Lettres de Chateaubriand
Léontine de Villeneuve → Chateaubriand, [novembre 1827]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Première lettre de Mlle de Villeneuve
à Chateaubriand.
Je ne sais, en vérité, Monsieur, pourquoi je vous écris : mille autres avant moi ont fatigué des hommes illustres de leurs correspondances anonymes et si quelquefois cette témérité n'a pas été sans succès, bien souvent sans doute aussi, le silence et l'inattention ont dû répondre seuls aux écarts d'une imagination exaltée. Que reste-t-il donc à espérer en se traînant sur des traces déjà usées et pourquoi laisser courir sa plume lorsqu'on vient de se juger soi-même? ……
Mais, Monsieur, c'est parce que j'ose plus qu'une autre que je ne suis pas arrêtée par l'exemple. Plusieurs femmes ont dû me devancer, en se hasardant à vous adresser des lettres, et toutes ont été l'écho de cette renommée, qui, depuis vingt-cinq ans, ne cesse de répéter le même nom en l'associant à tant de sortes de gloires. Mais aucune vous a-t-elle dit : « C'est vous qui avez développé dans mon âme les premiers germes de l'enthousiasme. Je n'étais rien, je n'étais qu'une jeune fille élevée dans la retraite, lorsqu'un jour vos écrits sont venus m'ouvrir une source de jouissances inconnues. J'ai lu, j'ai admiré, j'ai relu encore et peu à peu chacune de vos pensées m'est devenue familière, chacune de vos réflexions s'est gravée dans ma mémoire : tout m'a parlé de vous, tout m'a ramenée à vous... et j'ai cru vous connaître. »
Mais est-ce que je ne connaissais pas effectivement vos sentiments? Est-ce que, dès lors, ils n'influaient pas entièrement sur les miens? Ah ! je ne pouvais imaginer que celui dont j'entendais tous les jours le langage fût pour moi un étranger. Je le nommais mon guide, parce que je pensais d'après lui ; je le nommais presque mon ami, parce que j'aurais voulu lui donner ma confiance et lui demander en retour son intérêt. Je m'affligeais que le sort nous eût tellement séparés, mais je me consolais par l'espérance. L'avenir est bien flatteur lorsqu'on a quinze ans! et maintenant encore vainement suis-je retombée souvent de la hauteur des illusions dans l'abîme de la réalité ; je veux croire à l'accomplissement du premier de mes songes.
Attirer l'attention de M. de Chateaubriand par cette sympathie qui révèle souvent un ami confondu parmi la foule des indifférents, partager ses opinions, deviner ses soucis, s'indigner plus que lui de l'ingratitude et de l'oubli de ceux qui lui devaient souvenir et reconnaissance et, malgré ma jeunesse, l'inexpérience, l'obscurité, parvenir à reposer son cœur de tant d'amitiés éteintes ou désenchantées... voilà mon rêve et je ne désespère pas de le réaliser en partie, en essayant, dès à présent, de ne plus être tout à fait pour vous une étrangère...
Souriez de pitié, j'y consens ; mais que ce sourire soit celui de l'indulgence ; surtout veuillez garder mon secret. Le monde en raillerait peut-être. Que dirait-on, si l'on savait qu'une femme ignorée se permet d'écrire à l'homme qui plane par son génie au-dessus de toutes les célébrités de son siècle? Et que n'ajouterait-on pas si l'on apprenait que cette inconnue ose espérer une réponse?... Et pourquoi n'y compterais-je pas? Une Française se méfie-t-elle de prier vainement? Et n'est-on pas sûr, d'ailleurs, de retrouver dans le cœur le plus noble, le plus élevé, le plus français, une étincelle de cet esprit chevaleresque qui jadis animait ses aïeux?
Cependant, si vous ne voyez dans ma lettre qu'une preuve d'extravagance ou d'étourderie, déchirez-la, mais, je le répète, ne la livrez à l'ironie de personne... Un jour, le hasard pourra nous rapprocher ; vous connaîtrez Adèle, sans vous douter que c'est elle ; peut-être même l'apprécierez-vous sous son véritable nom... Alors, elle vous avouera son entreprise téméraire et peut-être en secret regretterez-vous de ne l'avoir pas plus tôt devinée1...
(1) Au moment même où Chateaubriand recevait cette lettre, la marquise de Vichet engageait avec lui une correspondance qui devait durer pendant dix-huit mois. Mme de Vichet, née Louise-Philippe Rioufol d'Hauteville, fille de Jean-Baptiste-Alexandre Rioufol d'Hauteville et d'Anne-Émilie de Conte de Tauriers, naquit en 1779. Elle avait donc quarante-sept ans environ. Elle habitait seule dans son château du Vivarais, pendant que son mari remplissait à Toulouse les fonctions d'inspecteur des douanes. Cette correspondance a été publiée en 1903 (Perrin, éditeur). Il est intéressant de la comparer avec celle-ci. Parfois, les réponses de Chateaubriand à Mme de Vichet et à Mlle de Villeneuve sont datées des mêmes jours et traitent des mêmes sujets. (S. R.) ↩