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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Avant-propos, par la comtesse de Saint-Roman

Avant-propos, par la comtesse de Saint-Roman

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 6 min de lecture · p. XIII–XX · chapitre 2 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Elle parlait parfois de Chateaubriand, de l'admiration qu'elle lui avait vouée, et que toute son époque partageait, de la visite qu'il fit à Toulouse en 1838. Mais ce n'est que par des recommandations posthumes que nous avons connu ces lettres et les explications qui les accompagnent. Ma grand'mère avait déposé tous ces documents dans un coffret qu'elle avait confié aux mains de notre excellent ami M. Louis Deloume : celui-ci devait nous le remettre cinq ans seulement après qu'elle serait morte. Elle désignait en particulier sa nièce, la duchesse de Reggio, née Castelbajac, et moi-même comme devant en prendre connaissance et agir suivant ses instructions qui étaient celles-ci : ces lettres pouvaient être publiées, si nous le jugions à propos, après un délai fixé. Mais si jamais il arrivait qu'on vînt à supposer que c'était elle qui, dans les Mémoires d'outre-tombe, était désignée sous le nom de « l'Occitanienne », la publication des lettres devait être immédiate et complète. Je n'ai rien à ajouter aux raisons que fait si bien valoir ma grand'mère pour qu'il en fût ainsi.

Nous avions pris la résolution de nous abstenir de toute publication et de garder en famille le secret de cet épisode sentimental de la plus irréprochable des existences, lorsque des articles de journaux sont venus m'apprendre que le nom de ma grand'mère avait été prononcé et qu'il était exposé aux hypothèses et aux conjectures qui avaient déjà entouré le personnage mystérieux de l'Occitanienne. Dès lors, il n'y avait plus à hésiter, et, pour obéir à ses volontés dernières, il importait de dévoiler à tous ce qu'a été cet innocent roman.

Dans notre siècle positif et pratique, on a peine à comprendre une pareille exaltation de sentiment ; il faut avoir connu la génération d'alors pour se rendre compte de ce qu'était l'ardente et pure sentimentalité qui fut le propre du romantisme.

Léontine de Villeneuve était née en 1803, et les très intéressants Mémoires qu'elle a laissés révèlent ce qu'ont été son enfance et sa jeunesse, qui s'écoulèrent dans le pittoresque château d'Hauterive, vieille forteresse émergeant des eaux du Thoré. Un voisinage nombreux animait ce coin de province ; des jeunes filles du même âge s'y rencontraient chaque jour dont la littérature était la distraction préférée. M. de Blay de Gaïx, en publiant un ouvrage sur sa grand'tante Coraly de Gaïx, a ressuscité d'une façon charmante ce milieu qui fut celui de ma grand'mère. Témoin le passage où il raconte le premier essai de correspondance avec Chateaubriand, comploté par ces jeunes filles, encore presque des enfants. J'emprunte ce récit savoureux au manuscrit relié donné par Coraly de Gaïx à ma grand'mère et intitulé : Souvenirs de notre enfance.

Après avoir parlé de leurs petites compagnes, de leurs sœurs et de leurs amies, Coraly de Gaix dit :

« Léontine et moi, plus grandes, voulions être aussi plus raisonnables. Nos mères, après nous avoir lu quelques pages du Génie du christianisme, nous avaient livré l'Itinéraire, de Cha• teaubriand, ce qui acheva de nous tourner la tête ; ce n'était plus que promenades sentimentales ; nous ne rêvions que pèlerinages et caravanes. Les ruines du vieux château nous représentaient les débris d'Athènes ou de Sparte et nous criions : Léonidas ! à nous enrouer. Lorsque Léontine était à Hauterive, notre correspondance, plus active que jamais, n'était remplie que de Chateaubriand. Comme nous aurions voulu le voir, l'entendre, lui parler ! Ses belles pages sur les Rogations, l'instinct de la patrie et tant d'autres que je ne cite pas, attendrissaient nos cœurs et faisaient couler nos larmes. Enfin notre admiration ne faisant que croître et embellir, nous résolûmes de lui écrire de concert en grand secret pour le prier de venir nous voir.

« Voici notre lettre :

Monsieur le vicomte

Nous n'avons l'honneur de vous connaître que par la beauté de vos ouvrages. Vous serez très étonné, monsieur, lorsque vous saurez que nous n'avons que quinze et dix-sept ans, mais l'enthousiasme qu'inspirent vos ouvrages est général à la vieillesse et à l'enfance. Nous vous avouons que nous n'avions pas beaucoup de goût pour le genre descriptif, mais votre style enchanteur nous l'a fait aimer. Les preuves de fidélité que vous avez données au roi nous sont connues, et, ayant partagé vos sentiments, nous nous faisons gloire d'avoir dans notre parti un auteur aussi distingué. Tout cela réuni nous a donné un vif désir de vous connaître ; c'est pourquoi nous serions bien flattées si quelque jour vous honoriez nos châteaux de votre présence. Nous ne pourrons pas vous présenter les rosiers de Jéricho, ni les palmiers de Cadès, ni les ruines de ces antiques tours qu'ont illustrées tant de preux chevaliers, mais vous verrez des chênes qui ont vu vieillir nos pères et qui leur ont survécu... Au milieu d'une prairie s'élève un temple couvert de mousse, entouré de cyprès et de tombeaux ; à travers des bois antiques on arrive à des ruines qu'ont habitées nos aïeux. Elles n'existent plus, ces tours !... Ils sont épars, ces créneaux !... Quelques pierres restent encore et nous rappellent le néant des grandeurs humaines. Nous allons y rêver sur les vertus qu'ont pratiquées nos aïeux... Quelques fleurs qui croissent çà et là à l'ombre de ces vieilles murailles ; le hibou qui fait entendre son cri plaintif, des pierres qui s'écroulent, voilà le tableau qui se déroulera à vos regards et votre muse mélancolique trouvera là des sujets dignes d'elle1.

(1) Les ruines du vieux château de Gaïx existent encore, à six kilomètres de Castres, séparées par trois à quatre kilomètres du château d'Hauterive, sur le Thoré, en amont des escarpements rouges de la Roque, d'où les Villeneuve écoutaient, en 1814, l'oreille collée au sol, les sourdes rafales de l'artillerie du maréchal Soult - dont le manoir domine, dans la même région, la combe de Saint-Amans - pendant la bataille de Toulouse, contre les Anglais de Wellington. ↩

Après vous avoir exposé les beautés que vous trouverez à Gaïx et à Hauterive, nous oserons, monsieur, vous engager à venir illustrer ces lieux qui nous sont si chers et qui le seront bien davantage quand votre souvenir s'y rattachera.

Agréez, monsieur, l'assurance des sentiments de reconnaissance qui seront bien vifs si vous daignez accomplir les désirs de vos dévouées admiratrices.

Coraly de Gaïx, Léontine de Villeneuve

« Après avoir terminé ce beau chef-d'œuvre, nous n'osâmes pas le confier à la poste sans en prévenir nos mères, qui, comme on le pense bien, rirent beaucoup de notre folie et en empêchèrent les suites.

« Mais pour cela notre amour pour l'illustre voyageur ne cessa pas ; il n'était plus question entre nous que de la fleur du désert et des cèdres du Liban, de son style inimitable et sublime. L'imagination de Léontine s'éveillait et s'exaltait de jour en jour. »

De nos jours, un tel état d'esprit et d'âme paraît étrange et même invraisemblable ; mais les jeunes filles d'alors menaient une existence monotone et retirée dont on n'a guère idée à présent. Les saines activités du sport et du plein air leur étaient inconnues. Leur instruction, très poussée du côté littéraire, nulle du côté scientifique, servait d'aliment à leur imagination, enfiévrée par l'inaction et le manque de but dans la vie. Eugénie de Guérin, qui connaissait Coraly de Gaïx, mit à profit ce penchant romanesque pour poétiser la vie prosaïque qui l'entourait. Léontine de Villeneuve s'exalta dans l'admiration du génie de Chateaubriand et lui voua un véritable culte dont la correspondance qu'on va lire a gardé le reflet.

Mais son imagination seule était en jeu, non son cœur ; sa vie irréprochable de jeune fille pure, d'épouse aimante, de mère dévouée en est la preuve. Aussi, puisque je dois, selon sa volonté expresse, livrer au public ce qui fut si longtemps un secret de famille, je tiens à bien dire le respect et la vénération profonde que cette admirable aïeule a laissés à tous les siens, ainsi qu'à tous les amis qui l'ont connue.

Comtesse DE SAINT-ROMAN,

Née CASTELBAJAC