Lettres de Chateaubriand
XXXIX. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 4 septembre 1829, Paris
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XXXIX
(Pour remettre à Mlle Adèle de...)
Paris, ce 4 septembre 1829.
J'ai reçu la lettre de Léontine trois jours après mon arrivée ici : elle me fait une bien mauvaise querelle : je l'aime passionnément ; je ne le lui dis plus, elle sait trop pourquoi. Je date ma lettre du mois de septembre. Lorsqu'elle m'était inconnue, je pouvais tout avouer. Je n'ai plus qu'une chose à lui dire : c'est que, loin d'avoir détruit l'ancienne Léontine, Léontine rêvée, la Léontine nouvelle, Léontine vraie, a réalisé son image. Vous êtes devenue un de ces songes charmants qu'on voudrait toujours faire, que la faveur de quelque dieu aurait fait entrer dans la vie, aurait présenté à mon réveil; voilà la vérité.
Cet aveu vous arrivera au moment où je ne devrai plus vous parler que comme à une femme sur laquelle je n'aurai plus le droit de lever les yeux. Mais croyez-en mes pressentiments, nous nous retrouverons un jour.
Je vous ai dit ce que je ferais en arrivant à | Paris. Vous n'aurez pas été surprise d'apprendre ma retraite. Dans aucun cas, elle ne vous aurait étonnée ; vous savez bien que des sacrifices ne m'arrêteront jamais quand je croirai les devoir au roi, à mon honneur et à mon pays. Nous n'avons pas encore pris d'autres résolutions que de vendre ce que nous avons (2) ; cela fait, nous verrons de quel côté nous prendrons notre vol. Je sais bien où j'irais si j'étais libre de diriger ma course. Il est probable que nous passerons encore cet hiver à Paris.
Je me sens si triste que je crains de vous attrister et ma peine vient de ce mois de septembre; quand je songe que vous m'aviez sacrifié vos beaux cheveux3, j'ai le cœur bien malade. Allons, rappelons la raison : qu'averti par mes années, par le temps qui m'entraîne avec rapidité et me fera bientôt disparaître, je me contente d'aimer Léontine comme aux jours de son invisibilité.
(3) Allusion sans doute à une plaisanterie à propos des couvents et des dangers qui menacent les cheveux lorsqu'ils se hasardent à s'y enfermer. (Note de l'Occitanienne.) ↩
J'écrirai toujours à Adèle.