Chapitre II. Hortense, Béranger et Chateaubriand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
1. - A propos du cinquantenaire de la mort de Béranger. - Pourquoi son nom ne peut périr. - La chanson dans « l'évolution des genres ». - Béranger comparé à Lamartine et à Casimir Delavigne, de 1825 à 1828. - Caractère de son talent. - Béranger et La Fontaine. - Un mot d'Edmond About. - La chanson jugée par Béranger. - L'ancien Caveau des Panard et des Collé. - La chanson de Béranger et la Ménippée. - Souvenirs d'enfance et de jeunesse. - Dejazet et la Lisette. - L'homme chez Béranger apprécié par Lamartine. - Son désintéressement. - Quelques mots sur |la Lisette. - Qui fut-elle? - Acte de baptême de Judith Frère. - Une erreur de Thalès Bernard à ce sujet. - La chanson du Grenier. - Lettre de Béranger à Hortense Allart sur un vers de cette chanson. - Le carnet de Lisette au Musée Carnavalet. - La bonhomie de' Béranger. - Ce qu'en pensait Sainte-Beuve. - Comment avait été formé le chansonnier. - Ses premiers essais poétiques. - Influence de Henri de Latouche sur lui. - Béranger et le Romantisme. - Une lettre de lui à Sainte-Beuve. - Ce qu'il disait à Alfred de Musset et à Victor Hugo. — Ses relations avec Lamartine.
II. - Chateaubriand à Rome, en 1828. - Une lettre de lui à Villemain. - Le tombeau de Mme de Beaumont. - Promesse mal tenue. - Lettres d'amour de Chateaubriand à Mme de C*" en 1823. - Ses relations avec Mme Hamelin. - « Rivale de Mme Récamier à sa manière. » - Hortense Allart rend visite à Chateaubriand. - Sa liaison avec lui. - Témoignage du comte d'Haussonville à ce sujet. - Quand Chateaubriand revient en congé à Paris, Hortense l'accompagne et descend auprès de chez lui.
III. - Béranger à la prison de la Force. - Hortense va l'y visiter et le met en rapports avec Chateaubriand. - Lettres de Béranger à cet égard. - Chateaubriand et le parti libéral. - Son amour de la popularité. - Un mot de Benjamin Constant. - Chateaubriand offre à Béranger un siège à l'Académie française. - Leur liaison fait le scandale de la presse monarchiste.
IV. - Le roman de René et d'Hortense. - Le restaurant de l'Arc-en-ciel. - Leurs promenades au Champ de Mars et au Jardin des Plantes. - Une page des Enchantements de Prudence. - La chanson préférée de Chateaubriand. - Reproche que Sainte-Beuve adresse au grand enchanteur. - Voyage d'Hortense en Angleterre. - Elle y fait la conquête de Bulwer. - Chagrin de Chateaubriand à cette nouvelle. - Il s'en console et pardonne à l'infidèle. - Quelques lettres de lui à elle. - Preuve que leurs relations durèrent jusqu'à la mort de René. - Extraits de la correspondance inédite d'Hortense avec Sainte-Beuve. - Sur la mort de Mme de Chateaubriand. - Comme quoi Mme Récamier fit bien en refusant de se marier in extremis avec René.
V. - Comment Chateaubriand écrit l'histoire. - Ce qu'il dit dans ses Mémoires de la chanson que lui fit Béranger. - Son départ pour la Suisse en 1831. - Béranger le désapprouve. - Pensée de derrière la tête de Chateaubriand. - Il voulait une chanson et prie Béranger de la lui faire. — Béranger consulte Henri de Latouche et cède. - Impatience et intrigues de Chateaubriand à ce sujet. - Béranger lui lit quelques couplets lors de son passage à Paris. - La chanson paraît enfin dans le National. - Effet qu'elle produit. - Chateaubriand y répond et rentre en France. - Son arrestation. - Son internement, sa mise en liberté. - Il repart pour la Suisse. - Son Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry. - Il est poursuivi de ce chef. - Craintes de Béranger à cet égard. - Lettres de Chateaubriand à Hortense Allart. Son roman, projeté de Valentine.
Il y a eu cinquante ans le 17 juillet1 que, « dans des funérailles aussi grandioses et plus unanimes que celles de Mirabeau, la France ensevelit son poète favori dans la personne de Béranger2 »
(1) Béranger etait mort la veille, rue Vendôme, n° 5. ↩
(2) Lamartine : Souvenirs et portraits, t. II, p. 279. ↩
Cinquante ans ! c'est une lourde pelletée de terre sur la tête et sur l'œuvre de ceux qui, à un titre quelconque, occupèrent de leur vivant l'opinion publique. Comptez les écrivains en vogue qui, durant ce laps de temps, sont tombés dans l'oubli !... J'entends dire qu'on ne lit plus Béranger. Il est certain qu'on ne le chante plus guère. Néanmoins, il est du petit nombre des élus dont le nom ne peut périr, d'abord parce qu'il incarne un genre qui, malgré tout, a sa place marquée dans la littérature, ensuite parce qu'il représente mieux que personne l'esprit frondeur et libéral qui détermina la Révolution de Juillet.
Ferdinand Brunetière, en dépit de sa théorie de l'évolution des genres, - car je ne vois pas pourquoi la chanson n'aurait pas évolué comme le reste, - ne comprenait pas plus Béranger qu'il n'estimait Baudelaire. Il rougissait, il s'enflammait à la pensée que le chansonnier de la Mere Grégoire aurait pu être de l'Académie, s'il l'avait voulu, et je l'aurais proba-
d'après le deasin d'Aug. Sandor.
blement scandalisé en lui disant que je donnerais tout le bagage poétique des Gampenon, des Legouvé et des Baour, - qui barrèrent en 1824 le pont des Arts à Lamartine, - pour sept ou huit chansons de Béranger, dont le Roi d'Yvetot, le Dieu des bonnes gens, le Vieux drapeau et le Juif errant!
C'est pourtant vrai. Sous la Restauration, de 1825 à 1828, entre le cénacle de la Muse française et celui de Joseph Delorme, la critique était unanime à mettre Béranger sur le même rang que l'auteur des Méditations et celui des Messéniennes. Dieu me garde d'en faire l'émule de Lamartine, mais j'estime qu'il vaut bien Casimir Delavigne, et c'est un fait reconnu de tous qu'il a élevé la chanson à la hauteur de l'ode. Chateaubriand disait qu'il l'avait élevée jusqu'à la gloire1. On a discuté longtemps le point de savoir s'il connaissait le latin. La chose n'a pas grande importance à mes yeux, tant de gens l'ont appris qui n'en ont rien retenu ! mais on ne saurait contester que ses chansons soient très latines, j'entends qu'elles sont essentiellement françaises de tournure et d'accent. Je trouve même que, pour la langue et l'esprit, elles ont un grand air de parenté avec les fables du Bonhomme.
(1) Lettre de Chateaubriand à Béranger, du 27 avril 1830. Corresp. de Béranger, t. 1, p. 406. ↩
Faites-moi donc une fable de La Fontaine! - disait un jour Edmond About à un jeune poète qui se moquait devant lui de notre fabuliste.
Faites-moi donc, dirai-je à mon tour aux jeunes aèdes qui n'ont que du mépris pour notre chansonnier, faites-moi donc une chanson de Béranger, ou seulement une chanson d'Hégésippe Moreau, son meilleur élève !
La chanson est un genre beaucoup plus difficile à traiter qu'on ne croit :
« Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur, grâce au refrain ; mais cette obligation de l'asservir à ce même refrain en gêne le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression. Il est très difficile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y arrive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant1... »
(1) Lettre à Mme de Solms. Corresp. de Béranger, t. IV. ↩
Tel était l'avis de Béranger, qui en vaut bien un autre.
Pour apprécier tout le mérite de ses chansons on n'a qu'à les comparer à celles de l'ancien Caveau. Quelle différence! Dans l'ancien Caveau des Collé, des Panard, des Désaugiers, on ne chantait que la gaudriole, l'amour et le bon vin. Du jour où la politique s'empara de Béranger, car il avait commencé, lui aussi, par s'exercer sur les mêmes thèmes, il ajouta deux cordes graves à son instrument, - qu'il appelait modestement une vielle, - la corde satirique et la corde patriotique, et sa chanson devint la sœur de la Ménippée. Seulement, la Ménippée n'avait pas dépassé les cercles littéraires et fut l'arme en quelque sorte d'une élite, tandis que les chansons de Béranger pénétrèrent, grâce aux colporteurs, dans les couches profondes du peuple et jusque dans les provinces les plus éloignées. Mon enfance et ma jeunesse ont été bercées par elles ; c'est pour cela, sans doute, que j'en ai gardé si bon souvenir. Ma mère savait par cœur le Roi d'Yvetot, le Vilain, la Bonne vieille, la Lettre à l'Académie, etc. Et il fallait l'entendre, l'hiver, à la veillée, chantonner ces couplets spirituels en filant sa quenouille de lin. Souvent mon père lui donnait la réplique ; mais, comme il avait été soldat, - il avait fait le siège d'Anvers, -il chantait de préférence les chansons patriotiques : les Gaulois et les Francs, le Bon Dieu, le Vieux drapeau.
A dix ans, j'emboitais le pas dans la rue aux conscrits qui tiraient au sort et je disais avec eux :
Conscrits, au pas, Ne pleurez pas, Marchez au pas, Au pas, au pas, au pas, au pas...
Quand j'en eus vingt-cinq, celle qui avait créé la Lisette acheva de ce côté mon éducation. Elle était alors presque octogénaire, mais elle avait encore toute sa jeunesse d'esprit, et je n'oublierai jamais les huit jours qu'elle passa sous mon toit. C'était à Nantes, en 1874. Ah! la Lisette, la Lisette ! qui n'a pas entendu Déjazet la chanter de sa voix grésillante et nasillarde ne peut imaginer le charme qu'elle y mettait. C'était vraiment le comble de l'art!
Voilà pour le chansonnier. - Et l'homme? dira-t-on. - « L'homme chez Béranger, répond Lamartine, était immensément au-dessus du poète1. » Quel plus bel éloge?
(1) ;Souvenirs et Portraits, t. II, p. 300. ↩
Sainte-Beuve aimait à répéter que pour bien juger quelqu'un, il était indispensable d'être renseigné sur la façon dont il se comportait avec les femmes et dans les affaires d'argent. Voyons comment Béranger se comportait sur ces deux points.
Nous savons déjà qu'il était d'un désintéressement absolu, qu'il refusa toute sa vie d'accepter quoi que ce soit du pouvoir et qu'il mourut, comme il avait vécu, dans une condition plutôt médiocre.
En 1834, il faillit se brouiller avec Hortense Allart parce qu'elle s'était permis d'ouvrir à son insu une souscription publique afin de lui venir en aide :
« En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément! Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être ainsi mis à la merci du public; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur... Savez-vous qu'en province j'ai trouvé des gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 50o.ooo francs? Un demi-million, quelle aubaine pour un pauvre diable ! Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre: ministres, pairs de France, préfets, etc. Que sais-je ? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Eh! c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données1. »
(1) Lettres choisies de Béranger à Hortense Allart. Voir à l'Appendice. ↩
Dans ses rapports avec les femmes il n'était guère plus compliqué.
Quoiqu'il ne fût pas beau, loin de là, il eut toujours beaucoup de succès auprès d'elles. Jeune, elles le recherchaient pour son esprit et ses talents; vieux, pour sa bonhomie, sa popularité, la sagesse de ses conseils. Mais en dehors de ses amours avec Lisette et de quelques passades avec des femmes plus ou moins faciles, il n'eut pas, là proprement parler, d'aventurer galantes. Il aimait la femme pour elle-même, pour ses qualités et ses charmants défauts, mais il s'en méfiait comme de la peste2. Il écrivait une fois à Hortense Allart :
(2) Quelques mots sur la Lisette. - Qui fut-elle au juste? Bien malin qui pourrait le dire, Béranger en ayant gardé le secret. Je crois qu'il a célébré sous ce nom les diverses amours de sa jeunesse, comme Lamartine a célébré les siennes sous le nom d'Elvire. Cependant, c'est MIle Judith Frère, son amie d'enfance, qui a fini par incarner la Lisette aux yeux du public, comme Mme Charles le personnage d'Elvire. Thales Bernard, son biographe, raconte qu'elle était fille d'un maître d'armes et qu'elle naquit, en 1777, rue Montorgueil, dans un ancien hôtel qui portait alors l'enseigne du Roi d'Yvetot. C'est une double erreur : elle était fille d'un maître pâtissier et vint au monde rue Sainte-Marguerite, proche Saint-Germain-des-Prés, comme il appert de son acte de baptême, inédit jusqu'à présent : PAROISSE SAINT-SULPICE. - Le 15 du mois de septembre de l'année 1778 a été baptisée Françoise-Nicole-Judith, née d'hier, fille de Louis Frère, maître pâtissier, et de Magdeleine-Judith Bourgeois, son épouse, demeurant rue Sainte-Marguerite. Le parrain, Nicolas Bourgeois, de Paris, la marraine Françoise Joubert, épouse de Charles Frère, grand-père de l'enfant; le père présent et ont signé... (Communiqué par Edmond Beaurepaire, conservateur adjoint de de la Bibl. Saint-Fargeau.) Et le Grenier, dira-t-on, le fameux grenier popularisé par la chanson? Il existe toujours; il est situé rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78, et certainement mademoiselle Judith en fit l'ascension plus d'une fois; mais, en ce temps-là, ce n'était pas elle qui était Lisette, c'était plutôt cette folle de petite cousine, nommée Adélaïde Paron, qui, un jour de nivôse 180i, donna un fils à Béranger. Elle était jolie, dit l'histoire, et dame!... J'ai su depuis qui payait sa toilette. Quand parut la chanson du Grenier, ce vers effaroucha plus d'une lectrice, et Béranger dut s'expliquer. J'ai sous les yeux la réponse qu'il fit à Hortense Allart - qui pourtant n'était pas bégueule. - Elle est datée d'un autre grenier, celui de la Force, 22 mars 1829 : «Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah ! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment! A vingt ans, j'étais à cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une très mauvaise idée de cette pauvre Lisette? Elle était cependant si bonne fille! si folle! si jolie ! Je dois même dire si tendre ! Eh quoi ! parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien ! D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire? Moi j'étais si pauvre ! La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-même, en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future. « Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir› sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de lar" mes involontaires! Oh ! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur ; c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. » Après cela, qui pourrait en vouloir à Lisette ?... Mais l'autre, la dernière, la vraie, avait-elle été toujours sage? Hum ! hum !. Carnavalet un petit carnet d'elle qui la trahit sans en avoir l'air. Ce carnet est daté de 1822 par le calendrier sur lequel il s'ouvre. Or, sur un feuillet je lis cette respectueuse formule d'amour signée d'un nom qui ne courait pas les rues : Il love from all my heart, my sweet darling Judith, my dear sweet heart. Lord Sidney Ramsay. Admettons que cet Anglais de marque ait précédé Béranger dans le cœur de Judith, le piquant de l'affaire, c'est que vingt ans plus tard, en 1840, pendant que notre chansonnier vivait retiré à Tours, il s'en fallut d'un cheveu qu'il ne délaissât Judith pour une dame anglaise. Il avait alors soixante ans. Il eut peur et alla se cacher comme un voleur chez un ami, à Fontenay-sous-Bois. Quand il revint auprès de Lisette, il avait triomphé de l'amour et je ne serais pas surpris que, dans le pardon de Judith, ne se fût glissé le souvenir ... de lord Sidney Ramsay. ↩
« Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné que c'était pour voir comme je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre tête ! Quand on est sujet aux migraines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas été pour moi, qui n'aurais servi qu'à compléter l'équipage, en singe ou en lapin. Oh ! je ne m'embarque pas ainsi...1. »
(1) Lettres choises de Béranger à Hortense Allart. Voir à l'Appendice. ↩
On voit que Béranger ne se faisait aucune illusion sur les hommages que lui rendait le sexe aimable. Il est vrai qu'en aucune matière il ne s'en faisait accroire. Je serais même tenté de lui reprocher sa trop grande modestie, et, quand Sainte-Beuve le traitait de faux bonhomme, sans nous dire en quoi il l'était, j'ai idée que c'était précisément son excès d'humilité qui lui portait sur les nerfs. Le comble de la modestie ne consiste-t-il pas à dire assez de mal de soi pour en ôter l'envie aux autres ?
Le 13 mars 1842, il écrivait à Louise Colet :
« Appelez-moi Béranger tout court, comme le font tous mes amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai soixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à cette petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains, et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu'un talent limité, du sens commun et peu de chose de plus2. »
(2) Quarante-cinq lettres de Béranger à Louise Colet. ↩
Le « sens commun » fut, en effet, la grande force de Béranger et ce qui, toute sa vie, le fit rechercher des hommes les plus considérables (r). Quant au « peu de chose de plus » qu'il daignait se reconnaître, c'était peut-être un grain de génie. En tout cas, la sûreté de son jugement s'exerçait sur les sujets les plus divers et dans les situations les plus difficiles. On ferait un volume exquis avec les sentences et les aphorismes qui tombaient tout naturellement de ses lèvres d'épicurien. Il disait par exemple :
«On ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris ! - Le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement. - On n'abolit pas la royauté, on l'use !i
Formé à l'école de Ducis et d'Antoine Arnault, qu'il avait rencontrés chez madame Regnault de Saint-Jean d'Angély, belle-sœur de L'auteur de Germanicus, Béranger n'avait que médiocrement goûté les premiers essais de la littérature romantique, les premières Messéniennes, entre autres. Il trouvait que Casimir Delavigne faisait trop bien le vers, qu'il était « trop uniformément élégant », que Waterloo et la Mort de Jeanne d'Arc n'étaient que « des déclamations de collège », enfin que Delavigne avait « le reflet grec, mais qu'il manquait du génie2 ».
(2) Lettre à Napoléon Peyrat. Cf. Béranger et Lamennais. ↩
Cependant, à la différence de la société qu'il fréquentait alors, le Génie du christianisme l'avait rempli d'un saint enthousiasme. C'est au point que, sous son influence, il avait entrepris, vers 1804,
Appendice.) c'est-à-dire plus de dix ans avant Lamartine, de composer un poème sur Clovis et de faire des Méditations1.
(I) Il raconte aussi dans sa Biographie qu'il fréquenta les églises aux heures de solitude et se livra à des lectures ascétiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il chanta pour la première fois, chez M. de Jouy, le Dieu des bonnes gens, qui commence par ce vers Il est un Dieu, devant lui je m'incline! ↩
: ce fut un soubresaut général, à peu près comme chez Mme d'Épinay, le jour où Jean-Jacques Rousseau, se levant au milieu des sarcasmes fort impies de d'Holbach et de Diderot, dit tout haut : « Eh bien, moi, Messieurs, je crois en Dieu! » (Legouvé, Soixante uns de
La publication des poésies d'André Chénier et les leçons de versification qu'il avait reçues, peu avant de Henri de Latouche le rendirent plus sévère pour lui-même et plus maître aussi de son instrument. Car il ne faudrait pas croire qu'il arriva du premier coup à la maîtrise. Il avait, au contraire, le travail long et pénible : il raconte que, dans ses meilleures années, il ne fit jamais plus de quinze ou seize chansons2.
(2) Cf. Ma Biographie, p. 396 (éd. in-32 contenant les Poésies pos- ↩
Ce fut Henri de Latouche qui le mit en rapports avec les poètes du premier Cénacle, notamment avec madame Desbordes-Valmore3, qui, elle aussi, avait été son élève - et même quelque chose de plus. - Mais Béranger ne se lia véritablement avec Hugo, Sainte-Beuve et Musset qu'en 1829, pendant qu'il était enfermé à la Force1. Encore garda-t-il vis-à-vis d'eux une sage indépendance et tout son franc parler. Nous avons une lettre fort précieuse de lui à Sainte-Beuve, à propos des Consolations. Il lui écrivait au mois de mars ou avril 1830 :
(3) Sur les relations de Latouche avec Mme Desbordes-Valmore, Cf. notre Sainte-Beuve. - Béranger disait de Marceline qu'une sensibilité exquise distinguait ses productions et se révélait dans toutes ses ↩
(I) On sait que tout Paris défilait alors dans sa cellule et le comblait de cadeaux de toutes sortes. Je vois dans sa Correspondance que Musset-Pathay, le père d'Alfred, lui envoya son livre sur Jean-Jacques Rousseau ; Fontaney, les Etudes françaises et étrangères d'Emile Deschamps; Henri de Latouche, sa Fragoletta; Rouget de Lisle, ses Chants français. ↩
« Mon cher Delorme, sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d'Hernani, peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je me veux faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde ! Et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciements pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases! mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques2. »
(2) Correspondance de Béranger, t. 1, p. 400. ↩
Vers le même temps, il écrivait à Musset, qui lui avait offert ses Contes d'Espagne et d'Italie :
« Vous avez de bien beaux chevaux dans votre écurie, mais vous ne savez pas les conduire... »
Et il ajoutait, en manière de consolation :
« Vous le saurez un jour. Par malheur, il arrive souvent que, quand on le sait, les chevaux sont morts1. »
(1) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Legouvé, t. 1, p. 225. ↩
Comment se fâcher contre un homme dont la critique était si franche et si spirituelle2? Hugo, qui pourtant avait l'épiderme extrêmement sensible, en riait tout le premier. Il est vrai que Béranger, sans lui ménager les vérités, y mettait plus de formes. Quand fut représenté le | Roi s'amuse, il lui écrivit sous le nom de Triboulet :
(2) Alfred de Musset s'en fâcha si peu que, dans la Fête du Roi, datée du 4 mai 1831, il a écrit : « Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince (Louis XI) jetant des regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes... » (Mélanges de littérature.) - Musset avait, d'ailleurs, une telle admition pour le chansonnier que, lorsqu'on lui demandait quel était le poète de son temps dont la France devait être le plus fière, il répondait : c'est Béranger. ↩
« Permettez à votre fou, Sire, de vous tirer respectueusement par le bord de votre manteau, et de vous dire tout bas ce que l'on n'ose pas vous dire tout haut. »
Suivaient quelques observations aussi fines que justes.
« Je vois bien dans quel but Béranger m'a écrit cette lettre, dit Hugo. Il la trouve certainement fort spirituelle, il ne veut pas qu'elle soit perdue, et il s'est dit : « Quand Victor Hugo mourra, tous ses papiers seront publiés, et ma lettre ira à la postérité. » Mais je tromperai ce petit calcul, je brûle la lettre »
A quoi Béranger répondit gaiement :
«Si jamais l'envie me prend d'adresser quelque chose à la postérité, ce n'est pas Victor Hugo que je prendrai pour facteur1. »
(1) Soixante ans de Souvenirs, par Ernest Legouvé, t. I, p. 225. ↩
Parlerai-je à présent des rapports de Béranger avec Lamartine? Tout en admirant son grand talent, le chansonnier avait contre la personne du poète des préventions plus ou moins justifiées dont il ne se défit qu'assez tard, sous l'empire des événements. Il faut dire que, sans le vouloir, Lamartine l'avait blessé dans son manifeste sur l'Avenir de la poésie. Béranger avait même été sur le point de lui répondre, mais, comme il l'écrivait à Sainte-Beuve, le 3 avril 1834, il avait reculé devant la peur de retarderpar une polémique inutile la transformation des idées de Lamartine, car, avec son flair habituel, il avait cru remarquer qu'il était en train de « se désaristocratiser »
Sur ces entrefaites Jocelyn parut. Ce poème rem plit Béranger d'enthousiasme. Lui que les vers n'avaient jamais attendri, il pleura en le lisant. « Chose singulière ! disait-il, c'est chez lui (Lamartine) l'absence d'imagination créatrice qui l'a conduit à ce résultat, qu'il ne devine peut-être pas. Forcé de se traîner sur un fonds commun, il est resté vrai, au moins dans la plus grande partie de son œuvre. Depuis Longtemps, dit-on, l'Allemagne, l'Angleterre ont cette poésie-là. Ce n'est pas par imitation qu'il l'a trouvée; il est trop dédaigneux d'autrui pour cela. Vous sentez, mon ami, que je ne parle pas de la construction du roman, sous le rapport raisonnable. Il y a énormément à critiquer quant aux moyens. Quant à l'exécution, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce poème une surabondance pleine de fatuité. Cela convenu, Jocelyn est, suivant moi, le plus beau monument de notre poésie actuelle. Il est surtout d'un heureux exemple : il fait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. La narration en est très souvent parfaite, et je ne croyais pas Lamartine capable de narrer. Que notre ami Quinet lise Jocelyn. On ne sera jamais un grand poète français sans ce don précieux1. »
(1) Lettre à Hippolyte Fortoul, du 6 avril 1836. ↩
Cependant, à cette époque, Béranger refusa encore de se rencontrer chez Lebrun avec Lamartine, « parce qu'il appartenait à un monde faux qui ne lui convenait pas et qu'il trouvait inutile de rechercher un homme éminent dont on ne croit pouvoir aimer que le talent2 »
(2) Lettre au même, du6 mai 1836. ↩
Cette situation se prolongea jusqu'en 1842. On connaît le discours de Lamartine sur les chemins de fer. Ce fut ce discours admirable qui le mit en contact avec Béranger, preuve qu'il voyait juste quand il disait au chansonnier, adversaire, comme tant d'autres, des voies ferrées, que « c'était plus qu'une industrie, que c'était un sens qui poussait à l'homme1 ».
(1) Lettre de Lamartine à Béranger, du 6 mars 1842. ↩
Le 21 mars de cette année, à la suite d'une visite que Béranger lui avait faite quelques jours auparavant, Lamartine le pria à dîner « avec eux seuls2 ». Et de ce jour mémorable il n'eut pas d'ami plus dévoué. Béranger entra peu à peu dans ses vues politiques, qui consistaient à préparer « le terrain d'un gouvernement qui eût l'unité monarchique et la dilatation républicaine » Les Girondins achevèrent de le conquérir, et voici en quels termes, le 2 mars 1848, il appréciait le rôle de Lamartine à l'Hôtel-de-Ville :
(2) Lettre du même au même, du 14 mars 1842. ↩
« Lamartine a été admirable, et la France ne reconnaîtra jamais assez le service qu'il lui a rendu au mépris de ses jours. Je le répète souvent : Voilà le premier poète qui ait été propre aux grandes choses. Qui s'en serait douté, il y a quinze ans3? »
(3) Lettre à M. le François. - Quand Lamartine tomba du pouvoir. Béranger fut révolte de l'ingratitude publique. Il écrivait, le 3 février 1853, à M. Gilhard : « Le pauvre Lamartine, dont vous me parlez, est étendu depuis six jours dans son lit, malade de chagrin, me dit-il, Rien de plus affligeant que de voir un pareil homme dans cette triste situation. Comment ne se trouve-t-il pas un riche capitaliste qui se fasse honneur de le tirer de là? Se séparer de ses propriétés a toujours été pour lui le parti devant lequel il a reculé; ce qui a accumulé les intérêts et accru par conséquent son embarras. » 'Corresp. de Béranger, t. IV, p. 172.) ↩
Quelque temps avant, une grande dame lui ayant demandé quelques vers pour son album, Béranger s'exécuta de fort bonne grâce. Comme la page qu'on lui tendait contenait ce quatrain de Lamartine :
Dans ce cimetière de gloire Vous voulez ma cendre. A quoi bon ?
Pendant que j'inscris ma mémoire Le temps pulvérise mon nom.
Béranger écrivit au-dessous :
Si le temps, pour montrer jusqu'où va son empire, Pulvérise, en effet, le beau nom que voilà, Qu'il daigne, sur les vers que j'ose encore écrire, Jeter un peu de cette poudre-là1 !
(1) Vers publiés par Mme Valentine de Lamartine dans les Poésies inédites de son oncle. ↩
Je pourrais multiplier les citations et les anecdotes, mais j'ai hâte de montrer Béranger dans ses relations avec le père même du romantisme, autrement dit avec Chateaubriand. C'est en 1830 que ces deux hommes se fièrent ensemble, et comme, à mon avis, elle n'a rien fait de plus glorieux en ce monde, je suis heureux de dire tout de suite que c'est Hortense Allart qui leur servit de trait d'union.
Lorsque Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Rome, en 1828, il avoue qu'il éprouva une secrète joie en pensant à tous les souvenirs qu'il y avait laissés. Mais il faut croire que cette joie fut de courte durée, car, le 3 novembre 1828, - vingt-cinq ans jour par jouraprès la mort de Mme de Beaumont1, - il écrivait à M. Villemain :
(1) On sait qu'elle mourut à Rome dans les bras de Chateaubriand le 3 novembre 1803. ↩
« Votre lettre, monsieur, est venue bien à propos dans ma solitude de Rome, elle a suspendu en moi le mal de pays que j'ai fort. Ce mal n'est autre que mes années qui m'ôtent les yeux pour voir comme je voyais autrefois : mon débris n'est pas assez grand pour se consoler avec celui de Rome. Quand je me promène seul à présent au milieu de tous ces décombre des siècles, ils ne me servent plus que d'échelle pour mesurer le temps : je remonte dans le passé je vois ce que j'ai perdu et le bout de ce court avenir que j'ai devant moi : je compte toutes les joies qui pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes honneurs, accablé du sirocco ou bercé par la tramontane. Voilà toute ma vie, à un tombeau près, que je n'ai pas encore eu le courage de visiter2. »
(2) Mémoires d'Outre-tombe, éd. Biré, t. V, p. 61. ↩
Cette tombe était celle qu'il avait fait élever à Pauline, dans l'église Saint-Louis-des-Français.
Et pourquoi ne l'avait-il pas encore visitée ? C'est peut-être qu'elle lui rappelait des engagements sacrés qu'il avait mal tenus.
Quelques instants avant de mourir, Pauline de Beaumont lui ayant fait promettre de reprendre Mme de Chateaubriand, il l'avait reprise, mais dans des conditions telles que les apparences seules étaient satisfaites. Elle n'avait pas cessé d'être sa « veuve ». Il avait beau maintenant être sexagénaire, l'âge même n'avait pu l'assagir, et, depuis 1803, sa vie n'avait été qu'une succession d'intrigues et d'enchantements. Naguère encore, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, en pleine guerre d'Espagne, alors qu'il paraissait absorbé par l'importance des événements, il adressait à une dame inconnue, que je crois avoir démasquée1, les déclarations d'amour les plus folles qui soient jamais parties de sa tête, je n'ose dire de son cœur :
(1) Quand je publiai, dans les Annales romantiques (n° d'août 1904), les lettres de Chateaubriand que je reproduis ici, tout le monde chercha la femme, et les plus avertis, voire celui qui m'avait communiqué ces lettres, se perdirent en conjectures. Cependant longtemps après, une toute petite phrase de Sainte-Beuve éveilla mes soupçons et me mit sur la trace. Cette phrase disait : « Il y eut bien aussi pour motif à ce départ de Mme Récamier, en 1823, une petite pointe de jalousie au sujet d'une fort jolie et très spirituelle dame, Me de C**, qui était alors très fêtée au ministère des Affaires étrangères. i (Causeries du Lundi, t. XIV, p. 377.) Quelle était cette Mme de C*** ? Je fis une enquête très sérieuse et au bout de quelque temps j'acquis la conviction, pour ne pas dire la certitude, qu'il s'agissait de la femme d'un futur maréchal de France. - Lire dans les Annales romantiques de juillet-octobre 1907 l'histoire complète et très circonstanciée de cette liaison romanesque de Chateaubriand. ↩
« Vendredi matin [12 septembre 1823].
« Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie; j'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds.
« Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi (les Mémoires). J'en ferai dépositaire celui qui doit nous survivre. Prends ici tout ce que j'y mets pour toi.
« Demain, à deux heures, j'irai te les redemander (les Mémoires).
« Que le ciel ne m'ôte pas mon bonheur. A toi pour la vie.
« octobre 1823.
« On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout; tu vois mon malheur. Je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe1 te porter cette lettre. Ainsi, je perds cette nuit que j'aurais passée dans tes bras!... Ah! je puis t'écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne... Tu m'aurais donné un fils ; tu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi? Tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible.
(1) Hyacinthe Pilorge, son secrétaire. ↩
« Aujourd'hui, tout a disparu à mes yeux, hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire, qui tournerait la tête à tout autre, ne peut même me distraire un seul moment de mon amour.
« Mais reviens vite; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre; j'irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où? Oh! oui, dédommage-moi; viens; pardonne-moi cette délivrance de ce malheureux roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe.
« Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l'est pas. Il t'aime avec toute l'ardeur, toute la passion de la jeunesse.
« Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins, ceux-ci, ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur.
Dimanche 51.
(1) La destinataire a écrit sur l'original de la lettre : « apportée à Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge et reçue lundy, 6 octobre, à quatre heures ». La même main a complété la date (5 octobre 1823). ↩
Suivait ce post-scriptum daté de minuit :
« Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. - Une seconde dépêche télégraphique, en date du 29 [sept.], annonce que les négociations sont rompues et que l'on va se battre le 30. Sur cette seconde dépêche, j'allais, plein de joie, partir pour aller à toi, lorsque le roi m'a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La pensée de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer1, peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre.
(1) Sous la plume de Chateaubriand, cette phrase était devenue une sorte de cliché. On la trouve dans le passage des Mémoires d'outre-tombe, supprimé par lui et cité tout au long par Sainte-Beuve, qui a été l'objet, il y a cinq ou six ans, d'une dispute retentissante. ↩
« Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, tu me dédommageras, en arrivant, de mon sacrifice; alors peut-être auras-tu eu raison de m'arrêter. Mais que j'ai besoin de te voir! Que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore! Rends-moi vite cette nuit que tu m'as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie.
« Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.
« J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite ce même jour. » Que sand calla de son
y Menis Pars, tontene tearme de mario,
glorin et te pensaring det thinmes.
Dans qualynes jan. Je sitai d to pide
Je te pte fin du ninde bene tu dơns
Jente et 1e parvin de erressiste unes bericos dopiser lois que ta suspises triste de ta wie BÉRANGER ET CHATEAUBRIAND
tu as un limme Je t'on aimi ongvadini
ondes PECT pentes Mes caretres et lominas
toi quatre ana taire-Dorie • gelaie &
Mivene -
8 heures.
« Pars, bonheur, charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds; je te presserai sur mon cœur ; tu seras seule et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer l'air que tu respires et vivre de ta vie. Tu as vu comme je t'ai aimée aujourd'hui. Tu verras comme je t'aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses et souviens-toi que tu es ma maîtresse1 adorée.
(1) Fortement souligné par Chateaubriand. ↩
« Je baise tes pieds et tes cheveux2. »
(2) A la suite de « 8 heures », Mme de C*** écrivit tout en haut de la lettre: « du soir, vendredy 24 octobre, veille de mon départ pour Dieppe. » ↩
Telles étaient les déclarations d'amour que Chateaubriand adressait, à cinquante-cinq ans, à Mme de C***
Or voici que, cinq ans plus tard, sans respect pour la noble et chère mémoire de Pauline, à deux pas de son monument funéraire, il allait tomber une fois de plus aux genoux d'une jeune femme de vingt-sept ans !
Hortense Allart était descendue à Rome dans le quartier delle Quatro Fontane, chez sa sœur Sophie, qui s'y était mariée à un négociant français appelé Gabriac.
Comme elle était nourrie de l'antiquité païenne, elle passait son temps à se promener parmi les ruines et ne songeait pas plus à Chateaubriand que s'il n'avait pas existé, lorsqu'elle reçut de Paris une lettre de Mme Hamelin, lui recommandant de l'aller voir.
Mme Hamelin, qu'on avait surnommée « la jolie laide était une petite créole de Saint-Domingue, que son esprit endiablé, ses talents, la position et la fortune de son mari1 avaient lancée dans la société singulièrement mêlée du Directoire. Elle dansait à ravir, montait à cheval admirablement et possédait, au dire de Chateaubriand, les deux qualités qui caractérisent la France, la grandeur et la légèreté.
(1) M. Hamelin était banquier. ↩
Il paraît que le général Bonaparte l'avait distinguée, à son retour d'Italie, et 'lui avait fait deux doigts de cour, mais finalement il lui avait préféré Joséphine, qui était plus mûre et avait beaucoup plus d'influence en haut lieu. Cela n'avait pas empêché d'ailleurs Mme Hamelin de rester liée avec Joséphine, Mme Tallien et Mme Récamier, dont elle devint, dit Sainte-Beuve, « une rivale à sa manière2 ».
(2) Cf. les Gahiers de Sainte-Beuve, p. 126. ↩
Où Chateaubriand l'avait-il connue? Peut-être chez Mme Regnault de Saint-Jean d'Angély, où il allait quelquefois3, peut-être chez Mme Récamier. Toujours est-il qu'il apprécia très vite sa conversation, qui était la plus brillante et la plus gracieuse du monde, et qu'en 1823, pendant qu'il était ministre des Affaires étrangères, il entretenait, s'il faut en croire le Journal du maréchal de Castellane1, une correspondance journalière avec elle. C'est au point qu'à un moment donné Mme de C*** en devint jalouse à son tour et fit promettre à Chateaubriand de ne plus la recevoir2. Mais celui-ci n'en continua pas moins de lui écrire « tous les matins sur les affaires publiques3 » et la preuve qu'il était resté en rapports avec elle, c'est qu'en 1829, dès qu'elle eut appris l'arrivée d'Hortense à Rome, elle lui envoya une lettre de recommandation pour lui.
(3) Non seulement, en effet, Mme Regnault s'était employée pour lui à sa rentrée en France, mais son mari faisait partie de l'Académie française. Il était même de la commission des Cinq qui, lors de l'élection de Chateaubriand, fut chargée d'entendre la lecture de son fameux discours. ↩
(1) T. II, p. 282. ↩
(2) Note de M. Pailhès. ↩
(3) Journal du maréchal de Gastellane, t. II, p. 282. - Le duc Pasquier, le général Thiébault et plusieurs autres mémorialistes auraient-ils dit vrai en accusant Mme Hamelin d'avoir appartenu à la police ? ↩
Hortense n'avait pas lu grand'chose de Chateaubriand. Avant d'affronter le regard de l'aigle, elle eut la curiosité bien naturelle de faire intellectuellement sa connaissance. Elle aurait pu prendre le Génie du christianisme, mais c'est si long et elle était si pressée ! Elle prit Atala, par qui René était allé jadis au cœur de Pauline, et, sans le savoir, elle ressentit la même émotion qu'elle. ( « Il joue du clavecin sur toutes mes fibres », disait Mme de Beaumont.)
Le lendemain, elle se présentait à l'ambassade, et, le surlendemain (c'était le jour de Pâques)4, Chateaubriand lui rendait sa visite. Pour la vingtième fois de sa vie, il avait reçu le coup de foudre. A cela rien d'étonnant, du reste, car Hortense était vraiment très séduisante ! Regardez son médaillon par David d'Angers, qui est daté de 1834. Le front est charmant, l'œil éveillé, la bouche souriante, la narine sensuelle, le menton quelque peu volontaire : bref, l'ensemble de la physionomie, en faisant songer à Delphine1, avait quelque chose de Diane et d'Apollon, et je crois qu'elle en avait conscience, lorsqu'elle prit pour devise le mot : « Souveraine », qu'elle justifiait pleinement2.
4) En 1829, Pâques était le 19 avril. ↩
(1) Je présume que la parenté d'Hortense avec Delphine Gay ne fut pas étrangère à l'accueil empressé que lui fit Chateaubriand. N'oublions pas, en effet, que l'illustre écrivain avait en quelque sorte donné le baptême de gloire à Delphine en la baisant au front dès le berceau, et qu'après avoir guidé ses premiers pas dans la carrière littéraire il lui témoigna toujours beaucoup de sympathie. J'ouvre les Mémoires d'Outre-tombe et j'y lis, dans une lettre à Mme Récamier, datée de Genève, 9 juin 1831 : « Delphine mariée » (t. V, p. 435). ↩
(2) « M°°Hortense Allart de Méritens, m'écrivait une de ses petites-filles, avait été d'une beauté accomplie : blonde au regard vif et bleu, aux traits fins et réguliers dans un ovale allongé, d'un charme animé et indescriptible. Même âgée, elle paraissait entourée de lumière. Son teint avait été pur et délicat, son cou mince et ses épaules d'une ligne parfaite, tout l'ensemble de sa personne svelte et d'une harmonie incomparable. Elle était de taille moyenne, avec un très grand air, des manières élégantes, simples et riantes, des mouvements très prompts. Elle resta droite, simple et mince jusque dans l'extrême vieillesse. Ses mains fines et longues avaient été d'une remarquable beauté, avec des doigts si délicatement fuselés que, même dans son grand âge, elle se servait pour coudre d'un petit dé d'enfant. On avait admiré ses pieds étroits et petits, d'une forme merveilleuse, et son fils s'est toujours souvenu d'un jour de son enfance, pendant les émeutes de Belgique, où elle l'avait enlevé dans ses bras d'une chaise de poste arrêtée et entourée par des paysans. Ce geste rapide avait fait se dérouler jusqu'à terre la masse de ses cheveux... ↩
Quant à Chateaubriand, tout sexagénaire qu'il était, son visage olympien et ses belles manières avaient gardé la séduction de la jeunesse :
« Toujours élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne, une fleur à la boutonnière, son âge s'oubliait. Il avait un sourire charmant, des dents éblouissantes, il était enjoué et semblait heureux. »
Ainsi parle Hortense, mais on pense bien que ce qui la flattait surtout dans les hommages qu'il lui rendait, c'était sa grande illustration : la gloire n'ajoute-t-elle pas à la beauté des dieux ?
Elle fut donc conquise, elle aussi, et tel fut l'effet de cette conquête réciproque qu'en moins d'une semaine un changement à vue s'opéra dans l'humeur et les idées de Chateaubriand1. Il avait demandé et obtenu un congé pour aller passer quelque temps en France. Au moment de partir, il hésita. Il écrivait à M. de Marcellus, le 29 avril 1829 :
(I) Sur son intrigue avec Hortense, consulter Ma Jeunesse, par le comte d'Haussonville, et notamment le chapitre intitulé l'Ambassade de Rome. M. d'Haussonville, que Chateaubriand avait emmené à Rome comme attaché d'ambassade, y raconte tout au long les visites que son chef faisait à « la jolie habitante de la rue delle Quatro Fontane », - ce qui achève d'authentiquer le récit des Enchantements. ↩
« Si Mme de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je regrette Rome2. »
(2) Mémoires d'Outre-tombe, t. V, p. 220. ↩
Mais « la Chatte » ne se souciait pas de laisser « le Chat » derrière elle : elle avait peur des petites souris, et puis elle était ambitieuse, et, étant donnée la situation peu solide du ministère, elle se disait que, s'ils étaient là-bas, avec un peu d'habileté, ils pourraient profiter des événements. Dans ces conditions, il était bien difficile à l'ambassadeur d'ajourner son congé. Il partit, mais après avoir décidé Hortense à faire aussi le voyage. Elle arriva, en effet, à Paris au commencement de juin1, et, pour être plus près de Chateaubriand, elle s'installa rue d'Enfer, à deux pas de l'infirmerie Marie-Thérèse, où il avait élu domicile en quittant la Vallée-aux-Loups.
(1) Chateaubriand y était arrivé le 2g mai. ↩