Lettres de Chateaubriand
Épilogue : papiers de l'Occitanienne (suite)
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VI
Recommandation. Ma nièce pourra communiquer ces Confidences, en secret, à ma petite-fille de Saint-Roman (Pauline). Je crois même que cela doit être...
Toute ma vie de femme mariée est là pour me permettre de lever hautement la tête. J'adresse ces intimes explications à ma nièce, la duchesse de Reggio; elles sont le garant de ce que j'appellerai la réputation que je mérite, en toute vérité.
VII la mort de l'Occitanienne
Celui qui vient de classer et de publier ces documents épars, conservés avec tant de soin pieux et fanés à peine par le temps, a connu « l'Occitanienne » et son frère, le jeune provincial de mai 1839, que Mme Ad. de Castelbajac recommandait à M. de Chateaubriand par un billet daté d'Hauterive. Après sa visite à Paris, le vieux René écrivait : « Votre beau jeune frère me fera grand plaisir de venir me voir. Je suis aussi sauvage qu'il est timide. »
C'est à Hauterive, dans ce «château d'autrefois », où il venait en visite avec son père, que l'enfant d'alors qui rassemble ici ses souvenirs, plus de quarante années après, se rappelle la silhouette, un peu effacée, de la vieille dame de Castelbajac, derrière sa fenêtre aux rideaux écartés ; vêtue à la mode du second Empire - elle portait encore la crinoline, vingt ans après, à la veille de sa mort - Léontine de Villeneuve intimidait son petit visiteur occitanien ; mais son frère, le marquis de Villeneuve, vieillard à la haute stature, les yeux couverts de « conserves » noires (car il était devenu aveugle), aimait à s'asseoir, sur un banc du parc, à l'ombre des châtaigniers, et à interroger l'enfant, vite rassuré par sa bonté tout ensemble souriante et grave.
Il était le père de Roger de Villeneuve, l'un des officiers survivants de la défense de Villersexel en 1870, mort à la veille de la Guerre et dont le second fils François, aviateur militaire, fut glorieusement tué à l'ennemi.
Léontine de Villeneuve a raconté, dans ses Mémoires, inédits encore, ce que furent son enfance et sa jeunesse, à Toulouse et à Hauterive, pendant la Restauration. Le manoir d'Hauterive domine le Thoré, affluent riant de l'Agout, à cinq kilomètres de Castres et à moins d'une lieue de Labruguière. Son possesseur actuel, le marquis Louis de Villeneuve, marié à Mlle de Carayon-Latour, petite-nièce de Chateaubriand - singulière rencontre du destin ! - a respecté les assises féodales, les douves et les tours antiques du castel, un des plus anciens du Midi. On se rendait à Castres, vers 1820, dans des berlines traînées par des bœufs ou à cheval, tant était dépourvue de chemins praticables la région pittoresque des Causses et du septentrion de la Montagne-Noire.
Le village d'Hauterive et son manoir sont dominés, à une portée de fusil, par la Roque Rouge, dont les escarpements surplombent le Thoré et d'où, en I814, Léontine et les siens, l'oreille collée au sol, écoutaient les sourdes rafales de l'artillerie du maréchal Soult, défenseur de Toulouse contre Wellington.
C'est à Toulouse, au Jardin royal, numéro 3, dans la maison de Mme M. T. de Martin, née de Thézan d'Hautpoul, que Mme de Castelbajac est morte, le 5 avril 1897, cinq années avant d'être centenaire ! Elle était née aussi dans la capitale « occitanienne », place Mage, le 31 janvier 1803. L'amour de René - qu'il aimait romantiquement à déclarer maudit et fatal à toutes ses amies - n'avait, on le voit, pu porter malheur à l'Adèle de Castres et de Cauterets ; la pureté de la jeune fille avait triomphé du « mauvais ange ».
Sa petite-fille, Mme de Saint-Roman, nous a raconté sa mort en ces termes :
« Elle est morte dans mes bras... Dès qu'elle se sentit malade, elle sourit en nous voyant tous inquiets et désolés : « Mais c'est la fin, nous dit-elle, mes chers enfants ! A mon âge, pour durer, il faut ne rien avoir. Une consultation?... Pourquoi?... Toute la science du monde n'y fera rien ! Ce n'est pas une maladie classée ; je vais mourir d'avoir assez vécu, voilà tout ! »
« Son agonie fut, cependant, longue et douloureuse; mais elle la supporta avec un stoïcisme enjoué. Ses derniers moments furent sublimes. Elle paraissait entrevoir les splendeurs du ciel et être éblouie de leur rayonnement. Au dernier moment, elle parlait à son mari comme s'il était venu au-devant d'elle.
« L'archevêque de Toulouse, Mgr Mathieu, était à son chevet. Il n'était pas son confesseur ; mais il avait daigné venir assister, dans ses derniers instants, la personnalité éminente qu'elle était par sa haute intelligence et par ses vertus... »
Léontine de Villeneuve, comtesse Adolphe de Castelbajac, repose dans le caveau de sa famille au cimetière de Terre-Cabade, à Toulouse. Le monument, très simple, se profile au bord du ciel que le soir tombé sur la ville rose-brique nuance de chrome et d'écarlate. Ému du même respect pour la vie et pour la mémoire d' « Adèle », le visiteur attardé dans la cité calme des morts pourra regarder le dernier asile de e la vierge aux rochers , se détachant sur le vieux cyprès qui l'avoisine, et murmurer désormais le nom romantique, si longtemps mystérieux, de « l'Occitanienne ».