Lettres de Chateaubriand
Léontine de Villeneuve → Chateaubriand, Août 1832
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(LETTRE DE Mme DE C...)
Août 1832.
Les Pyrénées et les Alpes auront donc des échos qui sauront se répondre?
Et, laissant se débattre à nos pieds les hommes et leurs mesquines passions, des sommets des montagnes nous planerons sur la foule... Ce vœu audacieux n'étonne-t-il pas un peu mon illustre ami? Eh quoi! la femme obscure qui voit chacun de ses jours ressembler à celui de la veille, se joindre et former la chaîne uniforme qui doit la conduire de la jeunesse à la vieillesse, cette femme ose tendre une main hardie au génie qui plane sur son siècle et lui dire : « Marchons ensemble ; que mes pas s'attachent à vos pas; que ma voix se mêle à la vôtre et que ma pensée s'unisse à la pensée qui sut créer des chefs-d'œuvre immortels ! »
Eh bien ! oui, tel est mon orgueil; mais ce n'est pas un orgueil vulgaire qui cherche le regard du monde. Vous me nommez votre amie? Que ce nom demeure toujours un secret entre nous, que les joies de l'amour-propre ne viennent jamais rien ravir aux jouissances du cœur et que Léontine vous apparaisse comme un de ces êtres mystérieux dont la terre ignore l'existence et qui semblent être une création de l'imagination.
Hélas ! nous nous sommes rencontrés une seule fois dans cette route de la vie où le pied infatigable avance toujours. Un instant semblable nous est-il promis? Et pourrons-nous disposer de la moindre parcelle de ce temps prodigue de douleur, si avare de joie? Oh ! mon Dieu, un jour encore! N'avons-nous pas des souvenirs à rappeler, des espérances à regretter?... Je ne sais si vous m'avez bien comprise et bien connue; mais il me semble que je vous ai aimé d'une affection qui ne ressemble à aucune autre. Trois ans se sont écoulés; bien des chimères ont fui et, en me réveillant de mes songes, je sens que je vous aime encore. Mais qu'il est doux de n'avoir pas même une pensée à me reprocher !... la main appuyée sur son cœur de pouvoir dire : toujours ! en élevant son regard vers les cieux !
Si le calme ou la tempête parvenaient, cependant, à nous jeter sur la même plage, vous me liriez, n'est-ce pas, quelques pages de vos Souvenirs? Vous venez d'en ajouter une bien belle : celle que vous ont inspirée les grandeurs déchues que vous n'avez pas su encenser dans la prospérité et que vous savez servir dans l'infortune.
Adieu, mon ami, premier rêve de mon enfance, illusion qui berça ma jeunesse et qui ne s'efface pas même avec elle, adieu !... Un jour viendra où ce mot finira tout et où l'un de nous restera pour se souvenir et pleurer. Laissez-moi croire à vos larmes, laissez-moi espérer une pensée.
L.