Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre VI

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 222–235 · chapitre 23 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Déplacements sans joie. - Voyage en Auvergne, au mont Blanc (1805). - Les premiers livres des Martyrs et leur signification. - Chateaubriand collaborateur du Mercure. - Ses hésitations. - Apaisement relatif et quasi-ralliement. - Départ pour l'Orient (13 juillet 1806).

Rien de plus profondément triste que Chateaubriand à son retour de Villeneuve. Comme la tristesse le rapproche toujours de ses amis des deux sexes, à peine rentré à Paris, il lance à Chênedollé (12 janvier 1911) ce court billet :

Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends ; votre lit est prêt, ma femme vous désire1. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir Si vous êtes triste, je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir : nous seronscomme deux cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Mme de C[ustine] doit vous avoir un passeport. Venez ; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines. Mille tendres amitiés (2).

(1) Honni soit qui mal y pense ! Correspondance, Î, 208. ↩

Nous savons les causes de cette tristesse si profonde. N'y revenons pas.

Quant à Mme de Custine, il la voit tous les jours; son infortune le ramène à elle, et elle en profite, car elle écrit à Chênedollé (16 mars 1805) :

Depuis que je suis ici, il n'a pas passé un jour sans venir me voir. II n'est pas parfait, mais il est mieux. Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse...3.

(3) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 322. ↩

De ce retour de Villeneuve à Paris, jusqu'au départ pour le voyage d'Orient, il y a dix-huit mois, période de retraite et d'inaction forcée, mais qui pèse : deux hivers passés à Paris et le reste du temps fort coupé de voyages et de déplacements, régime d'un homme qui ne peut tenir en place et qui s'ennuie.

Au printemps de 1805, déménagement et établissement place Louis 1V, dans l'hôtel monumental de la marquise de Coishin, mais tout en haut, sous les toits.

Après cette installation, un mois à Méréville chez M. de Laborde, avec Mme de Chateaubriand1 ; puis un déplacement chez Molé, à Champlâtreux; puis un projet de voyage en Suisse, qui avorte, et, au lieu de cela, quinze jours à Fervaques (7 juillet 1805), toujours avec l'immanquable convocation de Chênedollé2.

(1) Cahier rouge, p. 10. ↩

(2) Lettre de Mme de Custine è Chênedollé, du 21 juillet 1805. Dans SAINTE-BEUVE, II, 323. ↩

Puis départ de Mme de Chateaubriand avec Mme de Coislin, qui l'emmène à Vichy, où Chateaubriand rejoint sa femme, et là, après un court séjour, projet d'un nouveau voyage « afin, est-il dit dans les Mémoires3, de nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques ».

3) 11, 478. ↩

Quelles tracasseries ? Celles de la police impériale? Autour de Chateaubriand, on n'en trouve pas trace à cette époque. Il est plus que probable qu'on doit l'entendre des regrets rongeurs de l'ambition déçue, auxquels il faut s'arracher par une diversion opportune.

Ici se place le voyage d'Auvergne, par Clermont, Thiers et Roanne, suivi du voyage au mont Blanc, par Lyon, où l'on prend le fidèle admirateur Ballanche; « il allait partout où on le menait, sans qu'il y eût la moindre affaire (4) ».

De Genève, Chateaubriand poussa jusqu'à Coppet et y vit Mme de Staël. Il n'a pas gardé de cette entrevue un souvenir agréable. Comme lui célèbre, et par les Lettres, comme lui opposante, comme lui regrettant d'être tenue à l'écart des conseils du gouvernement, cela eût dû les rapprocher. Mais elle était riche, et lui pauvre!

Je la trouvai seule au fond de son château, qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude, comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur : je la blessai... Qu'était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres, avec les conforts de la vie? Qu'était-ce que ce malheur d'avoir de la gloire, des loisirs, de la paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de victimes sans pain, sans nom, bannies dans tous les coins de l'Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur l'échafaud ?

Notons qu'il se calomnie. Cela lui arrive. Il eût été riche comme elle, qu'il ne s'en fût pas moins consumé d'inaction et d'ambition déçue dans quelque confortable château, tout comme dans son grimpoir de la place Louis XV. Il n'était pas de ceux que la richesse contente, ce qui est à son honneur, mais il n'en est pas moins vrai que la pauvreté l'enrageait.

De Genève, on s'en alla au mont Blanc, et l'on revint à Genève, où Chateaubriand ne se sentit point le goût de revoir Mme de Staël, bien que celle-ci, paraît-il, s'y attendit1. Par contre, on rencontra M. de Forbin, probablement déjà rencontré à Rome, et ce fut encore une rencontre amère pour des raisons analogues. Pourtant le peintre gentilhomme, artiste et& « cousin de l'arc-en-ciel », eût dû plaire à l'écrivain gentilhomme; mais ses yeux avaient une protectrice pitié; j'étais pauvre, humble, peu sûr de ma personne, et je ne tenais pas dans mes mains puissantes le cœur des princesses». Entendez que M. de Forbin, favori de Paulette Borghèse, autre souvenir de Rome, était ou allait être son chambellan. Hélas ! Chateaubriand qui n'était plus rien, eût pu l'être, chambellan, d'elle, ou encore d'Élisa Bacciochi, que Napoléon vient de faire souveraine de Piombino (28 mars 1805), puis de Lucques (24 juin). Et voilà comment M. de Forbin, malgré sa bonne volonté, ne procura qu'un mauvais dîner », qu'on garda sur l'estomac jusqu'à ce qu'on le lui eût rendu, beaucoup plus tard, à l'ambassade de Rome, petit détail que les Mémoires ne nous laissent pas ignorer.

(1) Cahier rouge, p. 19. ↩

On visita la Chartreuse, précédé d'une recommandation du préfet de Grenoble Fourier, ce qui semble indiquer qu'on n'était pas trop persécuté pour le moment, et on ramena Ballanche à Lyon1.

(1) Cahier rouge, p. 23. ↩

Ensuite on fit retour en cet asile de paix de Villeneuve, et là, Chateaubriand put constater avec un grand dégoût que cette vaine agitation ne lui avait pas procuré la diversion espérée.

Je suis revenu peu content des montagnes, écrit-il à Guéneau de Mussy (16 octobre 1805). J'habite Villeneuve depuis mon retour et ne serai à Paris que dans la première quinzaine de novembre. Je travaille peu ou point, et les dégoûts que je vous ai vus quelquefois pour le travail, je les éprouve à mon tour... Je fais des réflexions noires sur la vie qui m'ennuie. Taedet animam vitae meae2.

(2) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 364. ↩

Pourtant, il était allé demander aux montagnes le calme et l'oubli des grandeurs manquées. Ne l'ayant pas trouvé, il écrivit dans son Voyage au mont Blanc, que publia le Mercure du ler février 1806 :

Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l'oubli des troubles de la terre : c'est lorsque l'on se retire loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue au service de l'humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes; mais ce n'est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l'âme de ces solitaires, c'est au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région des orages...3.

(3) Passage reproduit dans les Mémoires, II, 481, ↩

Comme l'àme agitée de Chateaubriand n'avait pas de sérénité à répandre au dehors, la montagne, elle aussi, le déçut.

Puis nouveau départ, cette fois pour Méréville, où on passe l'automne.

Enfin, l'hiver venu, l'hiver d'Austerlitz, retour et séjour à Paris dans les combles de l'hôtel Coislin « dans cette grande solitude de nos colonnes » comme dit Chateaubriand4.

(4) A G. de Mussy, 16 octobre 1805. ↩

Solitude d'ailleurs relative, car le soir on réunissait des amis, presque tous attachés à la cour de Bonaparte, et au nombre desquels figurait naturellement Fontanes.

Mme de Chateaubriand, qui rapporte le fait, l'explique ainsi :

Sous l'Empire, les personnes d'opinion contraire pouvaient se voir sans s'arracher les yeux, ce qui devint impossible sous les Bourbons, et par la raison que les opinions tranchées se pardonnent et se respectent, au lieu que les nuances d'opinion se chicanent perpétuellement, chacune ayant la prétention d'arriver au même but avec des moyens différents. On voit par exemple un républicain et un royaliste vivre dans la meilleure intelligence, tandis qu'un royaliste d'une façon et un royaliste d'une autre se font une guerre à mort1.

(1) Cahier rouge, p. 28. ↩

Le lecteur verra là le point de vue incomplet de la femme du monde, qui tient salon et que préoccupe avant tout l'établissement et le maintien des relations de société. Il faut ajouter à ces explications un sentiment que beaucoup de ceux qui servirent l'Empire n'ont jamais perdu (dont Fontanes, Pasquier et de mieux placés encore : Talleyrand, Fouché), même au moment des triomphes les plus enivrants : celui de l'instabilité du régime et de l'incertitude du lendemain, sentiment si répandu dans l'entourage immédiat de l'Empereur que lui-même le percevait. Il s'en rendait compte quand il disait en parlant de sa dynastie :

Pour qu'elle dure, il faut que je vive encore vingt-cinq ans, et que mon fils soit un grand homme2.

(2) BARANTE, 1, 145 ↩

Ce sentiment-là, qu'on retrouve du reste à toute époque sous les régimes dont l'avenir n'est pas sûr, ou qui faiblissent, explique bien des choses, des modérations, des ménagements, des réserves, chez ceux dont la politique est de recueillir les profits en évitant la solidarisation définitive et irrémissible ; il explique aussi, chez ceux qui ont intérêt à exiger à tout prix cette solidarité, des violences, des coups de force autrement peu intelligibles, comme l'exécution du duc d'Enghien. Et c'est, par parenthèse, à la présence diffuse d'un tel sentiment dans l'atmosphère politique, qu'on peut, en perçant les apparences, mesurer la solidité des régimes.

D'ailleurs Chateaubriand n'avait pas pour amis que des soutiens (ou parasites) de l'Empire; il en avait d'autres, dont quelques-uns fort suspects, et d'un royalisme notoirement inaltéré. Mme de Custine, la première, car d'être amie de Fouché, qu'est-ce que cela prouvait, dans n'importe quel sens? Et Mme de Mouchy, et Mme de la Briche, signalée par Bonaparte lui-même à. Réal comme suspecte (8 février 1804)1. Et Bertin, cet ami d'Italie, en faveur duquel Chateaubriand s'est entremis instamment auprès de Mme de Custine pour qu'elle agît sur Fouché, plus important que jamais depuis qu'il est redevenu ministre de la Police générale avec l'Empire; car en ce moment, Chateaubriand, tout disgracié qu'il est, protège Bertin, qui le lui rendra plus tard en monnaie pareille. Mais, en attendant, Bertin, que Napoléon qualifie d'agent d'intrigue et de trahison et auquel il songe déjà à enlever son Journal des Débats2, Bertin est une connaissance assez compromettante et dangereuse.

(2) LECESTRE, Napoléon à Fouché, 22 mai 1805. ↩

Quant à Chateaubriand lui-même, quels sont, politiquement parlant, ses sentiments d'alors ? Vis-à-vis du gouvernement impérial : ceux d'un mécontent, d'un homme que l'on a sacrifié contre toute justice, ou forcé de se sacrifier, qui, ayant été à la peine, s'est vu privé de l'honneur. Mais peut-être pourrait-on revenir là-dessus si les circonstances, ou les gens, s'y prêtaient un peu. Ce qui est définitif et radical, c'est la haine qu'il a vouée à la Révolution, à son esprit et à ses hommes.

On le voit à l'œuvre en train. En septembre de l'année précédente (1804), il travaillait déjà au troisième livre des Martyrs3, description (si discutée dans la suite) du ciel, séjour des bienheureux, qui vraisemblablement fut écrite en grande partie dans la paix de Villeneuve (septembre 1804- janvier 1805). Elle doit sans doute à cette circonstance, autant qu à son sujet, d'être purgée des passions terrestres.

(1) « Mme de la Briche, place de la Ville-l'Évêque, est une femme assez riche, tenant une société de beaux esprits. Hyde a fréquenté souvent cette maison; il est possible qu'il y soit encore caché. Elle a une très belle campagne à huit lieues de Paris, appelée Le Marais. » (LECESTRE, Lettres de Napoléon.) ↩

(3) Lettre du 8 septembre 1804 à Mme de Custine : » Je fais un troisième livre... » (Correspondance, 1, 197.) ↩

Mais dès le quatrième livre, l'auteur, de retour à Paris1, en vient au gouvernement et à la cour de Dioclétien. Alors le plus récent passé et la plus contemporaine actualité transparaissent en d'assez claires allusions pour bien montrer que l'auteur, même retiré à l'écart de la lutte, pense et sent toujours en militant, frémit encore des passions qui, sans, doute, l'ont perdu.

(1) Les livres IV et V sont achevés au printemps de 1805, puisque Fontanes a lu les cinq premiers livres en mai. ↩

C'est bien l'auteur du Génie du christianisme, l'ami de Fontanes et le démissionnaire de 1804, qui peint son Dioclétien comme il voit Napoléon : général habile, porté au pouvoir par la victoire et son puissant génie, mais entouré de conseillers pervers et dangereux, auxquels il résiste et cède alternativement :

Dioclétien a d'éminentes qualités. Son esprit est vaste, puissant, hardi : mais son caractère, trop souvent faible, ne soutient pas le poids de son génie...2.

(2) Martyrs, IV. ↩

Heureux l'Empire, si l'Empereur était libre de déployer sur lui son administration bienfaisante; mais, à côté de l'Empereur, trône le malfaisant génie de la Révolution, qui, dans les Martyrs, s'appelle Galerius, brute plébéienne, élevée jusqu'au pied du trône par le hasard des événements, ennemi acharné des chrétiens. Il n'a pu encore vaincre tout à fait la modération de l'Empereur :

Dioclétien nous estime au fond de l'âme; il sait que nous composons aujourd'hui la meilleure partie des soldats de son armée (entendez : ex-royalistes, nous sommes encore, de tempérament et d'habitudes, les meilleurs monarchistes) ; il compte sur notre parole quand nous l'avons une fois donnée (plus douteux); il nous a même rapprochés de sa personne : Dorothée, premier officier de son palais, est un chrétien remarquable par ses vertus (pensons à Fontanes). Vous verrez bientôt que l'impératrice Prisca et sa fille, la princesse Valérie, ont embrassé secrètement la loi du Sauveur (pensons à Joséphine, si souvent dernier espoir et suprême recours des royalistes, émigrés, catholiques, en détresse). Reconnaissants des bontés de Dioclétien, et vivement touchés de la confiance qu'il leur accorde, les fidèles forment autour de lui une barrière presque insurmontable. Galérius le sait, et sa rage en est plus animée, car il voit que pour atteindre à l'Empereur, dont l'ingrat envie peut-être la puissance, il faut perdre auparavant les adorateurs du vrai Dieu.

C'est bien là ce que tâchent de faire entendre à Napoléon, toutes les fois qu'ils en ont l'occasion, lesdits Fontanes, Fiévée et consorts : qu'il n'a pas de pires ennemis que les révolutionnaires, parce qu'ils sont secrètement jaloux de son pouvoir, ni de plus ferme soutien que le parti clérical et monarchique, et que, s'il comprend ses intérêts, il ôtera les premiers de leurs places, fonctions et dignités, pour y mettre les seconds. Et, par parenthèse, on peut se demander qui parle ici, si c'est encore le démissionnaire de 1804, ou un postulant qui aspire à de nouvelles fonctions.

Mais, après l'Empereur que l'on ménage, que l'on flatte presque, voici ceux qu'on n'épargne pas, ceux qu'on hait : les destructeurs de la morale et de la société, les ennemis mortels des chrétiens, les a sophistes . On fait plus que flétrir, on dénonce ces idéologues du passé « dont les mœurs et opinions seraient un objet de risée, si nos folies n'étaient trop souvent le commencement de nos crimes » ; qui « attaquent les chrétiens, célèbrent la médiocrité, vivent aux pieds des grands et demandent de l'or »; qui a prêchent la république dans le sein de la monarchie », et « prétendent qu'il faut renverser la société afin de la reconstruire sur un plan nouveau « Voilà des choses que les « sophistes n de ce temps, un peu trop clairement visés, ne pardonneront pas à l'auteur, trois ou quatre ans plus tard, quand paraîtront les Martyrs.

Enfin, qu'on relise les livres IV et V, composés vraisemblablement dans ces premiers mois de 1805; on y retrouvera l'écho douloureux des tout récents déboires.

Eudore, à Rome, pris entre les chrétiens que gouverne l'évêque Marcellin, a chef de l'Église universelle , et les sophistes de la cour de l'Empereur1, condamné par les apparences, et, quoique sans reproche, accusé de trahison des deux côtés, en butte à la fois à la suspicion des chrétiens et aux attaques des courtisans, placé dans une position si pénible qu'il est près d'attenter à sa vie, sauvé des pires disgrâces par la protection du prince Constantin, mais, « comme il fallait bien qu'un seul fut sacrifié pour tous selon l'usage des cours » finalement exilé de Rome et envoyé sur le Rhin à l'armée de Constance; cet Eudore, nous le connaissons depuis que nous avons vu Chateaubriand à Rome dénoncé au Premier Consul par les sophistes de Paris, et à Pie VII par Consalvi et la Curie romaine, avec le « poignard italien dirigé par la philosophie française suspendu sur le cœur », ne trouvant rien i se reprocher, lui non plus1, à demi tiré d'affaire par la protection d'Élisa Bacciochi, et, pour finir, expédié de Rome, non sur le Rhin, mais sur le Rhône, à Sion.

(1) Que Chateaubriand place, comme on sait, non pas à Nicomédie, mais à Rome, parce qu « un lecteur moderne ne se représente guère un Empereur Romain autre part qu'à Rome ». (Première préface des Martyrs.) ↩

(1) A Fontanes, 8 novembre 1802 : « Je puis dire que je sors de cet emploi irréprochable... n Et on lit dans les Martyrs (V): « Sans avoir rien à me reprocher, je fus accusé de toutes parts... » ↩

Voilà des confidences passionnées que le public, mal renseigné, ne comprendra peut-être qu'imparfaitement, mais qui ne trahissent qu'une bien incomplète résignation.

Maintenant, sachons que la composition des Martyrs n'absorbe pas toute l'activité de Chateaubriand, et regardons du côté du Mercure. Là aussi, nous verrons Chateaubriand, ennemi implacable de la Révolution, de ses principes, de son esprit, observer à l'égard de Napoléon une attitude bien moins décidée, se reprendre à l'admirer et se laisser inspirer, par de nouvelles poussées ambitieuses, des velléités de le servir encore.

Le Mercure n'a pas cessé d'être l'organe du parti clérical et absolutiste, toujours en guerre ouverte avec la Révolution et avec la philosophie du dix-huitième siècle au nom de la religion et des traditions monarchiques du grand siècle. Delalot, qui est une doublure de Bonald, Fiévée, Mme de Genlis, en sont pour le quart d'heure les colonnes, et Fontanes, s'il ne le dirige effectivement, l'inspire encore.

Fontanes est plus en faveur que jamais. Élu premier candidat pour la présidence du Corps législatif, et maintenu président à la session de 1805, il est ainsi payé de ses manifestations oratoires, de ses prudentes et flatteuses adresses, et même des morceaux où, collaborateur anonyme et discret2, il habille de sa rhétorique toujours décente l'âpre verbe du Charlemagne corse.

(2) RÉMUSAT, III, 204. ↩

Il est vrai que cela l'oblige, quoiqu'il en ait, à s'engager toujours un peu plus. Ne s'est-il pas laissé aller à prononcer ces graves paroles, bien trop catégoriques, qu'on lut au Moniteur du 26 nivôse an XIII (16 janvier 1805) :

La première place était vacante, le plus digne a dû la remplir : en y montant, il n'a détrôné que l'anarchie.

De méchantes mémoires conserveront ce texte, et on le rafraîchira cruellement en 1814.

Mais nous n'en sommes pas là. En attendant, le Mercure, suivant sa ligne, fait bon marché de la légitimité, pourvu que le parti attire à lui tout ce qu'on peut gagner de pouvoir sous un maître comme Napoléon. Il diffère en cela du Journal des Débats des Bertin et de Geoffroi, non moins acquis à la réaction religieuse et monarchique, mais suspecté par Napoléon d'attachement tenace à la légitimité. L'un compte comme ami, l'autre comme ennemi.

Or, notez ceci : Chateaubriand, ami de Fontanes et ami de Bertin, pouvant choisir, ne collabore nullement au Journal des Débats, mais au Mercure, aux côtés d'un Fiévée, gazetier privé et secret de l'Empereur (après l'avoir été de Louis XVIII)1, et c'est là déjà un choix significatif.

Ce Mercure est d'ailleurs une maison où l'on sait s'entr'aider, tout en menant le bon combat. C'est là que l'on constate (10 mars 1804) le succès persistant du Génie du christianisme (six éditions en deux ans), « tandis que les ouvrages des sophistes restent dans les boutiques des libraires », ce qui est, dit le rédacteur, consolant.

Voici Guéneau de Mussy qui s'avise de publier une nouvelle édition de Rollin. Chateaubriand l'annonce complaisamment (2 mars 1805). Il constate, lui aussi, que « la philosophie, jadis trop féconde, semble à présent menacée de stérilité, tandis que la religion fait éclore chaque jour de nouveaux talents et voit se multiplier ses disciples... » Et il continue :

(1) Sur cette spécialité de Fiévée, cf. PASQUTER, 1, 406. ↩

Un symptôme non moins équivoque du retour des esprits aux idées saines, c'est la réimpression des livres classiques que l'ignorance et ce dédain ridicule des philosophes avaient rejetés...

Cela est pour le parti. Voici pour Fontanes :

Cette belle entreprise est dirigée par un homme qui conserve le dépôt sacré des traditions et de l'autorité des siècles, et qui méritera dans la postérité le titre de restaurateur de l'école de Boileau et de Racine...

Il y en a un peu aussi pour Guéneau de Mussy, comme de juste, mais il y en a davantage pour Molé, car on prépare dans le parti le lever de cette jeune étoile du ralliement, qui n'a pas encore dépassé l'horizon.

On en attend beaucoup. Le Premier Consul lui a fait faire des offres indirectes en 1803, lors de l'institution des auditeurs au Conseil d'État1. Molé a préféré se réserver encore quelque temps. Maintenant, malgré l'affaire de Vincennes, survenue si mal à propos, ayant assez attendu et réfléchi, il se dispose à entrer en ligne parmi les aspirants hommes d'Etat, et, pour se préparer les voies, il achève de confectionner un livre de théories absolutistes.

(1) BARANTE, 1, 145. ↩

Afin de contrôler et de fortifier sa jeunesse, il fait appel à la sagesse de Joubert et à l'amitié de Chateaubriand; mais c'est modestie, car il n'a pas besoin d'eux pour savoir ce qu'il faut dire et ne pas dire. Il connaît les goûts et les idées de Napoléon, sa haine de l'idéologie, son amour du fait, son antipathie pour l'Angleterre et ce qui en vient, et, par-dessus tout, son instinct dominateur et despotique. On lit dans l'Avant-Propos des Essais de morale el de politique2 :

(2) « Livre conçu dans l'esprit de réaction ultra-monarchique qui prédominait à cette époque, mais écrit dans un langage grave et sobre, qui sentait le dix-septième siècle. » (DE BROGLIE, Souvenirs, 1,40.) ↩

L'auteur de ces Essais, convaincu de la faiblesse de son talent, s'est rangé modestement du côté de l'expérience. Il ne sait pas s'élever au-dessus des faits; il est le jouet des preuves quand il raisonne, etc...

Et qu'a-t-il vu dans les faits? Que le seul gouvernement qui convienne à la nature de l'homme est la monarchie absolue, et que la monarchie anglaise est un gouvernement contre nature.

Qu'on s'étonne après cela que l'Empereur ait manifesté « un goût spécial » pour Molé1, et que, par contre, les hommes de la Révolution s'émeuvent !

(1) PASQUIER, II, 61. ↩

Il faut lancer le nouvel adepte que Fontanes pousse pour remplacer celui qui a, politiquement, si mal réussi. F'ontanes se chargera lui-même de l'annoncer dans les Débats, et son article motivera une amère récrimination de Fouché, à qui l'Empereur ne pourra s'empêcher de donner raison sur le moment2. Mais il faut un article à effet dans le Mercure, et ce n'est pas assez pour cela d'un lourdaud comme Delalot; c'est la plume de Chateaubriand qu'on réclame.

(2) Un lit dans les Mémoires de F'ouché à propos des Essais : « C était l'apologie la plus inconvenante du despotisme tel qu'on l'exerce au Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le Journal des Débats. Je m'en plaignis. L'Empereur blâma publiquement l'ontanes... » (1, 347.) ↩

Voilà Chateaubriand un peu embarrassé, car, outre que Molé est un ami, comment ne pas satisfaire le commun patron, Fontanes ? D'autre part, comment louer un ouvrage aussi évidemment tendancieux, quand on s'est posé en désapprobateur du régime, et qu'en dirait-on dans la société légitimiste ?

Chateaubriand s'en tire de son mieux en célébrant3 « le dernier descendant d'une de ces nobles familles de magistrats qui ont si longtemps illustré la France » - en tirant l'auteur de son bord autant qu'il peut, comme adversaire de la monarchie anglaise, comme ennemi de la philosophie du dix-huitième siècle, - en louant le ton, le style, la mesure et la gravité du langage, tout ce qui est extérieur et de forme ; mais, sur l'essentiel, on trouve ceci :

(3) Mercure, 21 décembre 1805. ↩

Au reste, il y a dans cet ouvrage un assez grand nombre d'opinions que nous ne partageons pas avec l'auteur. Il soutient par exemple qu'il existe un degré de civilisation qui exclut le despotisme et le rend impossible ; qu'il y aurait trop de lumière à éteindre; qu'il n'y a point de despotisme ou l'on crie au despote, etc... C'est contredire, il nous semble, répond Chateaubriand, le témoignage de l'histoire. Nous serait-il permis de faire observer à l'auteur que la corruption des mœurs marche de front avec la civilisation des peuples, et que, si la dernière présente des moyens de liberté, la première est une source inépuisable d'esclavage? Il n'y a point de despotisme où l'on crie au despote ! Sans doute, quand le cri est public, général, violent, quand c'est toute une nation qui parle sans contrainte. Mais dans quel cas cela peut-il avoir lieu? Quand le despote est faible, ou quand, à force de maux, il a poussé à bout ses esclaves. Mais si le despote est fort, que lui importeront les gémissements secrets de la foule ou l'indignation impuissante de quelque honnête homme? Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que le plus rude despotisme produise un silence absolu, excepté chez les nations barbares. A Rome, sous les Néron même, et sous les Tibère, on faisait des satires et l'on allait à la mort.

Les noms sont antiques (un peu plus tard nous les retrouverons), l'allusion est voilée, mais le poing est tendu sous le voile. C'est bien un ennemi qui parle, et aussi clair qu'on pouvait alors parler. Il est à croire qu'on lut cela avec plaisir dans les salons royalistes, et sans plaisir dans les autres. Mais | Empereur était à Vienne. Connut-il, ou non, l'article, on ne sait ; en tout cas, grâce peut-être au pavillon protecteur du Mercure, cela passa.

Pour Molé, il ne fut pas satisfait. Entre lui et Chateaubriand, il y eut un froid, presque une brouille1. Cependant cet article du Mercure ne devait pas lui nuire ; Fontanes, peu après, lut son ouvrage à l'Empereur, qui fit de lui un auditeur au Conseil d'Etat, puis, quelques mois plus tard, un maître des requêtes, en attendant mieux2.

(1) Déjà dans une lettre à Joubert du 29 avril 1805, Molé s'était plaint des observations de Chateaubriand sur son ouvrage. ↩

(2) RÉMUSAT, II, 320; - BARANTE, 1, 147. ↩

Sur ce, le 26 janvier 1806, on vit l'Empereur victorieux rentrer à Paris au milieu de l'ivresse populaire. Après cette série de succès vraiment inouïs : Ulm, Austerlitz, Presbourg, ce retour triomphal était impressionnant. On sait qu'Austerlitz fut pour l'Empire ce que Marengo avait été pour le Consulat, la consécration glorieuse, d'ailleurs attendue, nécessaire, pour ainsi dire exigible, du fait par le fait. Mais comment la nation n'eût-elle pas été satisfaite? On avait craint une longue guerre; et, trois mois après les premiers coups de canon, la paix faite, les drapeaux des coalisés affluaient à Notre-Dame !

Il y avait de quoi réfléchir pour ceux des opposants qui n'étaient pas irréductibles, et quant à ceux qui avaient déjà servi le vainqueur, l'ayant servi, ne pouvaient-ils le servir encore? Mobile, excuse, prétexte, la gloire était là pour tout couvrir.