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L'Enchanteur 1768—1848

Livre quatrième

Nota bene

Du nouveau sur J. Joubert · 25 min de lecture · p. 341–362 · chapitre 25 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Dans toutes ces condescendances, la condition est de rigueur.

V

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts décidés. Vous n'en aurez jamais aucun.

« Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes ; ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait.

« Il y a des défauts affectés, et qu'on s'est donnés avec art ; ceux-là tiennent du ridicule, et on en rit.

« l y a des défauts qui se blâment ; on les plaint. Il y en a qui sont invincibles, et qui se combattent sans cesse ; on les respecte.

« Il y en a qui demandent grâce; on la leur fait. Il y en a enfin qui s'ignorent, qui sont naïfs et confiants; on leur sourit.

« Il en est donc que l'on accueille. Il en est d'autres qu'on tolère. Il en est même qu'on révère ; mais il n'en est point qu'on estime et qui ne soit mésestimé.

« Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

« Avez-vous quelque mauvais pli? Avez-vous des demi-défauts ? Avez-vous même des défauts, et voulez-vous de l'indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.

« Donnez-vous trois demi-vertus, trois demi-beautés, trois grâces : l'accueil riant, les prévenances, et le désir d'être agréable, qui n'est pas celui de briller.

« Placez-les dans votre maintien, dans votre ton, dans vos manières ; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regards. dans votre voix, dans tous vos traits.

« Entretenez-les avec soin ; ne vous en dépouillez jamais ; car c'est un atour nécessaire au négligé le plus hardi.

« Soyez en donc toujours ornée, et tout vous sera pardonné1. »

(1) Original autographe. ↩

On aimerait à connaitre la forme que prirent les remerciements du père et de la fille, et, par ces remerciements, les impressions de chacun, avec les particu larités se rattachant aux diverses lectures. Le champ des hypothèses est ouvert.

Je laisse au lecteur le plaisir d'imaginer ces tableaux d'intérieur, avec la variété et la vivacité des physionomies : la jeune fille, rayonnante et fière ; le père, enthousiaste et rêveur ; la mère, l'amie?...

« Si j'étais quelque peintre », disait le personnage de La Fontaine.

En m'inspirant des lettres qui suivent, je l'affirme sans crainte d'être démenti : désormais Joubert ne fut plus que le devin et le sorcier pour sa jeune amie. On fit de pressants appels à ses lumières astrologiques ; surtout on le pria de venir donner à la concision de son cours de morale l'abondant commentaire de sa parole vive et libre. J'affirme encore, avec une égale assurance, qu'appeler ainsi Joubert au secours de sa propre pensée et de ses plus chers amis, c'était faire au maximiste et au sage, comme à l'ami et au conseiller, le plus délicat et le plus sensible plaisir. Dans sa lettre de remerciements, Fontanes s'annonçait à date fixe. Après l'avoir attendu trois jours, Joubert n'y tient plus. Il reprend la plume et s'adresse encore « à Mile de Fontanes »:

Novembre 1819.

« Il me sera toujours très difficile de vous écrire de sang-froid et en style ordinaire, Mademoiselle. Je m'y résous cependant en ce moment avec une sorte de répugnance et comme à une profanation pour vous dire,

« (avant d'avoir pu lire toute votre lettre, que je relirai certainement plus d'une fois)

que j'attends impatiemment depuis trois jours monsieur votre père, pour le prier de m'obtenir de vous un jour et une heure fixes où je puisse avoir l'honneur de vous voir.

« Je vous adresse aujourd'hui directement cette prière.

« Permettez donc que ce soit moi qui aille vous chercher. Accordez-moi le premier rendez-vous qu'un homme ait osé vous demander de votre vie.

« Et puisque vous êtes à ma porte (comme on me l'apprend à l'instant même), donnez-moi vos ordres ; je les attends1. »

(1) Original autographe, ↩

MIle de Fontanes était donc là avec son père ; et la conversation sur tout sujet, mais d'abord sur les fameux oracles, se déroula chez l'astrologue.

Eu égard aux circonstances de ce singulier rendez-vous demandé et accordé en même temps, par elle comme par lui, lequel devait une lettre ou une visite ?

Il paraît bien qu'il y eut quelque négligence du côté de la jeune fille. Elle resta je ne sais combien de jours sans écrire.

A dix-huit ans, on est distraite, affairée, occupée d'une infinité de choses qui n'ont que de lointains rapports avec les pensées du moraliste, ce moraliste fût-il Joubert ; on est attirée par le monde quelque peu, répandue au dehors et entraînée plus ou moins par le mouvement général et par certaines attractions particulières ; surtout lorsqu'à l'éclat du nom et de la fortune s'ajoutent les avantages personnels et les brillantes relations d'un père très haut dignitaire.

On n'est pas ingrate pour être un peu négligente. Joubert le savait bien. Mais on a beau se dire et se croire philosophe, un homme de cœur n'est jamais philosophe par le cœur. Inquiet, affligé, le bon sorcier épuisait sa pénétration à percer le mystère de ce silence. Il n'osait pas s'arrêter aux vues rassurantes.

La lettre longtemps attendue, Joubert la reçut enfin. Il y répondit des le lendemain. Aux termes de sa réponse, on devine le sens de la lettre : il y était question des « oracles » du « trépied », de « l'astrologue », et en paroles tout à fait aimables ; l'une d'elles s'insinua, douce et calmante, au plus profond du cœur de Joubert. Convenons aussi que le mot est on ne peut plus gracieux, on ne peut mieux choisi, absolument dans le goût et dans la note du moraliste: Nous devons avoir l'instinct l'un de l'autre. Si le mot, câlin et rassurant, n'a pas été dicté par Fontanes, s'il est bien de la jeune fille, il témoigne grandement en faveur de son esprit ; aussi bien par la concision que par le sens, il était digne d'être remarqué et cité par Joubert.

1 Mademoiselle Christine de Fontanes,

rue du Faux-bourg-Saint-Honoré, près l'Elysée.

« Je me hâte, Mademoiselle, de vous envoyer Malte-Brun. Je jure que vous ne m'avez point repoussé (et je transcris ce vilain mot avec horreur et détestation). J'avoue que vous m'avez inquiété et affligé, mais de la seule crainte de vous avoir déplu sans pouvoir imaginer ni par où ni comment. Je me perdais dans cette énigme dont je voulais trouver le mot.

« Votre lettre m'a pleinement satisfait. Je conçois malheureusement mieux qu'un autre comment on ne fait pas ce qu'on veut faire, en renvoyant toujours au lendemain. J'avais mis dans mes calculs les véritables raisons de votre silence. Mais comme cette idée était rassurante et terminait trop vite toutes mes alarmes, je n'osais pas m'y arrêter.

« Vous me faites plus de plaisir que vous ne le croirez en me disant que nous devons avoir l'instinct l'un de l'autre. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que vous avez deviné juste en demeurant persuadée que le tendre et respectueux intérêt que vous m'inspirez n'a pas été diminué un seul instant, et que je suis resté inébranlable dans la haute opinion que j'ai de vous, même lorsque je me permettais de supposer que vous aviez pu être injuste à mon égard. Je ne vous jugeais point coupable, mais je me trouvais malheureux.

« D'ici à trois jours, vous me verrez au rendez-vous, joli mot que je vous remercie d'avoir écrit, et j'aurai l'honneur de vous en dire la raison. Il me plairait quand il ne ferait qu'effacer la noirceur de l'autre.

« J'aurai beaucoup de plaisir à me retrouver au même lieu, à la mème heure, et avec la même personne que dans ma visite d'hiver. Vous entendez bien que je veux parler de Mile Mathilde. Vous m'avez transmis toute votre confiance en elle, et j'avais prié monsieur votre père de vous dire que j'avais tellement distingué votre amie que je la préférais à l'auteur, au talent et à l'héroïne du roman qui porte son nom, qu'au surplus vous trouveriez sans doute que je n'estimais pas trop votre compagne, mais trop peu Mme Cotin. Je ne sais s'il a pris la peine de bien s'acquitter de ma commission.

« S'il l'a oubliée, je lui pardonne en faveur de la colère qui lui a dicté ce qui m'a valu votre aimable lettre.

« Je n'ai pu la lire que tard; j'y réponds avec un empressement qui m'oblige à être fort court.

« Quoi qu'il arrive et quoi qu'on puisse vous dire, ne doutez jamais, Mademoiselle, que je ne sois toujours terre-à-terre ce que j'étais sur mon trépied. Je fus trop bien inspiré par vous pour me démentir ni me dédire, mème dans le secret de mes pensées. Et si vos excellentes qualités pouvaient s'obscurcir à mes yeux, si je n'étais plus forcé d'y croire par la force de l'évidence, j'y croirais encore fermement comme à un article de foi. Mon estime et mon attachement pour vous sont pour moi une religion.

« Malte-Brun a deux ouvrages importants : sa Géographie et ses Annales géographiques. Je vous envoie les premiers volumes de l'un et de l'autre. Vous choisirez. Tous les deux sont entièrement et absolument à votre disposition.

« Je vous aurais demandé la permission d'aller vous voir des demain, sans une boursouflure sur la joue, qui me rend trop peu présentable. J'espère en être quitte après-demain.

« Mes livres, mes paroles, ma présence, et tout ce dont je puis disposer, est et sera toujours, Mademoiselle, à votre service et à vos ordres.

Joubert1

(1) Original autographe. ↩

« Ce lundi 26 juin 1820. »

Nouvelle lettre de Mile de Fontanes, le priant de lui procurer d'autres livres. Joubert, l'homme des attentions aimables, n'oublie pas, dans sa réponse, que le 24 juillet est sainte Christine, fête de sa correspondante : « J'aurais eu une joie indicible à la célébrer aujourd'hui en vous offrant un tel bouquet. » Quel bouquet aurait valu les lettres de Joubert ?

A Mademoiselle Christine de Fontanes,

rue du Faux-bourg-Saint-Honoré, n° 57.

« Plaignez-moi, Mademoiselle, car je n'ai plus ce Malte-Brun. Je l'ai prêté, il y a trois mois, à un politi que de profession qui a oublié de me le rendre, ce qui me désespère à l'excès et m'étonne médiocrement. Quand on s'occupe perpétuellement gouverner le monde, on se gouverne toujours fort mal.

« Celui-ci, dans ses immenses spéculations, a tellement négligé ses amis et s'est tellement négligé lui-même qu'il en a perdu la santé, et qu'il est parti brusquement, sans prendre congé de personne, pour aller la chercher aux eaux. Je viens de lui écrire à Contrexéville, où l'on m'apprend qu'il s'est réfugié, pour lui recommander de vous envoyer à son retour le dépôt qu'il a retenu contre toutes les lois divines et humaines en s'occupant trop de ces lois.

« J'ai tout tenté pour réparer son omission, et je vous prie d'être persuadée que s'il avait été possible de trouver chez l'imprimeur, les libraires et l'éditeur, ce que vous avez désiré, vous l'auriez en ce moment entre vos mains. On a frappé aux portes de tous les magasins, de tous les cabinets, de toutes les boutiques. Ils disent unanimement, dans leur jargon de librairie, que ce numéro est épuisé...

« J'espère que Me Mathilde comprendra mon affliction et que vous n'en douterez pas. Sans ce contretemps, j'aurais eu une joie indicible à célébrer aujourd'hui votre fête en vous offrant un tel bouquet.

« A mon retour, Mademoiselle, je me trouverai dépiqué, consolé et dédommagé, si vous voulez bien me fournir l'occasion de vous chercher et de vous procurer beaucoup de livres. Je ne serai pas toujours aussi malheureux ou aussi maladroit.

« Agréez l'assurance des sentiments que vous savez que je vous ai voués.

Joubert1

(1) Original autographe. ↩

« Ce lundi 21 juillet 1820. v Dernière lettre de Joubert, et c'est encore une réponse. Mile de Fontanes avait contesté la ressemblance du portrait qu'il avait tracé d'elle ; il ne l'avait vue qu'à travers le prisme de ses illusions. Puisque le portrait était plus beau que nature, et qu'il n'y avait pas à le retoucher sous peine de gâter un chef-d'œuvre, son devoir de peintre moraliste était de travailler à rendre le modèle ressemblant au portrait. En conséquence, elle le priait d'être moins rare et de lui continuer le bienfait de ses conseils. Il semble aussi qu'elle ait pris l'offensive et reproché à Joubert de se laisser trop prévenir.

A Mademoiselle Christine de Fontanes.

« Mes illusions, Mademoiselle, sont indestructibles ; mes pronostics, irrévocables. Je suis sorcier plus que jamais.

« Mais je suis aujourd'hui malheureusement un sorcier asthmatique depuis vingt-quatre heures. Je ne puis ni parler ni écrire. Sans cet incident, j'aurais eu le bonheur de vous porter ma réponse en propre personne.

« J'userai et j'abuserai peut-être de la permission que vous voulez bien me donner, dès que je pourrai disposer de moi-même. Gardez les livres tant qu'il vous plaira. Je me trouverai toujours très flatté de contribuer à vos amusements et à ceux de Mile Mathilde.

« Daignez vous charger de faire agréer nos remerciements à madame votre mère, et croyez bien, Mademoiselle, qu'aveugle ou éclairé, prévenu ou pénétrant [prévenant?], je serai à jamais invariable dans toutes les idées et les sentiments que j'ai eus et que j'ai pour vous.

Joubert1

(1) Original autographe. ↩

« Ce jeudi 14 décembre 1820. »

VI

Trois mois non écoulés depuis cette lettre, le 10 mars 1821, au milieu de la nuit, M. de Fontanes fut frappé d'une première attaque. Il demanda aussitôt le prêtre en même temps que le médecin : « En réponse aux questions (du premier), le malade s'écria avec ferveur : o O mon Jésus ! mon Jésus ! » Poète du Jour des Morts et de la Chartreuse, tout son cœur revenait dans ce cri suprême. Il expira le samedi 17 mars, à sept heures sonnantes du matin1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

On attribue la brusque fatalité de ce dénouement à la blessure reçue en 1819.

Tout ce que l'amitié la mieux inspirée peut imaginer de délicates pensées et d'ingénieuses diversions en pareilles conjonctures, n'est-il pas vrai que Joubert l'avait offert à Fontanes pleurant Saint-Marcellin? Cette correspondance en est la preuve. Elle prouve aussi la légitimité du sens que j'attribue à la déclaration inaugurale des Pensées : « J'ai donné mes fleurs et mes fruits. »

Au terme d'une longue carrière, heureux qui retrouve, toujours affectueux et dévoué, le compagnon du départ, le confident des jeunes espérances, le témoin des triomphes et des gloires, le conseiller de la vie entière. Fontanes méritait ce bonheur, étant lui-même ami fidèle et dévoué. Aux jours de sa brillante fortune, - favori intellectuel de Napoléon, grand maître de l'Université impériale, président du Corps législatif, orateur admiré de cette époque légendaire, - il s'était souvenu de Joubert; il l'avait associé à sa destinée d'une manière digne de l'un et de l'autre; mieux que cela, il l'avait associé à tous ses sentiments. Joubert, de son côté, sut lui rester uni comme un frère, nullement fasciné par l'éclat officiel, plus tendre et plus fréquent aux heures des douleurs.

La vivacité de son dévouement, lorsque Fontanes perdit un fils adoré, se mesurerait à la générosité de l'effort. Du 10 septembre 1819 au 14 décembre 1820, nous comptons dix lettres à MIle de Fontanes, et nous savons qu'elles s'adressaient au père autant qu'à la fille. En quinze mois, dix lettres, avec accompagnement de maximes « les plus exquises et les plus rares », de belles maximes rythmées formant un cours de morale à l'usage spécial de la jeune fille ; dix lettres& « quand la paresse de la main était devenue incurable à force d'être invétérée1 ». Quel témoignage d'affection !

1) Lettre à Mme de Vintimille, 20 décembre 1820. ↩

Nul de ses amis, à aucune époque, et pas même a l'époque de sa meilleure activité, ne reçut de Joubert un aussi grand nombre de lettres, dans un même laps de temps, du moins si l'on en juge par la correspondance imprimée.

« Un des plus violents chagrins de la vie de M. Joubert fut celui qu'il éprouva à la mort de M. de Fontanes. Il lui semblait que l'ordre de la nature était interverti : Était-ce à moi, faible et valétudinaire, disait-il, a survivre à cet homme si plein de force et de santé, et si nécessaire encore à la gloire de la patrie ? » Il avait si bien cru mourir avant M. de Fontanes « qu'il avait marqué quelques-uns des beaux livres de sa bibliothèque pour lui être remis après sa mort1. »

(1) Notice historique. ↩

L'affection qu'il partageait entre le père et la fille, de quel cœur il la reporta tout entière sur l'orpheline. Supposons à Joubert dix ans de vie encore, comme il aurait cultivé cette jeune amitié, heureux de voir refleurir en elle ses plus lointains et ses plus chers souvenirs! Son délice » eût été de correspondre avec MIlle de Fontanes, d'être son conseiller, son tuteur intellectuel et moral, son éducateur au sens le plus élevé. Déjà leur correspondance s'annonçait vivement, comme l'amitié dont elle était l'expression : prêts de livres, « rendez-vous », « injustes sollicitudes innocemment causées », explications nécessaires, susceptibilités qui s'avouent, tout cela, comme dans les rapports avec Mmes de Beaumont et de Vintimille, nous le retrouvons au début de son commerce avec MIle de Fontanes.

Épuisée de larmes, brisée de fatigue, accablée de condoléances, Me de Fontanes aura été dans l'impossibilité de soutenir l'échange épistolaire pendant les premiers mois de son deuil De son côté, Joubert n'avait plus que trois ans à végéter tristement dans son lit. Mourante vie que la sienne ! Comment s'exprimèrent ses douloureuses sympathies « Par lettres ou de vive voix ?

Si, profitant d'un jour de beau temps et d'un semblant de force, il faisait de loin en loin quelque visite, il arrivait à bout de souffle et incapable de parler. Lisez la lettre à Mme de Vintimille :

« 22 juillet 1821. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses) ; je m'assis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai... Je vois avec douleur qu'il vient un temps où l'on ne ressemble plus à ce qu'on est et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence... J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie quand je suis de sang froid et me fatigue quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus en arrivant auprès de vous et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. »

Une pareille visite à la veuve et à la fille éplorées ne pouvait suffire à son cœur. Il dut l'épancher en écrivant. Dans le trouble et l'accablement d'un si grand malheur, ses consolations écrites auront été perdues. Elles devaient être bien touchantes, pleines d'une exquise sensibilité et rédigées avec une délicatesse infinie.

Les lettres antérieures n'ont échappé que pour avoir été soigneusement réunies par Fontanes lui-même à ses papiers les plus précieux. A propos de ces mêmes papiers, Joubert écrivait le 30 août 1821 : « Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de coffre-fort où il n'est permis à personne de les voir. » Admis à les parcourir, Joubert y aurait retrouvé, avec un redoublement d'émotion, ses plus anciennes lettres à l'ami de sa jeunesse, aussi bien que les toutes récentes à Christine de Fontanes.

D'autres lettres de condoléances et d'affaires me sont venues, signées de noms illustres. A des titres divers, les hommes qui les écrivirent étaient les obligés et les amis de Fontanes.

Il convient de citer d'abord le plus illustre, et, avec Joubert, le plus aimé, Chateaubriand. Son premier billet était pour solliciter discrètement des nouvelles du malade.

Chateaubriand à Mme de Fontanes.

« Berlin, ce 27 mars 1821.

« J'ose à peine vous écrire, Madame, et vous demander des nouvelles.

« Je ne sais que vous dire. Je suis aussi malheureux que vous. Faites-moi écrire un mot. Je ne vivrai pas d'ici à l'arrivée du premier courrier. Il faut peut-être se résigner; mais il y a longtemps que la Providence nous éprouve.

« Mes hommages bien tendres à vous, Madame, et à MIle de Fontanes.

II Chateaubriand1

(1) Original autographe, sans suscription, ↩

Ambassadeur à Berlin, quand il traçait ces quelques lignes d'une main que l'émotion et la crainte rendaient tremblante, le noble cœur qui l'avait tant aimé ne battait plus depuis six jours.

Tout ce que lui devait Chateaubriand, au point de vue de la considération morale, de la gloire littéraire, et à tant d'autres égards, je n'ai pas à le redire ici,

Chateaubriand à Mme de Fontanes.

• « Berlin, 31 mars 1821.

« Je vous ai écrit, Madame, et mon billet vous sera arrivé!... J'ai autant besoin d'être consolé que vous. J'espère être à Paris vers la fin du mois d'avril. J'irai mêler'mes larmes aux vôtres et à celles de MIle de Fontanes. - Je demande à être l'éditeur et l'historien, s'il y a lieu.

Chateaubriand2. ))

(2) Suscription : Madame la marquise de Fontanes, rue du faubourg Saint-Honoré, n° 57, Paris ↩

Le second est Mgr Frayssinous, futur successeur de Fontanes à la direction de l'Université.

Et lui aussi devait beaucoup aux généreuses initiatives de M. de Fontanes : « Quand M. Frayssinous vit interdire ses conférences de Saint-Sulpice, il se trouva momentanément sans ressources. M. de Fontanes, sur la demande d'une personne amie, le nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui-même à venir ainsi en aide à ceux que l'Empereur frappait. »

M. Frayssinous, à son tour, professait pour M. de Fontanes une profonde estime, et la bienveillance dont il avait été honoré commandait sa reconnaissance. Il ne manqua point, quand M. de Fontanes cessa d'être à la tête du corps enseignant, d'exprimer à son ancien protecteur ses sentiments de gratitude et d'intérêt. Ce dernier lui répondit :

« Le plaisir de vous avoir été utile sera toujours le plus doux souvenir que me laissera mon administration. Je laisse le champ libre à la critique : votre suffrage dédommage de tout le reste.

« Ta seule opinion fera ma renommée. »

« Conservez-moi votre amitié, Monsieur, et comptez à jamais sur la mienne.

Fontanes1

(1) Vie de M. Frayssinous, par M. le baron Henrion. ↩

« 28 février 1815. ›

Frayssinous à Mme de Fontanes.

« Paris, 22 mars 1821.

« Madame, « Je sens bien qu'une marque d'intérêt de ma part n'est guère capable d'apporter quelque consolation à votre douleur et à celle de Mademoiselle votre fille ; mais je cède aux sentiments de mon cœur en vous disant que la mémoire de M. de Fontanes y sera toujours gravée et que je me souviens de lui à l'autel, pour demander à Dieu qu'il lui fasse paix et miséricorde; c'est le seul moyen que j'aie de reconnoître ce qu'il a fait pour moi dans le temps, ; ses derniers moments ont été ceux d'un chrétien ; il y a là de quoi consoler ceux qui le regrettent, et le nombre en est grand.

« Veuillez, Madame, agréer mes hommages respectueux.

« L'abbé FRAYSSINOUS2. »

(2) Original autographe. ↩

Le troisième est M. Villemain : « M. de Fontanes avait distingué avec bonheur et produit sa précocité brillante3. »

(3) Sainte-Beuve. ↩

Villemain à Mme de Fontanes.

« Madame, « M. le duc de Richelieu vient de me dire avec le plus extrême intérêt qu'il avoit reçu votre lettre et qu'il passerait ce matin chez vous. Il avoit laissé à M. de Lauriston le plaisir de vous annoncer ce qu'avait fait le Roi. Il m'a dit positivement que le Roi vous conservait entière la pension de 10.000 fr., avec moitié reversible à Mademoiselle votre fille. En recevant aujourd'hui la visite de M. le duc de Richelieu, vous pourrez, Madame, joindre à vos remercîmens votre prière si juste relative à l'avenir de MIle de Fontanes. Je ne puis que vous dire, Madame, ce que j'ai ressenti bien vivement, la bienveillance très empressée de M. le duc de Richelieu, et son respect pour la mémoire de M. de Fontanes. Ce sont la, Madame, de bien faibles consolations dans une si grande douleur, mais, en la partageant, j'éprouve quelque bonheur à vous les annoncer.

« Veuillez, Madame, agréer mon respectueux dévouement.

« VILLEMAIN1. »

(1) Original autographe. ↩

La dernière lettre est de M. de Bonald : par le sens comme par la date, elle s'éloigne déjà des condoléances. A travers les bons offices qui s'y révèlent, il est aisé de reconnaître l'accent d'une sincère gratitude.

Aussi bien que Chateaubriand, Joubert, Clausel de Coussergues, Molé, Guéneau de Mussy, Frayssinous, Villemain et tant d'autres, l'illustre philosophe avait trouvé dans le grand maître de l'Université protection prévenante et obstinée : « M. de Fontanes, en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université l'esprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald à l'Empereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à défendre la nomination contre l'Empereur et même contre M. de Bonald lui-même qui ne bougeait pas de Milhau1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

M. de Bonald à Mme de Fontanes.

« La note, Madame, insérée dans l'ouvrage de M. le comte de Maistre relative à feu M. le marquis de Fontanes et qui avoit dû faire tant de peine à vous, Madame, et aux personnes à qui sa mémoire est chère, disparoîtra de tous les exemplaires qui n'ont pas été distribués et qui ne sont pas en très grand nombre, et par conséquent des éditions subséquentes. J'en ai eu l'assurance sur mes vives réclamations.

« J'allai chez M. Dupuytren relativement à l'affaire dont nous avions parlé. Ne l'ayant pas trouvé chez lui, où on le trouve difficilement, je lui laissai une note relative à l'objet qui vous intéressoit. Je désire sincèrement qu'elle ait produit son effet.

« Agréez, Madame, l'hommage de mes sentiments respectueux.

De Bonald2

(2) Original autographe Timbre postal paraissant porter la date du 11 juin 1821. ↩

« Ce 11 juin. »

De quelle note s'agissait-il? Et dans quel ouvrage du comte de Maistre ? La promesse faite par M. de Bonald fut tenue, j'ai lieu de le croire, ayant inutilement cherché cette note dans l'Eglise gallicane et les Soirées de Saint-Pétersbourg, derniers ouvrages du comte J. de Maistre, publiés en 1820 et 1821.

Deux mois seulement après la mort de Fontanes, une négociation s'ouvrit qui tendait à marier sa fille avec M. de Saint-Gervais. Joubert y fut associé par une de ses grandes amies, la baronne de Bressieux. La correspondance échangée à cette occasion m'a été remise avec tant d'autres papiers intimes. J'en détache d'abord ces deux traits : « Il paraît qu'on a de grandes prétentions » écrit M. de Saint-Gervais, par allusion à Mme et Mile de Fontanes. Il ajoute : « La mort de M. le marquis de Fontanes avait détruit mes espérances pour le grand projet. » M. du Colombier, frère de Mme de Bressieux, répond au prétendant: « ... Voyez aussi M. Joubert : ma sœur vous mettra en relation... »

Il y avait eu déjà quelque chose comme une présentation au père de Christine, d'après la lettre de demande qu'adressa M. de Saint-Gervais à Mme de Fontanes :

« ... Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu chez vous, je fus assez heureux pour fixer un instant l'attention de celui que toute la France pleure avec . nous. Il prit plaisir à m'entretenir des deux personnages célèbres auxquels j'appartiens et dont j'ai recueilli l'héritage littéraire. Il m'applaudit d'avoir élevé à la mémoire de l'un des premiers maréchaux de France du siècle de Louis XIV, un monument que S. M. Louis XVII! bien voulu accueillir et trouver digne du suiet

« J'ai conservé, Madame, de cet entretien, un souvenir qui ne s'effacera jamais. Vous et tout ce qui vous touche êtes revenus souvent à ma pensée ; car il ne m'avait fallu que peu de temps pour apprécier l'ange qui maintenant est seul chargé de votre bonheur, cette fille chérie que tout le monde se plaît à trouver si digne de ses auteurs.

« Oserai-je vous l'avouer, Madame, il règne depuis ce temps dans mon âme une confusion de pensées et de sentiments qui me tourmente et que vous seule pouvez calmer.

« Mais comment un simple gentilhomme, ne possédant qu'une fortune assurée mais modeste, oserait il prétendre à cet honneur? Et cependant, Madame, à qui puis je confier plus sûrement le secret de mon cœur qu'à vous seule ?

« J'ignore vos vues, vos intentions, vos projets. J'ignore quelles sont les conditions de fortune, d'état, d'âge, de naissance que vous exigez ; j'ignore surtout si celle qu'il ne m'a fallu voir qu'un instant pour l'apprécier consentirait... Votre tâche, désormais, Madame, est de la rendre heureuse pour l'être vous-même ; dans cette idée, j'ai dû penser qu'il serait de votre sagesse de ne pas rejeter sans l'avoir examinée une proposition qui, toute singulière, toute inopinée qu'elle vous semblât, n'en est pas moins le résultat de mes plus profondes et de mes plus mûres réflexions.

« Personne, en pareil cas, n'étant meilleur juge qu'une mère, j'ai cru devoir m'adresser directement à vous, Madame, sans employer de tiers... Je mettrais tout mon bonheur à pouvoir passer ma vie auprès d'elle et de vous... Je serais fier, Madame, de joindre votre beau nom aux noms de Catinat et de Fontenelle...1 »

(1) M. de Saint-Gervais (Bernard Le Bouyer) avait publié en 1819, les Mémoires et Correspondance du maréchal de Catinat. On lit dans la préface : « Le dernier du nom de Catinat fut Pierre de Catinat, neveu du maréchal. Après la mort de celui-ci [Pierre de C.] les papiers de Catinat passèrent à M. l'abbé Jacques Morel, et revinrent ensuite [en 1797] à Pierre Nicolas de Bouyer de Saint-Gervais, dont le trisaïeul, Pierre de Saint-Gervais, lieutenant général civil de Mortagne et d'Alençon, chevalier gentilhomme ordinaire de Louis XIII, avait épousé Claire de Catinat le 17 février 1624 et avait reçu le 2 avril 1639 le collier de l'ordre de Saint-Michel. » - Bernard de Saint-Gervais, l'éditeur des Mémoires et Correspondance était « né à Mortagne le 8 juillet 1788, de Pierre Nicolas Le Bouyer, seigneur de Saint-Gervais, Le Chesnay, La Corneillère, etc. ; officier des mousquetaires noirs, chevalier de Saint-Louis, maire de Mortagne, blessé à Fontenoy ; - qui épousa le 17 septembre 1768 Louise Le Tessier de La Bersière ; - mort à Mortagne le 9 juin 1817. » Par quelle parente, M. Bernard de Saint-Gervais se rattachait à Fontenelle, je l'ignore. Il avait donc bien près de trente-trois ans. ↩

La demande ne fut pas accueillie. Mme de Bressieux se fit un devoir d'en informer M. de Saint-Gervais, en lui renvoyant « les choses précieuses qu'il lui avait confiées », - titres de noblesse, papiers de famille, travaux historiques et littéraires, lettre de M. de Fontanes, louant ces derniers, à la date du 1er février 1820 : « J'ai lu avec un grand intérêt les mémoires du maréchal de Catinat que vous avez publiés. L'éclat de son nom et de ses vertus se réfléchit sur son éditeur, et il mérite sous plus d'un rapport de lui appartenir. »

« L'ami de M. de Fontanes [Joubert], écrit Mme de Bressieux, a regretté comme moi qu'il se fût écoulé autant de temps depuis la demande que j'avais faite à mon frère, jusqu'à votre retour à Paris. »

A deux reprises, raconte Sainte-Beuve, dans la première nuit du samedi au dimanche (13 mars) et dans la nuit du mardi au mercredi (16), Fontanes avait brûlé, étant seul, des milliers de papiers. »

Scrupules de poète, d'homme du monde, ou de chrétien ? Vers ou correspondances ? Echos, témoins de ses jeunes égarements ?

Quant aux lettres de Joubert, elles ne risquaient rien. Longtemps gardées à titre de souvenirs personnels, en quoi auraient-elles alarmé la conscience la plus timorée, ollusqué le goût le plus sévère ? Aussi les avait-il conservées comme une part, et non la moindre, de l'héritage qu'il destinait à sa fille. Celle-ci, tout me porte à le croire, sut les apprécier à leur juste valeur. Et, soit attachement pieux aux reliques de l'amitié, soit admiration littéraire, soit pudeur jalouse, jamais elle ne consentit à se dessaisir de ces lettres, ou son nom revenait si souvent.

Voici un dernier petit billet de Joubert, tout gracieux, où reparaît le nom de l'une de ses grandes amies :

« Reçu des mains de M. de Nevers cent francs pour l'hospice de Mme de Chateaubriand1; et une lettre qui vaut un million.

(1) L'infirmerie de Marie Thérèse. ↩

« Je ferai passer la lettre et l'argent à la dame ; mais je redemanderai la lettre.

« Mille assurances de la plus tendre vénération à l'auteur du don et du billet.

Joubert2

(2) Original autographe. ↩

« Ce mercredi, ¼ avril 1821.»