment capable d'exercer, durant des années, une influence si dominante. Et j'ose dire que ma conscience ne s'en est pas émue lorsque la froide raison est venue l'interroger.
Il a fallu l'étrange passage des Mémoires de M. de Chateaubriand pour troubler mes souvenirs. En présence de ce vrai et de ce faux ainsi mêlés, et je puis ajouter ainsi travestis, l'effroi m'a saisie. Je me suis demandé si je me trouvais réellement vis-à-vis de moi-même dans cette personne dont je ne reconnaissais pourtant ni les sentiments, ni les actions. Mais ma fierté a pu se relever lorsque j'ai traduit chaque ligne de cette page au tribunal de l'exacte vérité.
A plusieurs reprises, cette investigation a été renouvelée ; car ces lignes, reproduites dans ma mémoire, venaient parfois effrayer mon esprit à la façon d'un fantôme... et toujours il s'est évanoui. Cependant, le découragement me prend souvent lorsque je me redis :
La page n'en existe pas moins...
C'est pour cela que j'ai conservé les lettres que je lui oppose et que je consens à livrer, après moi, à ma famille, malgré une répugnance que je surmonte avec peine.
Je veux reprendre aujourd'hui mon examen, afin de l'approfondir plus encore et, pour cela, je vais faire revivre les jours de Cauterets. Mais, auparavant, je dois raconter de quelle manière s'est engagée ma correspondance avec M. de Chateaubriand et comme quoi elle s'est continuée activement pendant deux années.
Il est nécessaire aussi de remonter encore davantage dans mon passé, pour rappeler le rêve qui vint unir fictivement mon existence à celle de M. de Chateaubriand, à l'époque de ma vie où les ailes naissantes de mon imagination, prenant leur essor, s'élancèrent vers l'idéal.
M. de Chateaubriand, par son âge, pouvait presque être deux fois mon père. Je ne l'avais jamais vu. Cependant, à quinze ans, je lui avais donné la partie la plus éthérée de mon âme.
Dès quinze ans, lisant le Génie du christianisme et l'Itinéraire, mon enthousiasme, empruntant le langage de la mythologie, le proclamait un demi-dieu. Admiration pour le génie, attrait du cœur pour l'homme... voilà ce qui venait de se révéler à moi. Au dieu je prodiguai mon encens : à l'ami inconnu je vouai un sentiment qui s'élevait comme une flamme et se plaisait à se manifester à tous les yeux.
Ce nom d' « ami », je l'ai toujours redit tout haut, durant les années de jeunesse qui m'arrivaient successivement sans rien enlever au culte, sans détourner mon cœur de cette amitié qui devait être, un jour, « si simplement offerte... » comme l'a dit M. de Chateaubriand lui-même.
J'avais une famille, des compagnes aimées ; à ces divers sentiments vint se mêler, sans se confondre, celui que le rêve avait fait entrer dans ma vie.
J'ai raconté, autre part, mon existence exceptionnelle durant mon enfance et ma première jeunesse, et j'ai dit l'influence exercée par elle sur l'imagination que j'avais reçue de la nature.
De là est né « le roman intime » qui ne cessa jamais de se continuer dans la région de l'inconnu, à travers des événements bien peu en rapport avec l'élan de mon esprit. Mais la calme uniformité de ma vie semblait réagir en sens contraire
Lorsqu'un vague découragement venait me saisir, je passais ma main sur mes yeux comme pour ne plus voir l'horizon rétréci qui m'environnait et, me plongeant en moi-même, je revenais à mes songes, à cet illustre ami inconnu qui cependant n'était pas une ombre.
Ne pouvais-je espérer le rencontrer un jour et lui dire tout ce que ma pensée lui adressait depuis si longtemps, essayant de me consoler, par l'échange d'une amitié hors ligne, du désenchantement qui menaçait de plus en plus mon avenir sous la forme et par la puissance du mariage? Car je me voyais arrivée à l'époque où l'on se dit que bientôt l'on cessera de s'appartenir.
Le hasard ou le malheur avait voulu que jusqu'alors il se fût présenté des maris impossibles ou difficiles à accepter. J'en étais arrivée à frémir à la moindre ombre de proposition et j'en vins enfin à la pensée de les repousser toutes.
Pourquoi ne pas demeurer libre, me disais-je? Libre même du sentiment d'amour, qu'on ne doit se permettre qu'en mariage et que le mariage, sans doute, ne pourrait m'accorder, puisqu'avant tout il faut me soumettre aux convenances de fortune et autres, celles du cœur ne comptant point?
L'amour ainsi rejeté hors de mes espérances, il me sembla que je respirais un air plus paisible et plus sain. Regardant autour de moi, je compris que sous cette influence heureuse j'aimais plus encore ceux que j'avais aimés jusqu'à ce jour.
C'est ainsi que je me fis une passion de l'amitié. Il est si doux d'aimer avec calme, de pressentir que les tempêtes ne menacent pas le cœur et de se dire que pas un nuage ne viendra s'interposer entre le ciel et le regard !
Sous l'empire de cette nouvelle disposition de mon esprit se présenta la pensée d'écrire à « l'illustre ami », connu si intimement par ses livres et vis-à-vis duquel je demeurais toujours une étrangère dont l'existence ne lui serait même jamais révélée. C'était vers la fin de l'année 1827, à une époque où le nom de M. de Chateaubriand était journellement répété par les échos politiques et littéraires.
Je pris la plume en tremblant et, sous le pseudonyme d'Adèle, j'écrivis une lettre destinée, sans doute, me disais-je, à aller se confondre avec tant d'autres, adressées par tant de femmes aux célébrités éclatantes. Je n'osais donc trop espérer une réponse, malgré l'audacieuse ambition d'une correspondance nouée ainsi.
La réponse arriva, avec la grosse écriture que je connaissais par ses fac-similés. Elle était aimable et gracieuse. Je la lus avec émotion. J'y voyais poindre une indulgence qui m'encourageait à aller plus avant. A mon tour, je répondis, et longuement.
Mais cette lettre provoqua immédiatement une seconde réponse... foudroyante !!! L'anonyme, disait-on, caché ainsi sous le masque, était « un homme !... » et ce jeu inconvenant devait cesser.
Je me sentis désespérée ! Mais, en même temps, ne pouvant deviner d'où provenait cette étrange équivoque, je me révoltai contre une accusation que je considérai comme une offense.
Je repris la plume, demandant hautement une explication. Puis je signai ma lettre, en annonçant que j'allais produire « un certificat de mon identité »
Ce certificat fut un petit billet, sous la forme d'un hommage banal, qu'un de mes parents, M. de Cambon1, bien connu de M. de Chateaubriand, devait lui remettre, sans avoir été mis néanmoins dans la véritable confidence. L'authenticité de mon écriture devenait le témoin évoqué.
(1) François-Auguste de Cambon, né le 26 mars 1774, mort le 9 janvier 1836, était fils de Jean-Louis-Augustin-Emmanuel de Cambon, premier président à Toulouse, et d'Étiennette-Dorothée de Riquet-Bonrepos. Élu député du Tarn en 1824, il fut nommé vice-président de la Chambre en 1829 et en 1830. Marié en 1815 à Adèle Haurie, il en eut une fille qui épousa, en 1827, Eugène-Anne-Adolphe de Boyer de Castanet, marquis de Tauriac. M. de Cambon était l'oncle à la mode de Bretagne de Mlle de Villeneuve. En effet, Jean-Gabriel-Amable-Alexandre de Riquet-Bonrepos avait eu, entre autres enfants, Mme de Cambon, mère de François-Auguste de Cambon et la marquise d'Avessens de Saint-Rome, mère de Rosalie d'Avessens qui épousa Louis, comte de Villeneuve. Léontine de Villeneuve était issue de ce mariage. (S. R.) ↩
M. de Chateaubriand répondit, avant même d'avoir lu le billet, en disant : « Le nom de M. de Cambon arrange tout... » Puis, s'excusant, il ajouta qu'il s'était figuré avoir affaire à a un écolier de droit v.
Je répondis par des plaisanteries à cette singulière méprise. La correspondance, dès ce jour, se trouva engagée et devint très active des deux parts.
Je n'ai rien à dire des lettres de M. de Chateaubriand ; elles sont là pour être interrogées. Les miennes ont été détruites par lui vers la fin de sa vie ; du moins, je le crois.
J'ai lieu de le regretter. On y eût vu combien cette correspondance développa le noble sentiment qui ne craignait pas de s'abandonner à son exaltation, précisément parce qu'il n'avait rien à voir avec l'amour. Il y régnait, plutôt, une sorte de « mysticisme ». N'y en a-t-il pas dans les passions pures? Et l'amitié, s'élevant à ce degré, a le privilège de le créer dans les âmes qui se donnent à elle.
Mes lettres manquent également pour expliquer bien des passages et allusions dans celles de M. de Chateaubriand. Quel était le genre de sentiment qui dictait les siennes? Moi, j'y voyais, sans m'effaroucher, l'aimable coquetterie d'un vieillard souriant aux avances gracieuses d'une jeune femme. Et il me semblait que j'aurais pu me parer de ces relations intellectuelles, si je n'avais craint de leur enlever le charme d'un glorieux secret, savouré intimement. La correspondance continua donc, toujours voilée par le mystère.
Un grand malheur était venu me frapper peu de temps avant cette époque. Une sœur bien-aimée m'avait été enlevée par une maladie de poitrine dont je paraissais avoir contracté le germe.
L'isolement où je me vis plongée me rejeta plus encore vers les régions imaginaires et le rêve entra tout à fait dans ma vie, grâce à la réalité pleine de charme d'une relation épistolaire.
Comment en eût-il été autrement? Chaque lettre venait rapprocher davantage ces « deux amis » qui se manifestaient l'un à l'autre avec tant d'entraînement par la parole écrite ! Mais l'amitié ne réclame-t-elle pas aussi la voix, cette suprême communication par le langage?
Oui, les amis peuvent se passer du regard ; la privation de la vue n'empêche pas leurs affections de se lier ; mais ils ont besoin de s'entendre parler, afin de déposer dans la mémoire tant de mots fugitifs qui jaillissent subitement d'un échange mutuel - menue monnaie qui se convertit peu à peu en un trésor...
Chacun des deux « correspondants » en vint à se dire : « Nous ne pouvons demeurer toujours des inconnus l'un pour l'autre... »
Un rendez-vous aux eaux des Pyrénées fut résolu. Les médecins m'y envoyaient pour ma santé. Mais la nomination de M. de Chateaubriand à l'ambassade de Rome anéantit ce projet au moment où il venait d'être formé. Il dut être remis à l'année suivante... Et les lettres recommencèrent à se chercher en prenant la route d'Italie.
Durant cette année, ma santé s'étant raffermie, on recommença à me parler de mariage. Je résistai. Ma tête folle s'était attachée plus que jamais à la pensée de conserver ma liberté, pour mener une vie indépendante : « une vie de poésie » ; car j'osais croire parfois à un avenir littéraire, encouragée et soutenue, comme je pouvais l'espérer, par les conseils et l'appui de mon illustre ami.
Mais les obsessions pour me déterminer à me marier ne tardèrent pas à redoubler. Un instant, je me sentis ébranlée. Néanmoins, je demandai « une année »... après laquelle je remettrais ma destinée entre les mains de mon père.
Ce demi-consentement, à peine donné, eut pour résultat de m'épouvanter davantage à l'idée du mariage et plus encore à celle de l'amour qu'il se croit le droit de réclamer. L'amour !... Et avec un mouvement de révolte, je me dis que rien dans mon cœur ne saurait y répondre.
Pour me confirmer dans cette pensée, il se trouva que j'eus à repousser une ou deux propositions capables de justifier cette répugnance.
Les mois s'écoulaient. Je ne voulus plus les compter. J'aimais à me persuader que le temps allait s'arrêter aux jours désignés par M. de Chateaubriand pour notre « réunion »... Tout se trouvait dans ce mot. Pourtant, elle devait se résumer en un instant. Ne m'étais-je pas engagée à céder aux instances de ma famille?
Cependant, j'arrivai à Cauterets heureuse et calme... et toute à l'heure présente !
L'arrivée de M. de Chateaubriand suivit de près la mienne. La colonie de Cauterets retentit de cet événement ; car la gloire semblait se plaire plus que jamais à parer cet homme illustre de ses rayons pour en faire une auréole à sa vieillesse.
La société de la duchesse de La Rochefoucauld2 devint aussitôt une des siennes. Ce fut là que nous nous rencontrâmes souvent. J'y passais une partie de mes journées, par suite de ma liaison intime avec la fille de Mme de La Rochefoucauld, la marquise de Castelbajac3.
(2) Marie-Françoise de Tott, fille du baron François de Tott, maréchal de camp, épousa, le 24 septembre 1793, à Altona (Danemark), François de La Rochefoucauld, duc de La Rochefoucauld et de Liancourt, fils de François-Alexandre-Frédéric de La Rochefoucauld, duc de Liancourt, et, plus tard, duc de La Rochefoucauld, et de Félicité-Sophie de Lannion. (S. R.) ↩
(3) Elle allait bientôt devenir la belle-sœur de Léontine de Villeneuve. (S. R.) ↩
Mon nom était celui d'un de mes oncles avec lequel M. de Chateaubriand avait depuis longtemps des rapports politiques. Il lui fut donc permis naturellement de ne pas me traiter en étrangère.
Mon enthousiasme pour le « Grand Génie » n'était un secret pour personne. On connaissait, même au loin, ce qu'on nommait « ma passion » ; on savait que j'appelais M. de Chateaubriand « mon ami »! C'est même ainsi qu'en souriant on le désignait toujours en me parlant de lui. N'avais-je pas, depuis des années, proclamé cette passion et dit tout haut ce que je disais tout bas dans ces lettres, qui, seules, se taisaient dans l'ombre?
Personne de notre monde n'eut donc lieu de s'étonner en voyant se nouer des relations de politesse, sous l'empire de la célébrité, entre un homme illustre de cet âge et une jeune femme dont l'admiration était connue.
M. de Chateaubriand vint me faire sa première visite dans le petit appartement que j'occupais avec une de mes tantes, Mlle Du Valès, vieille fille bonne et simple, qui m'avait accompagnée aux eaux.
M. de Chateaubriand avait soixante ans. Quelle impression me fit ce noble vieillard si simple sous la couronne du Génie !
Nous nous connaissions si bien que nous nous abordâmes comme des amis de tous les temps. Pas même un serrement de mains ne vint sceller notre amitié, qui semblait se continuer comme après des années de présence, où la veille promet le lendemain.
La conversation découla de la même source que la correspondance ; mais sur un ton plus naturel, entremêlée de ces détails qui s'échangent à la suite d'une absence. Cette « absence », pour moi, c'était presque ma vie entière. J'avais à lui raconter comment, sortant à peine de l'enfance, mon imagination s'était éveillée en lisant l'Itinéraire... ce livre où lui-même était venu se révéler à moi.
Ma plume avait déjà dit tout cela; mais je le redisais dans un langage si plein d'abandon et de franche et confiante amitié, que M. de Chateaubriand dut comprendre que l'innocence de mes quinze ans était là, présente encore entre nous avec sa naïveté. Il lui sourit ; et son regard devint de plus en plus bienveillant, tout en se voilant avec une sorte de timidité qui parait son front comme une grâce.
Dès ce jour, je le rencontrai souvent, soit en allant aux bains de la Raillère, où ma chaise à porteurs croisait la sienne, soit aux promenades où il m'abordait et m'accompagnait en tiers avec Mlle Du Valès, soit, le soir, chez la duchesse de La Rochefoucauld, soit, enfin, dans ces visites de la matinée, où je le voyais revenir d'une course en montagne, m'apportant un bouquet de fleurs sauvages.
Alors, je devenais, selon son expression, « la jeune amie de ses vieux ans »... Et ce nom et ce titre m'émouvaient jusqu'au fond de l'âme.
Ah ! pourquoi, me disais-je tout bas, ne suis-je pas née dans sa famille? Pourquoi, plutôt, n'est-il pas un ami de la jeunesse de mon père, dont il a vu croître l'enfant sous le regard de son bienveillant intérêt? Pourquoi, du moins, le même horizon, le même monde ne viennent-ils pas rapprocher deux existences qui se sont devinées et qui semblent se chercher?
Ce que je pensais... lui le disait. Mais il n'en parlait pas comme d'un songe irréalisable et il essayait de donner des ailes à mon esprit, pour se transporter bien au delà de l'étroit vallon des Pyrénées où notre amitié était venue s'abattre comme un oiseau de passage.
Ce fut ainsi qu'il me présentait parfois un miroir magique.
L'ambassadeur, disait-il, allait retourner à Rome, Là, il avait loué un petit palais, destiné à recevoir ses amis. Il comptait les y appeler, les grouper en quelque sorte autour de lui, transportant sous le ciel de l'Italie, dans la Ville éternelle, tout ce qui le rattachait encore à la vie...
Cette société, c'était, je le savais, Mme Récamier, sa nièce, MM. Ballanche, Ampère, quelques élus encore... M. de Chateaubriand parle de ce projet dans ses Mémoires avec une douceur toute particulière. Et c'est ainsi qu'il m'offrait une place dans ce palais de génies et de fée.
J'écoutais, l'œil ardent... Mais sans répondre, je secouais la tête ; ou, pour mieux dire, je la retournais vers ma famille, vers la raison. Lui me devinait et il ajoutait, d'un air triste : « Vous ne vous appartenez point. Vous vous marierez... et vous oublierez votre vieil ami ! »
Ces séduisantes insinuations étaient vite écartées! et, comme d'un commun accord, notre amitié s'empressait de ne pas se mettre en souci du lendemain.
Quelles étaient les conversations que cette intimité venait inspirer? Nous parlions de tout, et familièrement. Je plaçais toujours sur l'autel le dieu qui recevait mon encens ; seulement, il ne me faisait aucune peur ; car, en moi rien ne se troublait, soit en l'écoutant, soit en lui répondant.
Elle était si « bonhomme » que je lui disais parfois des folies qui le faisaient sourire... Sourire si indulgent ! si encourageant ! Et j'acceptais, avec reconnaissance et toute la sérénité d'une affection qui sait qu'elle n'a pas à se dissimuler, les flatteuses paroles de ce vieillard me disant : « Vous ne ressemblez à personne ! Je n'avais rencontré que de fausses Léontine. »
M'enhardissant, je lui montrais quelques essais de poésie. Il louait ou critiquait, indiquant ce qu'il fallait retrancher, corriger... Moi, je bataillais ou me soumettais. « Petite paresseuse ! Refaites cela... » Et nous échangions de bons rires comme deux camarades.
Plus souvent, nos conversations prenaient un ton grave. La politique les envahissait. J'étais bien moins libérale que lui ; mais nous nous faisions des concessions. Je pourrais me souvenir de confidences vraiment curieuses. Il avait deviné le côté solide de mon caractère et, plus d'une fois, il y a rendu hommage.
Ces tête-à-tête étaient sans cesse interrompus par le va-et-vient de Mlle Du Valès, dont l'étrange esprit gascon se manifestait sans la moindre timidité, encouragé par la simplicité du grand homme et par son regard doux et bon.
Mais c'était sur moi que ce regard s'arrêtait avec une affectueuse indulgence, que je n'ai rencontrée qu'en lui. Ah ! oui, je pouvais me croire « la jeune amie » qui n'avait rien à craindre du jugement de son esprit et tout à espérer pour l'avenir, comme dans le présent, de sentiments si respectueusement tendres ! (je le croyais alors !) Il semblait comprendre et goûter le privilège des années qui laisse couler des lèvres des paroles incapables d'effaroucher l'oreille, ni de troubler la quiétude du cœur. Il était toujours l'homme de son âge s'adressant à une femme du mien.
C'était ainsi que nous nous abordions et que nous nous séparions dans ces visites d'une heure au plus.
Mais je retrouvais M. de Chateaubriand dans ce que j'appelais la foule - un salon, un bal, une fois dans une grande partie au lac de Gaube, avec la société de la duchesse de La Rochefoucauld... Il a dit dans ses Mémoires, à propos de cette année 1829 : « Ce moment est le seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus rien, où je n'apercevais jusqu'à ma dernière heure qu'une suite de jours de repos. »
Et moi? Ah ! je retrouve, dans un de ses écrits, ce qu'il a pu voir dans mon regard, dans mes paroles, dans tout ce qui émanait de moi lorsque je m'adressais à lui.
Je transcris. « Quoi de plus doux que l'admiration? C'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte. On se sent pénétré de reconnaissance pour la Divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand et si pur... » Trois semaines de ma vie s'écoulèrent, bercées par ces songes que je traitais comme les enchantements du sommeil — sans y croire.
Un grand événement politique vint subitement remettre en question l'existence de M. de Chateaubriand et menacer un instant du contre-coup la mienne... pauvre atome !
La nomination du ministère Polignac rejetait M. de Chateaubriand dans la lutte active. Du moins, c'est dans ce sens que son parti vint peser sur sa détermination. Il fallait qu'il donnât sa démission d'ambassadeur pour reprendre activement dans l'opposition la plume du publiciste.
Je pourrais dire les combats de ce grand génie, qui se voyait entraîné presque malgré lui dans une voie qu'il sentait ne pas être celle qu'il fallait prendre.
Je lui exprimai hardiment mon opinion ; car il vint à moi afin d'épancher les pensées intimes qu'il ne pouvait manifester librement aux politiques qui l'entouraient à Cauterets et qui lui imposaient la loi de leur parti, voilée par la fumée des hommages.
Je me permis de lui donner le conseil de garder son ambassade, de ne pas faire au roi l'injure de jeter sa démission à la tête des honnêtes gens honorés de son choix et d'attendre, du moins, des actes qui lui permettraient de se séparer d'eux en connaissance de cause.
Ne retournez pas à Paris, lui dis-je, partez pour Rome et regardez venir. Vous serez à temps d'envoyer votre démission. C'est en conservant votre indépendance que vous planerez sur tous les partis et que vous n'aurez pas l'air d'obéir à un seul
Il me répondit :
Vous avez raison, peut-être !
Mais il y avait là quelques-uns des chefs de ce tiers parti, qui a fait tant de mal à la monarchie et aussi à M. de Chateaubriand lui-même, en le plaçant dans un camp où sa plume est devenue l'épée qu'il a tirée aveuglément contre la royauté, tandis qu'il aurait pu la défendre si efficacement.
Cette expansion de confiance sérieuse vint nouer de nouveaux liens entre moi et celui que je nommais, plus justement que jamais, un ami! Des confidences politiques, il en vint aux confidences personnelles... à son dégoût de la vie militante dans la presse : articles de journaux à écrire, discours de tribune à prononcer; toutes choses dont il était las ! et qui tournaient ses regrets plus encore vers Rome.
Car c'était là, me disait-il dans cet épanchement, qu'il se sentait attiré désormais pour aller vivre et même pour aller mourir. Rome! où ses fidèles amis devaient le suivre. Tous le lui avaient promis ! Une existence enchanteresse allait se former autour de lui. Et il ajouta :
- Est-ce que cette vie ne vous séduirait pas? Ne semble-t-elle pas faite pour vos goûts, pour votre imagination? enfin, pour tout ce qui est vous - y compris notre amitié?