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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Léontine de Villeneuve → Chateaubriand, Juillet 1832

Lettres de Chateaubriand

Léontine de Villeneuve → Chateaubriand, Juillet 1832

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 157–159 · chapitre 58 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

(LETTRE DE Mme DE C...) (1)

Juillet 1832.

« Pourquoi les heures de Cauterets ne reviendraient-elles pas? i dites-vous. Mais où donc en retrouver la trace? Jours heureux, jours évanouis, vous êtes allés vous perdre dans ce gouffre insatiable qui ne redonne jamais ce qu'il a englouti ! Pas une feuille de celles qui se sont balancées sur nos têtes n'est demeurée pour abriter les lieux où nous nous sommes reposés ensemble. La cascade a renouvelé mille fois ses eaux, l'écho du lac ne se souvient plus du son de notre voix, le gazon a perdu la trace de nos pas... La poussière qui forme nos cœurs, seule, aurait-elle le pouvoir de garder une empreinte durable? Lorsque dans la nature rien ne conserve le passé, le souvenir aurait-il la puissance de faire renaître ce qui n'est plus? Non, non, l'adieu de Cauterets fut un éternel adieu. Alors même que les événements ou une mutuelle volonté parviendraient à nous réunir encore, ce ne sera pas aux Pyrénées et vous ne retrouverez plus Adèle.

(1) Mme de Castelbajac avait conservé le texte de cette lettre et de deux autres que l'on trouvera plus loin. Ces lettres font vivement regretter qu'elle n'ait pas cru devoir conserver aussi toutes celles qu'elle avait écrites à Chateaubriand. (S. R.).

Cependant, il est une contrée où une nouvelle rencontre pourrait rallumer peut-être mon imagination : c'est la vallée des Alpes italiennes, choisie pour votre exil volontaire. Dans ces sauvages solitudes, la mémoire se ranimerait plus vive et plus fidèle. Confiant à sa magie la félicité du temps présent, nous rechercherions ce qui nous a fui, ce que nous avons pleuré et le souvenir nous reviendrait presque aussi doux qu'une espérance... Mais le sylphe seul peut y rêver !

Le choléra vous a épargné. Le voilà qui recommence encore! Fuyez-le; il ne faut pas braver deux fois des dangers inutiles. Bientôt peut-être, le fléau qui sut respecter vos jours va menacer les miens... Mon ami, si je meurs, ne m'oubliez pas tout à fait et qu'une pensée suive jusque dans la tombe la mémoire fugitive d'une femme obscure.

Adieu, je vous demande votre adresse. Il ne faut pas commencer déjà à ne plus exister l'un pour l'autre. Il ne faut pas qu'une amitié qui ne fut point l'amour et qui en eut, pourtant, le dévouement, l'exaltation et le charme, aille s'éteindre comme une passion vulgaire dans le néant de l'oubli.

Vous avez eu tort de ne pas m'accorder la grâce que je sollicitais. C'eût été me distinguer dans la foule. N'importe, le trésor de la jeune femme ne sera pas tout à fait détourné de sa destination. Il servira peut-être à lui faciliter le moyen de revoir son noble ami.