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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Université impériale. A M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand

Livre quatrième

Université impériale. A M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand

Du nouveau sur J. Joubert · 22 min de lecture · p. 296–312 · chapitre 21 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

maître de l'Université impériale.

« M. Mignon que vous avez vu hier matin est venu hier au soir, à heure indue, solliciter ma protection auprès de vous. Je n'ai pu la lui refuser.

« Il demanda pour toute grâce la permission de voir un instant le Grand Maître. Obtenez-lui cette faveur.

« Il y a dans l'entrevue de ce petit Mignon avec l'Empereur des circonstances qu'on est bien aisé de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.

« Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée, l'entretien qui s'établit :

« - Que me demandes-tu ?

« - Une recommandation pour entrer à l'École normale.

« - Bon ! à l'École normale. Entre plutôt à mon service, je te ferai sous-lieutenant.

« - Mon frère est au service de Votre Majesté depuis six ans, et nous n'en avons point de nouvelles. Je suis la seule consolation et la seule ressource de mes parents qui sont infirmes et âgés.

« - Eh bien ! entre à l'École polytechnique. Je faciliterai ton admission.

« - Votre Majesté n'ignore pas qu'il faut, pour l'École polytechnique, des études préparatoires, et je ne m'en suis pas occupé.

« - Qu'as-tu donc étudié ?

« - Le latin et le grec.

« - Et, as-tu fait de bonnes classes ?

« - Oui, sire, très bonnes.

« - Dans quel lycée?

« - J'ai suivi quelque temps le lycée impérial.

« - C'est bon.

« Il se fait un grand silence, pendant lequel le petit jeune homme ș'avisa d'improviser un distique latin à la louange de l'Empereur, qui, prenant son parti en habile homme, se met à dire en souriant :

« - C'est bon, c'est bon; je l'entends, je t'entends. « Et puis, étendant gravement la main :

« - Va, tu seras content demoi. Prenez son nom, etc. « Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'Empereur était à cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux à ce qu'on dit, et très hardi comme vous voyez, mais très décidé en même temps à n'être ni soldat ni prêtre.

« On pourrait lui donner une petite place de petit régent, ou de maître d'études. Le temps presse; il a dix-huit ans. Je sais bien que cela même offre difficulté. Mais l'obstacle est levé par une singularité qui n'est pas commune. L'Empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant qu'il serait content : « cum bracchio (sic) extento ». Vous savez quelle était la puissance de cette formalité chez les Orientaax, dont l'Empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.

« Enfin, depuis Saint-Marcellin, il n'y a point eu d'homme, ni de jeune homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable des mortels ; et ce rapprochement me touche.

« Obtenez de l'oncle qu'en mémoire du neveu, il accueille le suppliant, et qu'il écoute l'anecdote. Quant à l'objet de la requête, je ne demande rien ; mais j'observe qu'il ne s'agit que d'un bout de diplôme tel quel, et que je crois, vu les circonstances, qu'il serait aussi politique et aussi prudent de l'accorder que de le refuser.

« Vous savez que j'aime mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette longue lettre, qu'il m'est devenu impossible d'aller dîner à Courbevoye. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac, je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé, j'ai peu dormi, et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler ni voyager. Faites agréer mes excuses. Je vais ruminer mes regrets. Oh ! qu'il est triste d'avoir une frêle santé.

« - Faites entrer M. Mignon.

« Tibi totus, ou tibi tôt, comme dit M. Laborie.

« Ce dimanche 17 octobre 1813. »

« Depuis Saint-Marcellin. » L'explication se trouve dans un bel article de Chateaubriand sur le brillant et infortuné jeune homme : « Il avait fait l'apprentissage des armes dans la campagne de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de Borodino et de la grande redoute que couvrait le centre de l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur cette journée se termine par cette phrase : « Mon aide de camp de Sève et le jeune « Fontanes de Saint-Marcellin méritent d'être cités dans ce rapport. »

« M. de Saint-Marcellin s'était précipité dans les retranchements de l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.

« Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de quatre mille blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de médicaments et de charpie ; il ne put même obtenir d'y être reçu. Il s'en retournait, baigné dans son sang, lorsqu'il rencontra Bonaparte : « Je vais mourir, lui dit-il; accordez-moi la croix d'honneur, non pour me récompenser, mais pour consoler ma famille. » Bonaparte lui donna sa propre croix.

« M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à Moscou ; il y séjourna quelque temps, et fut assez heureux pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l'avons vu, pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure à la tête, »

IV

« Depuis Saint-Marcellin, il n'y a point eu d'homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable des mortels (Napoléon). Obtenez de l'oncle qu'en faveur du neveu, il accueille le suppliant. »

Les mots oncle et neveu se rapportent à Fontanes et à Saint-Marcellin. Ils sont soulignés dans l'original. Pourquoi soulignés? En les employant, Joubert les savait inexacts. Il invitait M. Rousselle à rectifier mentalement ce langage de convention, rendu nécessaire par les convenances de famille, de société et de position.

Pour le monde, Saint-Marcellin était si bien le neveu du Grand Maître que nombre de notices biographiques perpétuent l'erreur. Mais Joubert en savait plus long. Et M. Rousselle était entré assez avant dans l'intimité de l'un et l'autre ami pour comprendre le soulignement. Sainte-Beuve, tenu encore à la réserve en 1839, disait dans la préface des Œuvres de Fontanes, par allusion à la mort tragique de M. de Saint-Marcellin : « En 1819, une grande douleur le (Fontanes) frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune officier plein de qualités aimables et brillantes, fut tué dans un duel, à peine âgé de vingt-huit ans. La tendresse de M. de Fontanes en reçut un coup d'autant plus sensible qu'il dut être plus renfermé1. »

(1) Saint-Marcellin (Jean-Victor Fontanes, dit) auteur dramatique et publiciste français, né en 1791, mort en 1819. Il était fils naturel de Fontanes, grand maître de l'Université. Sorti en 1812 de l'École militaire établie à Fontainebleau, il prit part à l'expédition de Russie et se distingua à la Moskowa, et, jusqu'à la dernière heure, mit son épée au service de l'Empire. A la rentrée des Bourbons, un changement complet s'opéra dans ses opinions politiques ; il devint ardent royaliste, et, à la suite d'un duel à Orléans, duel dans lequel il fut blessé, il fut rappelé à Paris, où il fit représenter plusieurs pièces en même temps qu'il collaborait au journal le Conservateur. Dans un nouveau duel, atteint mortellement d'une balle au bas-ventre, il mourut à vingt-huit ans. On lui doit : Les arrêts, comédie-vaudeville ; le Bal à la mode ; Wallace ou le Ménestrel écossais, musique de Catel : Relation d'un voyage de Paris à Gand en 1815 (in-8°). (Grand dictionnaire universel du xIxe siècle.) ↩

Caractériser la douleur de M. de Fontanes en l'appelant douleur paternelle, n'était pas permis à l'auteur de la notice. Du moins, n'obtenait-on pas de lui qu'il consignât et perpétuât dans son étude les termes impropres d'oncle et de neveu. L'énigme de la fin n'en était pas une pour les intimes. Elle exprimait avec délicatesse, et en sauvant les convenances, ce que la contrainte avait ajouté d'amertume aux larmes d'un père.

A plus forte raison, un certain mystère devait-il régner dans l'article nécrologique publié par Chateaubriand, au lendemain de cette mort tragique. Le voici :

« Février 1819.

« ...Il consacra ses loisirs aux lettres ; il avait de qui tenir. M. de Saint-Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments, le courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la plus indifférente en soi et l'affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu'il devait se battre, et il s'occupa tout le matin d'un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. A trois heures, il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : Je devais pourtant danser ce soir. Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu'il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : «Cela ne se dit pas , répondit-il en souriant, « seulement c'est un homme qui tire bien. › M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d'illusion sur son état; il sentit qu'il était perdu, mais il n'en convenait pas et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs: « Soyez tranquille, ce n'est rien. » Il n'a fait entendre aucune plainte, il n'a témoigné ni regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait. Il est mort avec le sang froid d'un vieux sol dat et la facilité d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en chrétien.

« Les lettres et l'armée perdent, en M. de Saint-Marcellin, une de leurs plus brillantes espérances.

« Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'éloges à la mémoire de Saint-Marcellin ; mais il y en a surtout une qu'une vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise fortune ; elle nous retrouvera toujours et particulièrement quand il s'agira de la consoler : Illa dies utramque duxit ruinam. »

Chateaubriand a déchiré le voile dans les Mémoires d'outre-tombe. « Fontanes n'est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure1. » - Et, plus loin : «Je l'ai vue (Mme de Lévis) descendre sans bruit dans son tombeau, au cimetière du Père-Lachaise ; elle est placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui ci dort auprès de son fils, Saint-Marcellin, tué en duel. C'est ainsi qu'en m'inclinant au monument de Mme de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres sépulcres ; l'homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une autre, »

(1) Le duel apparaît comme une fatalité dans la famille des Fontanes. Le futur Grand Maître n'avait que dix ans quand son père se battit en duel avec M. de Sède et le tua, sur la place publique de Saint-Gaudens, un jour de marché. Je dois à l'amitié de M. A. Couget, ancien magistrat, vice-président de la Société des Études de Comminges, le récit suivant, qu'il a rédigé d'après les papiers de la famille de Sède de Liéoux : « M. de Fontanes, père du littérateur qui fut l'ami de Chateaubriand et grand maître de l'Université, habitait Saint-Gaudens. Il y remplissait les fonctions « d'inspecteur du commerce, arts et manufactures ». L'existence de cet emploi dans notre ville s'expliquait par le grand trafic de bois et de bestiaux qui se faisait alors entre notre contrée et la vallée d'Aran, et par les tanneries, les fouleries et les ateliers où se fabriquaient certaines étoffes appelées « draps de cadis ». « Cela donnait à Saint-Gaudens une véritable importance commerciale et industrielle... On l'appelait la « capitale du pais de Nebouzan ». « C'était un jour de marché. La foule encombrait la place de l'église et notre halle couverte ; le vieux « parloir aux bourgeois », après l'audience des consuls qui s'y tenait d'habitude, venait d'être envahi par les petits marchands et les acheteurs. « Tout à coup un groupe se forme autour de deux hommes qui se querellent, deux hommes de qualité portant l'épée l'un et l'autre. Ils ne sont pas bruyants, mais leur excitation est grande. Les voilà qui croisent le fer sous les yeux des spectateurs interdits. « L'un, c'est M. de Fontanes, dont nous venons de parler ; l'autre, M. de Sède, son beau-frère, s'intitulant « filleul de la ville de Saint-Gaudens ». Etait-ce parce qu'il avait été tenu, au baptême, par le premier consul de la ville, ou simplement parce qu'il portait le prénom de Saint-Gaudens ? « Celui-ci, plus ardent, s'acharne. M. de Fontanes se borne d'abord à la défense. Il se laisse acculer contre un pilier de la halle, mais alors, dégageant son arme, il atteint en pleine poitrine son adversaire, qui tombe inanimé. « Et les témoins de cette scène meurtrière avaient laissé faire, n'osant pas probablement intervenir. « Celui qui venait de succomber si malheureusement était de la maison des de Sède, seigneurs de Liéoux, l'une des plus considérables du Nébouzan, où elle avait les meilleures alliances, notamment avec les Barbazan-Faudoas, les de La Tour, etc. Un représentant de cette famille s'éteignait naguère au lieu natal, M. Gustave de Sède, homme de lettres, journaliste distingué. « Quant à M. de Fontanes, il ne tarda pas à quitter Saint-Gaudens pour aller s'établir à Niort. « Peu de temps après le tragique épisode qui avait déterminé M. de Fontanes père à s'éloigner de Saint-Gaudens, une demoiselle de Sède, de cette famille dont il était l'allié, épousait un Rouget de l'Isle, oncle du célèbre auteur de l'hymne guerrier et patriotique. « Un de Sède figure au catalogue de la noblesse de Nébouzan, lors de la réunion des trois ordres, à Muret, pour nommer les députés aux états généraux de 1789. » ↩

Celui que célébrait Fontanes dans ces beaux vers :

Mais si Joubert, ami fidèle,

Que depuis vingt ans je chéris,

Des cœurs vrais le plus vrai modèle,

Vers mes champs, accourt de Paris.

Qu'on ouvre! J'aime sa présence ;

De la paix et de l'espérance

Il a toujours les yeux sereins...

Que de fois sa douce éloquence

Apaisa mes plus noirs chagrins.

Joubert accourut auprès de son ami, plongé dans « le plus noir chagrin ›. Il avait le droit de sonder la plaie, ayant le baume qui calme la douleur. En sa présence, les larmes coulèrent sans contrainte, celles de Mie de Fontanes, aussi bien que celles du père. A quel titre la jeune fille pleura-t-elle Saint-Marcellin ? Était-elle avertie qu'un lien fraternel la liait au brillant et infortuné jeune homme? Toujours est-il qu'elle pleura. Joubert, témoin de ses larmes, en fut remué, attendri. Elle était dans l'épanouissement de la dix-neuvième année, « dans la fleur de ses plus beaux ans » Les larmes communiquaient à sa jeunesse une « séduction ›› de plus. Et n'était-elle pas la fille de son plus ancien ami, de l'ami pour lequel il avait sollicité la main de Mie de Cathelin, devenue Mme de Fontanes? Il avait « vu les jeux de son enfance » ; il était témoin de sa « première affliction ». Rentré chez lui, le bon Joubert ne pouvait détacher sa pensée des amis qu'il avait laissés dans le désespoir. Obéissant au besoin de consoler qui l'avait lié à Mme de Beaumont, puis à Mme de Chateaubriand, il prend la plume avec le désir et l'espoir de relever de chères âmes abattues.

C'est dans ces lettres qu'il fait bon étudier à nouveau Joubert, ami, moraliste, écrivain. Afin de parler plus sûrement au cœur de Fontanes, il s'adresse à sa fille bien-aimée, fille unique. Elle est bonne, naturelle, charmante. Il le lui dira de façon à ne pas effaroucher sa modestie, de façon aussi à réveiller et à caresser l'orgueil paternel. Elle est charmante, mais non parfaite. Parmi les plus brillantes qualités percent quelques légers défauts. Nous les devinerons aux conseils du moraliste.

Mais ce qu'on n'y découvrirait pas, sinon peut-être à quelque allusion du début, c'est la passion prodigieu - sèment romanesque dont Me de Fontanés fut possédée à l'âge de quinze ans.

Comme à plusieurs autres, la tête et le cœur lui avaient tourné en 1814. Eperdument éprise du tsar Alexandre Ier, le chevaleresque vainqueur, elle aurait tout quitté pour lui ; elle l'aurait suivi aux derniers confins de la terre. Le fait n'est pas douteux : je le tiens de sa plus intime amie, Mme Charles Lenormant, et j'en ai trouvé une sorte de confirmation dans certaines lettres (inédites) que lui écrivit l'abbé Nicolle1.

(1) L'abbé Nicolle (Charles), ancien professeur au collège de Sainte-Barbe, puis instituteur des enfants de M. de Choiseul-Gouffier, a formé à Pétersbourg un établissement pour l'éducation des jeunes gens et a obtenu un tel succès que tout ce que la jeune noblesse de Russie offre de plus distingué doit son éducation à un Français. « En 1817, il revint à Paris ; il fut fait aumônier du roi, faveur qui lui fut annoncée par une lettre du duc de Richelieu. A la même époque, l'empereur Alexandre nomma M. l'abbé Nicolle directeur du nouveau collège fondé à Odessa et qui porte le nom de lycée Richelieu ; et, dans le mois suivant, ce monarque ayant fait un voyage en Crimée, l'abbé Nicolle reçut de sa main la décoration de l'ordre de Sainte-Anne en brillants. » (B. M., Biographie des hommes vivants.) « En 1820, il devint membre du Conseil royal de l'instruction publique. En 1821, recteur de l'Académie de Paris, place qui int supprimée en 1824 ; auteur d'un Plan d'éducation ou collège nouveau, Paris, 1833, in-8° avec ö planches. Né à Poville (Seine-Inférieure), le 4 août 1758. » (Quérard, France littéraire.) « L'influence de l'abbé Nicolle était prépondérante au Conseil royal; elle était puissante aussi au Château, où il avait une amie dévouée en Mme de Gontaut, gouvernante des enfants de France. Il est probable que c'est principalement à l'abbé Nicolle que Michelet dut d'être nommé à l'école préparatoire et désigné pour enseigner l'Histoire à la princesse Louise. » (Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1894.) ↩

Avant les conseils du directeur laïque, lisons la morale du directeur spirituel. Celui-ci va jusqu'à la conscience et recommande « l'accomplissement des devoirs d'état ». Le premier, limitant son rôle, dira formellement : « Je n'ai point vos devoirs en vue, mais seulement l'urbanité. »

« L'abbé Nicolle à Mile de Fontanes.

« Mademoiselle, « J'ignorais que vous eussiez pris la peine de venir à la Sorbonne, et je regrette vivement de n'en avoir pas profité. Je ne regrette pas moins de ne pouvoir me rendre aujourd'hui à votre invitation. Je suis obligé de vous faire par écrit une réponse que j'eusse mieux aimé vous porter moi-même.

« Vous pouvez, Mademoiselle, regarder comme certains tous les renseignements du Journal des Débats, datés de Varsovie. S'il m'en parvient de particuliers, je vous les transmettrai. Je vous exhorte à réaliser votre projet et à former des vœux plus conformes à votre état. Vous n'en sortirez jamais impunément, Mademoiselle, et cela doit être, parce que, si vous en sortez, vous agissez contre la volonté de Dieu.

« Pardonnez-moi cette franchise; vous savez quel en est le principe, vous savez combien je vous suis attaché. Personne au monde ne forme pour votre bonheur des vœux plus sincères que les miens, et votre bonheur est uniquement dans l'accomplissement des devoirs de votre état. Ayez du courage, ce qui paraît presque impossible devient facile avec le secours de Dieu, qui ne le refuse jamais à ceux qui le lui demandent pieusement.

« Je suis avec le dévouement le plus respectueux, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

Nicolle

Paris, le 27 décembre 18151. n

(1) Original autographe. ↩

« Madame la comtesse, « Je voulais vous offrir aujourd'hui, à vous et à Madame votre mère, mes souhaits de bonne année. Mais je suis obligé de m'imposer une privation pénible. Je crains qu'elle ne se prolonge encore quelque temps, et je ne veux pas différer à vous souhaiter tout ce qui peut vous être agréable, surtout ce qui peut vous être le plus utile, le calme de l'âme. C'est, sur la terre, le seul moyen du bonheur ; c'est le seul gage d'un bonheur d'un autre genre, qui doit être le but de toute notre vie. Ne prenez pas cela pour une formule de sermon ; n'y voyez que l'expression des sentiments que je vous dois et dont je ne puis mieux vous prouver la sincérité qu'en vous parlant ainsi.

« Vous allez être, je l'espère, assez contente de moi, quand je vous dirai les renseignements que j'ai obtenus:

« D'abord, il n'est pas vrai que l'empereur Alexandre soit mort avec la connaissance des projets criminels formés contre lui. Il n'avait que des notions vagues de la conspiration. Les preuves ne sont arrivées que lorsqu'il avait déjà perdu connaissance. C'est du moins ce que m'a dit M. le comte de Woroutzoff (?). De plus, sur cent vingt personnes condamnées, huit seulement sont en Sibérie ; les autres ont été mises dans des forteresses. Il y en a encore beaucoup dans celle de Pétersbourg ; enfin, il paraît certain qu'aucun n'est entré dans les mines. La princesse Troubeskoï, en arrivant à Irkutsa, a été très agréablement surprise en apprenant qu'elle ne serait point obligée d'aller plus loin, et que son mari habitait une maison commode dans les environs, où elle a la permission d'aller le voir chaque jour. Le prince Serge Volkouski est aussi dans la même situation, à quelque distance d'I... (illisible). Vous voyez, Madame la comtesse, que l'empereur Nicolas a hérité de la clémence de son frère. Tout cela m'a été dit par une personne parfaitement instruite de ce qui se passe en Russie. Cependant, je crois qu'il est bon de n'en point parler jusqu'à ce que la chose soit connue officiellement.

« Recevez, Madame la comtesse, l'hommage de mon dévouement bien sincère et bien affectueux1. »

(1) Original autographe, non signé. ↩

V

Quatre ans après l'entrée triomphale d'Alexandre à Paris, et à la date des lettres de Joubert, la passion d'amour était tombée. Restaient, avec un souvenir trop enthousiaste encore, certains défauts ou demi-défauts de société. Joubert veut sa jeune amie parfaite. Il n'a médité toute sa vie les secrets de la perfection que pour les lui révéler en temps opportun. Il veut qu'elle bénéficie largement de sa science et de son art. A elle ses meilleures maximes, ses pensées « les plus rares, les plus neuves, les plus exquises ». Pour l'intéresser à sa morale et varier ses leçons, il jouera cinq ou six personnages très différents d'aspect : le sage et le moraliste, cela va de soi ; mais le sage « en habit de ville », et le moraliste en peintre i épris de son modèle ; il fera surtout, et avant tout, le sorcier, l'astrologue, le diseur de bonne aventure. Et quelle jeune fille ne prêterait l'oreille, demi-moqueuse, demi-crédule, aux prophéties de la bonne aventure? Comme le sorcier est proche parent de la sibylle, ses oracles, animés et poussés d'un souffle d'enthousiasme, s'inscriront d'eux mêmes sur d'étroites feuilles, en paroles rythmées - oracles poétiques et concis. Mile de Fontanes ne surprendra peut-être pas, à la première lecture, le secret du mètre, sous l'apparence de la prose ? Pas de rimes et des mesures mêlées. Qu'importe ! L'oreille aura toujours été sensible à la cadence des mots, au chant de la phrase. Et puis, le secret de la forme sera vite pénétré par le père. Curieux, en poète, de ces belles maximes, et attentif, en vrai père, à l'effet produit, Fontanes lira les lettres à son tour ; il en expliquera les beautés de forme ; il en exprimera le sens profond, le sens caché. Et puis encore, Joubert, le meilleur interprète de ses propres pensées, Joubert, paresseux è écrire, mais infatigable à causer, viendra s'expliquer à loisir. On causera de tout cela : conversations faciles et douces, faites pour plaire à Fontanes, à sa fille, à lui-même.

Ainsi s'efforce-t-il d'être tout à la fois le conseiller de la jeune fille et le consolateur du pauvre père. Distraire Fontanes de sa douleur en l'appliquant tout entier, et en s'appliquant avec lui, à l'éducation de sa chère Christine, tel est le double but de Joubert. Le délicat! raffiné en belles amitiés comme en belles pensées, il n'appelait que des abeilles de choix au suc de ses maximes.

Est-ce bien dit, cela ? Abeilles ou fleurs ? Abeilles qui pompaient le suc de ses fleurs, ou fleurs préférées à qui lui, l'industrieuse abeille, demandait le meilleur de son miel ?

Il prit sa meilleure plume, son plus beau papier, un gentil petit papier fil; et, n'ayant plus qu'à recopier, je pense, il écrivit, de sa plus belle main, une série de lettres à MIle de Fontanes. Ces lettres font plaisir à voir : pas de ratures, « difforme tourment des yeux1» ; des lignes droites, des marges nettes, des alinéas nombreux, des blancs à souhait. Le tout vous a un air propret, coquet, régulier, souriant, qui captive et repose le regard.

(1) Expression de Joubert. ↩

Le Sage, qui se donnait de tels soins pour le plaisir d'autrui, pour l'instruction et l'agrément d'une jeune fille, comptait soixante-six ans. Sa fatigue était extrême. Il passait la plupart de ses journées au lit.

Des la première des lettres projetées, vaincu par la fatigue, il écrivit au père en lui envoyant le feuillet du début : « Je n'en puis plus. » Et, dans la crainte de ne pouvoir achever son dire, il ajoutait : « C'eût été finir mes écritures (car je crois que je n'écrirai plus de ma vie) comme j'ai commencé ma jeunesse, à votre service. » Il l'acheva, son dire, et nous allons, sans plus de cérémonie, en avoir la confidence.

Voici ces lettres. Je ne crois pas exagérer en disant que la correspondance imprimée n'en contient aucune où l'aimable philosophe se peigne mieux dans la très originale beauté de son caractère, de ses pensées et de son style. Elles sont inédites, sauf la première à Mile de Fontanes. Et encore pourrais-je présenter celle-là même comme inédite. On la trouve, il est vrai, dans le recueil, mais tellement abrégée et altérée qu'elle y perd sa physionomie distincte et son charme spécial : des phrases supprimées, les plus caractéristiques ; des mots déplacés ou changés ; le syllabisme dérangé ou détruit. Il ne reste qu'une lettre trop sérieuse, à peine réjouie d'un sourire, lettre didactique, et qui s'allonge démesurément, sans répit aucun, en une file de maximes serrées les unes contre les autres. « On voudrait plus d'intervalles et de repos. » La réflexion est de Sainte-Beuve, à propos de tout le volume des Pensées. « Ces livres de maximes et d'observations morales condensées, comme l'était déjà celui de La Bruyère, et comme l'est surtout celui de M. Joubert, ne se peuvent lire de suite sans fatigue. C'est de l'esprit distillé et fixé dans tout son suc. On n'en saurait prendre beaucoup à la fois1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

Est-ce ainsi qu'on écrit à une jeune fille de dix-huit ans, à la fille d'un poète, homme du monde, à la fille de son meilleur ami, quand soi-même on est l'homme des plus exquises délicatesses, qu'on « a presque le langage de la galanterie » qu'on se flatte d'être toujours jeune, même sous les cheveux blancs, et qu'on s'appelle Joubert2 ? Ce mot n'est-il pas de lui : « L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution et pour ainsi dire goutte a goutte. »

(2) « Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, même quand il est vieux. » (L'Auteur peint par lui-même.) ↩

Le moraliste s'est bien gardé de marquer le mètre dans cette correspondance. C'eût été trahir son jeu dès le début, ôter le charme du mystère à ses aimables caprices. Libre à chacun de constater la présence et la variété des vers. La coupe ne sera d'aucune difficulté avec le mètre de prédilection, l'octosyllabe ; mais quand les syllabes dépasseront cette mesure, ou resteront en deçà, la pause sera moins aisée à établir.

Un doute me vient, et j'en renouvelle ici l'expression. Peut-être Joubert jetait-il à dessein, et pour obéir à sa charmante théorie des symétries brisées, quelques phrases de simple prose, au milieu des phrases rythmées : dissonances calculées, destinées à réveiller l'oreille. Ainsi le lecteur apprécierait mieux, avec le retour du rythme, l'harmonie de l'ensemble.