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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Auguste de Cambon → Léontine de Villeneuve, 1er mars 1828, Paris

Lettres de Chateaubriand

Auguste de Cambon → Léontine de Villeneuve, 1er mars 1828, Paris

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 79–81 · chapitre 15 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

DE M. DE CAMBON A Mme DE VILLENEUVE

Paris, 1er mars 1828.

Je serais bien fâché, ma chère cousine, que le silence beaucoup trop long que j'ai gardé envers vous vous eût fait prendre le change sur les sentiments que j'ai éprouvés en lisant votre lettre. Elle m'a causé de la surprise, sans doute, mais une surprise bien agréable, en retrouvant, dans un paquet de lettres que je croyais seulement destinées à être jetées à la poste, des témoignages d'une amitié et d'une confiance que je serai glorieux de mériter. Je n'ai éprouvé de sentiment pénible que celui de ne les avoir pas assez, cultivées et le regret de n'avoir pas pris vos ordres avant mon départ.

Quoi qu'il en soit, ma chère cousine, votre bonté m'a dédommagé, et je dirais qu'elle m'a trop bien traité si je ne me sentais aussi digne de votre confiance. Votre démarche auprès de M. de Chateaubriand, dont vous m'avez rendu l'intermédiaire, n'a rien qui pût étonner quelqu'un qui partage comme moi l'admiration qui s'attache à ce grand homme et qui se sentait en fonds autant que je l'étais, pour, en m'acquittant de mon mandat, placer mon aimable mandataire sous la recommandation de toutes les vertus. C'est dans ces termes, que je n'ai point exagérés, que j'ai dépeint à mon noble ami celle qui portait son tribut d'admiration à ses talents et à son génie et j'ai pu démêler qu'il était loin d'être insensible à un hommage aussi pur.

Son premier mouvement a été de me dire qu'il répondrait à une si flatteuse avance et j'ai conservé l'espoir que j'aurais à vous envoyer une réponse qui vous assurerait au moins de mon exactitude et de sa reconnaissance. Mais c'est ici, ma chère cousine, qu'en même temps que je désire que vous y trouviez l'explication de mon silence, je dois convenir que l'homme que j'affectionne et dont j'admire avec vous le génie, se laisse souvent absorber par d'autres pensées, et soit indolence, à laquelle, dit-on, il est un peu sujet, soit que les grands événements du jour, dont il est fort préoccupé, l'aient empêché de réaliser son projet1, je n'ai encore rien reçu de lui à vous faire parvenir. Je n'aurais aucune excuse à invoquer en sa faveur s'il avait le bonheur de vous connaître et vous aurez trop d'avantage sur lui, si jamais il se trouve en face de vous ; mais jusque-là traitez-le avec un peu d'indulgence. Il est possible, d'ailleurs, qu'il songe à réparer sa faute ; je ne le vois pas aussi souvent que je le voudrais et peut-être à notre première entrevue me chargera-t-il de sa commission.

(1) M. de Cambon ignorait qu'au moment où il écrivait, Chateaubriand avait déjà répondu à Mlle de Villeneuve. Voir les lettres du 12 et du 14 février. (S. R.) ↩

Pour ce qui me concerne, ma chère cousine, que de remerciements ne vous dois-je pas pour la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi ! Vous me donneriez de l'amour-propre, si je n'aimais tant à croire à votre amitié à laquelle e dois tant d'indulgence. La seule chose où je crois mériter vos éloges, c'est dans ces sentiments d'honneur qui sont un guide assuré dans la ligne du devoir. Je suis assuré de ne a pas m'en écarter; mais j'ai peut-être besoin qu'un esprit comme le vôtre me défende contre des jugements prévenus ou peu réfléchis. Vous savez mieux que personne que des sentiments généreux n'égarent point un cœur pur qui les apprécie; le tribut qu'on leur paye peut s'accorder avec tous les devoirs. C'est aussi de cette manière que j'ai jugé votre démarche vis-à-vis de M. de Chateaubriand et ce n'est pas moi qui vous en aurais blâmée. Je ne pense pas même que personne puisse le faire ; cependant, puisque vous ne vous souciez pas de livrer au jugement du commun un acte qui ne pourrait paraître extraordinaire qu'à des âmes moins élevées que la vôtre, j'en garderai le secret que vous me demandez.

Adieu, mon aimable cousine, conservez-moi votre amitié dont vous m'avez fait sentir le prix et croyez au plus inviolable attachement comme à l'admiration de votre cousin.

Auguste de Cambon.