Livre quatrième
Madame de Beaumont
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Des personnes qui ont le droit d'émettre un avis en semblable matière m'assurent que la pièce suivante peut intéresser à plus d'un titre, et non pas seulement parce qu'elle est inédite. Je me range donc à leur avis.
En marge de la premiere page, et de la main de
Chateaubriand :
Nous, commissaires nommés par le ministre (cardinal Fesch) pour prendre connaissance des affaires et effets de Mme de Beaumont, née Montmorin, morte à Rome le 4 de novembre, à trois heures de l'après-midi, pour prendre soin de son convoi, veiller (?) aux intérêts de ses héritiers et remplir ses dernières volontés, nous sommes transportés au lieu de sa résidence, à l'aigle, rue du Babuino, samedi, ö du courant, et procédant à l'inventaire des effets :
Inventaire et procès-verbal des papiers, effets et argent trouvés chez Me de Beaumont, née Montmorin, après son décès ; emploi des fonds, et disposition des effets inventoriés ; Un paquet à l'adresse de Mm Saint-Germain. Sur la deuxième enveloppe, fermée de trois cachets, une note indique que le paquet renfermeune copie du testament, qui doit être ouvert par Mme Saint-Germain, en présence de deux témoins. Une autre note prévient que cette copie griffonnée de son testament doit en tenir lieu, s'il venait à se perdre.
M. Guillaume de La Luzerne est nommé, dans la copie du testament, exécuteur testamentaire; cette copie est tout entière de son écriture et signée au bas de chaque page, Pauline de Montmorin…..
Nous envoyons aussi une copie légalisée de la copie originale de ce testament, et nous avons conservé la copie originale pour la remettre en France, à l'exécuteur testamentaire, M. de La Luzerne.
Trois cent quarante-six écus romains, vingt-deux demi-écus romains, vingt pièces de deux Pauls, quatre demi-Pauls, trois Baïocches, un paquet, contenant en petite monnaie la somme de vingt écus romains, une grosse montre d'argent à répétition, une autre montre d'argent avec une chaîne en cornaline et en or, à laquelle sont attachés trois cachets et une bague.
Une bonbonnière d'écaille blonde avec un portrait d'homme ; deux petites bagues montées en or ; un couteau avec un tire-bouchon et une double lame, dont l'une en argent. Une paire de ciseaux d'acier, dans une gaine noire ; une autre paire de ciseaux ; une petite chaîne en or ; une écritoire, contenant des papiers et deux médaillons avec portraits; 4 couverts d'argent et deux petites cuillers ; (ici détail et compte du linge) chemises, camisoles, jupons, mouchoirs, bas, serviettes, fichus, corsets, etc. 2 robes blanches ; 1 mameluck blanc; 1 robe de mousseline bleue; 1 jupon blanc garni; 1 mameluck amarante; 1 schall de cachemire bleu ; 1 schall de laine amarante; 2 redingotes de petit taffetas ; 2 malles arrivées pour Mme de Beaumont le jour même de sa mort. Nous les avons ouvertes en présence de Mme Saint-Germain, qui les avait faites à Paris et qui les a trouvées telles qu'elle les avait faites, et nous les avons refermées et confiées à Me Saint-Germain, pour être remises à l'exécuteur testamentaire.
Nous avons confié à M. de Chateaubriand la bonbonnière avec le portrait de M. de Montmorin, et 2 médaillons à portraits, pour servir au monument qui sera élevé à Mme de Beaumont dans l'église Saint-Louis-des-Français; il les remettra Ini-même à l'exécuteur testamentaire.
Emploi des fonds :
Sur les 381 piastres ci-dessus mentionnées, 241 ont été employées à acquitter le médecin, les frais d'enterrement, de luminaire, de loyer et autres dépenses, dont les quittances restent à la légation.
Les 140 piastres restant sur la somme de 381, ont été données à Mme Saint-Germain; et afin de lui compléter une somme de 50 louis qui nous a semblé nécessaire pour son voyage, celui de sa fille et le port des malles, nous avons pris la somme de 18 louis sur une lettre de crédit de 8.350, que Mme de Beaumont avait chez le banquier Torlonia, et sur laquelle lettre de crédit elle avait touché une somme de 1350, dont elle avait donné double quittance. Nous avons également touché la somme de 12 piastres chez le dit Torlonia pour frais de linge de table, de lit et de toilette, prêtés par l'hôtesse à Mme de Beaumont, et 13 piastres pour l'apothicaire.
Également la somme de 283 piastres pour la destruction, le rachat des meubles et les réparations entières d'appartement exigées par les lois et usages de ce pays lorsqu'nne personne meurt d'étisie. On nous a d'abord demandé la somme de 4.000 piastres, mais, par l'autorité du ministre, nous avons eu recours au gouverneur de Rome, qui a réduit à (en blanc) les frais d'indemnité et d'opinion, les pieces de la procédure, la quittance de tous les mémoires... et dépôt à la légation :
Cette lettre, signée de nous, commissaires, nommés par le cardinal ministre, devant servir de titre aux héritiers.
[abbés LA COTTE et BONNEVIE] (De la main de Chateaubriand, écriture tremblée :) Nous envoyons aux héritiers l'extrait mortuaire de Mme de Beaumont, qui nous a été délivré par le curé de S'-Lorenzo in Lucina, paroisse dans laquelle la dite dame est décédée.
Quant à l'extrait civil qui doit [être] fait à la légation française, nous attendons que les héritiers nous fassent passer les noms, prénoms et qualités de la dite dame et de ses père et mère.
A la mort de Mme de Beaumont, Chateaubriand traversa des jours d'affaissement physique et moral; il fut malade assez sérieusement « d'une affreuse jaunisse, suite inévitable de ses chagrins; » quand il l'écrivit à Fontanes, le 23 novembre 1803, il était au lit.
Sentant le besoin de se ressaisir et de « ramener à un centre de repos ses pensées errantes » il entreprit un commentaire de quelques livres de l'Écriture... « l y a des prières commencées, les unes pour les inquiétudes de l'âme, les autres pour se fortifier contre la prospérité des méchants1. »
J'ai sous les yeux l'original de l'un de ces écrits. Mme Lenormant a supposé que l'illustre écrivain l'avait rédigé à la mort de M. le duc Mathieu de Montmorency, et à l'intention de Mme Récamier. Peut-être bien le manuscrit fut-il offert alors à la grande amie. Mais certainement il existait depuis longtemps; et c'est la mort de Me de Beaumont qui l'avait inspiré en 1803. Il faut y voir tout ensemble « un commentaire » et « une prière » ; un commentaire du verset de Job, tœdet animam meam vite meœ, traduit et souligné dans l'autographe2; une « prière » chrétienne, pleine d'élan et d'espérance.
(2) C'est également à Job qu'est emprunté le verset gravé sur le marbre de Mme de Beaumont : quare misero data est lux,et vita his qui in amaritudine animæ sunt, pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au malheureux, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur, Job. III, 20. ↩
Le titre général prouve que cette effusion pieuse faisait partie d'un ensemble, et qu'elle n'était point une formule isolée.
« Prières chrétiennes pour quelques afflictions de la vie. Vient ensuite le titre particulier : Pour l perte d'une personne qui nous était chère. Ce serait donc ici la première de ces élévations auxquelles s'appliqua le génie de l'écrivain et où s'apaisa la révolte de son cœur.
S'il se fût agi du duc Mathieu que l'on appelait le saint, et qui était comme le directeur religieux, ou comme l'ange gardien de « la belle Juliette » jamais Chateaubriand n'aurait osé mettre sur les lèvres de Mme Récamier, pleurant cet ami exemplaire, les phrases qui suivent : « O mon Dieu, ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse... Ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au Créateur. Votre colère s'est animée... etc. »
Je suis heureux de rendre à cette page, sans pareille dans l'œuvre de Chateaubriand, sa vraie date et sa touchante signification. Elle contribuera, ce me semble, à mettre en belle lumière, tout ensemble la sincérité de son affection et la sincérité de sa foi. Le vrai Breton qu'était Chateaubriand n'a jamais cessé, à aucune époque de sa vie, de prier sur les tombes!
Voici cette prière, transcrite avec plus d'exactitude que dans les Souvenirs et correspondance tiré des papiers de Me Récamier.