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L'Enchanteur 1768—1848

Virgile

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 21 min de lecture · p. 202–219 · chapitre 15 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le vieux coursier hennit aux escadrons fumants, Le vieux rocher s'émeut au murmure de l'onde; Napoléon captif, s'il regardait le monde, Lui lançait, dit Victor, de longs rayonnements.

Moi dont l'humble bonheur n'eut que de courts moments Et de qui le destin moins hautement se fonde, Si le frais souvenir m'offre une tresse blonde, Mon œil a retrouvé ses éblouissements.

Ainsi, quand je vous vis du premier jour, Madame, Une boucle brillait sur votre joue en flamme ; Il m'en était resté comme un éclair lointain.

Mais voilà que tardif, vous revoyant encor, J'ai retrouvé la boucle aussi fraîche qu'Aurore, Et le même rayon s'y jouait ce matin2.

(2) Sonnet publié, dans l'édition définitive des œuvres poétiques de Sainte-Beuve, à la suite de Joseph Delorme. ↩

Ce ne sont pas les seuls vers que Sainte-Beuve lui ait adressés. Quelques mois après, le 31 décembre 1840, à minuit, il lui lisait les strophes suivantes qui auraient rassuré Hortense si elle avait pu les entendre :

Heureux qui dans Tibur, sous ses triples fontaines, Sous l'arc-en-ciel en feu des bruissantes eaux, Sous les grands châtaigniers des collines romaines, Sur les flancs reverdis des éternels tombeaux, Grandeurs à ravir même une âme délaissée, Heureux qui, dans ces lieux, doubla votre pensée

Et fit les cieux plus beaux.

Et dans Lucques encore, et tout près aux Gascines, Quand s'ouvre avec l'été la galerie en fleur, Quand les odeurs des pins et les odeurs marines Et la brise du soir confondent leur fraîcheur, Ame en tous lieux de soins et d'amitié bercée, Heureux qui, parmi tous, tenait votre pensée

Y faisant le bonheur !

Sur le frais Richemont quand le printemps s'éveille, Quand le cottage vert a lui sous les taillis, Quand aux feux du matin la Tamise vermeille A secoué sa brune et ses soleils pâlis, Ame blanche et rêveuse, aux buissons balancée, Heureux qui devers lui tirait votre pensée

Dans les airs embellis !

Et dans Fontainebleau pourquoi courir encore, Sous ces rocs d'Obermann et leur sombre couvert, Plus rapide à passer que l'Arabe et le More, Quand il change sa tente et la pose au désert?

Fugitive discrète et sans bruit empressée, Qui donc là-bas, quel charme enchaînait la pensée

Quand ici l'on vous perd ?

Mais aujourd'hui du moins qu'après la longue absence L'Étoile a rencontré son doux front éclairci, Entre un an qui finit et l'autre an qui commence, Il est peut-être une heure, une minute aussi.

En ce soir d'intervalle, à cette heure lassée, Heureux qui, s'y glissant, surprendrait la pensée

A dire: Le voici!

Mme d'Agoult dit-elle jamais ce mot en pensant à Sainte-Beuve? Je ne le crois pas; c'est également l'avis de M. Jules Troubat pour qui la vie intime de son maître n'a pas de secret. Mme d'Agoult agréa les hommages du grand critique et lui sourit, mais elle demeura avec lui sur la défensive, - autrement il ne lui aurait pas fait alors d'infidélité, même avec Hortense. Au surplus voici deux lettres de Marie qui me paraissent confirmer l'opinion de M. Jules Troubat sur ce point. La première était adressée à son amie d'Herblay.

2 mars 1846. « J'allais vous écrire, quand on me remet votre lettre. Je pense vous aller voir aux premiers lilas et passer un mois de retraite ascétique à Herblay. Je suis vraiment heureuse d'apprendre qu'Henri1 se remet complètement, et j'espère que vous me ferez part du résultat de vos belles et fortes études.

(1) Second fils d'Hortense. ↩

« Nélida (qui ne s'est jamais appelée Natilda que dans votre poétique imagination) paraît en ce moment dans la Revue. Mes amis tirent toutes sortes de feux d'artifice en son bonheur et s'étourdissent du bruit qu'ils font. Cela ressemble à un succès, mais rien n'est plus vague que ces sortes de succès. Il faudra voir la publication en volume. Le tout a gagné après vos conseils (je ne plaisante pas) et je ne suis point trop mécontente. S'il y avait un moyen de savoir l'opinion vraie de Sainte-Beuve, je ferais bien du chemin et bien des efforts pour cela. On me dit que votre reine1 m'accorde des louanges énormes.

(1) George Sand. ↩

« Je ne sais rien de Didier2 et je crains l'esprit goguenard de votre illustre ami, à la bienveillance duquel je ne me sens aucun titre.

(2) Charles Didier (1805-1864), dont George Sand nous a tracé un si joli portrait dans l'Histoire de ma vie. ↩

« Dites à Mme Hamelin (si elle entendait parler de Mettray) qu'on y est heureux. La jeune femme qui était délicate y prend des forces pour son avenir de mère qui ne paraît cependant pas encore prochain.

« Que devient Marcus?

« A vous,

(3) Lettre inédite.

« P. S.- Je vous porterai les romans de M. d'Israéli dont je suis enthousiaste. »

Si Mme d'Agoult avait été, entre 1840 et 1846, la maîtresse de Sainte-Beuve, elle n'aurait pas eu tant de chemin à faire, n'est-il pas vrai? pour savoir ce qu'il pensait au juste de son roman, étant donné surtout qu'à cette dernière date elle était plutôt en bons termes avec lui1.

(1) J'en trouve la preuve dans une lettre publiée dans la Correspondance de Sainte-Beuve (t. III,p. 87). Sainte-Beuve écrivait en 1842 à Mme d'Agoult; « Mille hommages de respect et de cœur, très chère Marie, - et pourquoi pas ? » ↩

La seconde lettre est plus probante encore : elle a trait, comme la première, au roman de Nélida et était adressée à Sainte-Beuve lui-même :

« Avril 1846.

« Je vous donne complètement raison : une femme ne doit pas attaquer les femmes. Si c'était à refaire, je ne le ferais pas. Il y a en moi deux penchants qui se combattent: l'enthousiasme et l'ironie, la foi et le doute. L'ironie doit être enchaînée et le sera ; si jamais dans ce que je publierai vous trouvez une raillerie sur un homme ou une chose allant au progrès, je vous autorise à lacérer, déchirer en mille pièces, et faire brûler, par la main du bourreau Henri2, mes œuvres complètes.

(2) Le peintre Henri Lehmann, qui nous a laissé de Mme d'Agoult un si beau portrait. ↩

« Quant au roman, relisez-le imprimé et sans prévention avant de le juger. Ce que j'ai voulu est peut-être indiqué trop faiblement, mais ce n'est pas une œuvre de préjugé. J'ai voulu peindre une femme possédée du sentiment de l'idéal ; croyant le trouver dans le mariage, puis dans l'amour libre, elle se trompe et devrait mourir, mais elle vit ; elle va aimer encore, mais non plus un homme (car aucun ne vaut d'être aimé comme elle a aimé); elle aimera tous ceux qui souffrent, elle va agir, libre et forte désormais; elle tendra la main aux opprimés. C'est ma péroraison. Je fais entrevoir qu'elle échouera parce que tout échoue dans ces temps-ci, mais je ne la fais pas repentante; elle n'entre pas au cloître, elle ne retourne pas à la famille ni au monde, elle reste dans sa tristesse et dans sa liberté.

«Sij'osais vous faire une prière, ce serait de ne pas dire votre opinion sur ce livre avant qu'il n'ait paru et que vous ne l'ayez lu, vous influeriez sérieusement sur de bons esprits, dont l'opinion indépendante aurait du prix pour moi.

« M.1. »

(1) Lettre inédite. ↩

Sainte-Beuve, après avoir lu cette lettre, fit plus qu'on ne lui demandait. Il ne rendit compte de /élida ni avant ni après son apparition en librairie, pour plusieurs raisons que nous donne Hortense.

D'abord Gachon-Gachi (comme elle disait, parlant de Molènes)2 avait grossièrement attaqué Marie dans la revue de Buloz, pensant atteindre Sainte-Beuve par ricochet, et celui-ci, en faisant dans le moment son éloge, aurait eu l'air de plaider pro domo sud. Quelques mois plus tard, autre inconvénient : il aurait été obligé de prendre parti dans la querelle que la publication de Lucrezia avait suscitée entre les partisans de George Sand et ceux de Mme d'Agoult, et il n'aurait pu le faire sans se brouiller avec l'une ou l'autre, peut-être même avec Hortense qui, tout en critiquant le roman de Nélida, le préférait de beaucoup à celui de la Reine.

(2) On sait qu'il s'appelait de son vrai nom Gachons de Molènes. ↩

Le 16 mai 1847, elle écrivait à Sainte-Beuve:

«Je ne vous ai pas dit, comme j'ai été indignée de Lucrezia. Quoi! allez-vous dire, celle des Tarquins? Non pas, celle de la Reine. Voilà des faits très curieux pour les femmes et les amants. Votre Marie livre au public un homme auquel elle avait à faire des reproches, mais dont le plus grand tort enfin était d'avoir cessé d'aimer, tort commun, mais la colère, la haine, la fureur du livre disait assez que la femme était encore sensible et blessée. Hé bien ! Mme Sand, achevant d'immoler les pianistes, nous livre Chopin avec des détails ignobles, de cuisine, et avec une froideur qui fait que rien ne la justifie comme son Sosie. Les femmes ne sauraient trop protester contre ces trahisons du lit, qui éloigneraient d'elles tous les amants. Nélida était excusable dans son transport, Lucrezia est sans excuse dans sa froide irritation. Et comme un si beau génie se laisse-t-il si mal inspirer?

« Pour moi, je trouve mon pianiste1, c'est-à-dire mon ambassadeur, le plus grand des ministres plénipotentiaires2. »

(1) Il s'agit encore ici de Bulwer qui, de 1843, à 1848 fut ministre plénipotentiaire d'Angleterre à Madrid. ↩

(2) Lettre inédite. ↩

« Le critique se résigna donc à garder le silence, quoique la plume lui démangeât, mais je vois que George Sand l'interpréta d'une façon défavorable et que la neutralité de son ami donna lieu à toutes sortes de commérages1, - tant il est vrai qu'on ne peut contenter trois femmes à la fois. N'importe. La grande affaire pour Sainte-Beuve, en 1847, était de conserver l'amitié de Marie qu'il avait recouvrée, en 1845, grâce à l'intervention d'Hortense, après l'avoir perdue, trois ans durant, un peu beaucoup par sa faute. Car, s'il papillonnait, comme pas un à cette époque, il n'admettait pas que Marie - qui l'aimait, disait-elle, à la folie - lui préférât ou parût lui préférer des gens qui ne le valaient pas, un Lehmann, un Didier, un de Ronchaud, pour ne citer que les plus en vue de ses adorateurs. Je laisse de côté Lamartine qui, celui-là, siégeait au plafond de Marie, comme au plafond de la Chambre des députés! - Et Sainte-Beuve, tout aimé qu'il était, avait un jour tiré sa révérence à Marie et ne cessait de lui lancer des flèches de Parthe.

(1) Le 22 juin 1847, Hortense lui mandait encore: « J'ai reçu une aimable lettre de vous hier, mais je n'y réponds pas ce matin, je vous envoie pour vous amuser une lettre qui me fait tomber des nues. Lisez ! et dites-moi si Chopin et moi, on vous trompe. Je lui dirai (à George Sand) que j'accepte sa justification, mais dites-moi avant si ce n'était pas l'opinion de tout le monde que la mienne. C'est bien vrai que c'est madame d'A[goult] qui m'a dit tout cela, mais madame d'A[goult] ne m'aurait rien dit, que j'aurais reconnu Lucrezia et son amant, même un autre! Vous n'aurez pas lu ce roman, mais qu'en avez-vous su, qu'en a dit ce monsieur dans le journal d'hier? Enfin qu'en savez-vous? Moi, je me trouve simplette et perdue entre ces femmes profondes. » (Lettre inédite.) ↩

Mais Hortense était là qui ne demandait qu'à faire le raccord. J'ai dit qu'elle était jalouse de Marie. Et qui ne l'aurait été à sa place? On n'est jalouse, après tout, que de ce que l'on aime. Heureusement qu'elle était philosophe : elle finissait toujours par accepter les situations qu'il ne dépendait pas d'elle de dénouer à son avantage. Sa jalousie lui passa, le jour où elle se décida à prendre un mari. Et, même séparée de M. de Méritens, il faut lui rendre cette justice qu'elle ne chercha plus d'autre amant1. Le mariage lui fut sain de ce côté. Dès lors, il était tout naturel qu'étant l'amie de l'une et de l'autre elle s'employât à rapprocher Marie et Sainte-Beuve.

(1) « ...Sans amant, car il n'y en a pas, écrivait-elle à Sainte-Beuve, mais s'il y était venu un exilé d'Espagne ou de Pologne, logé près de moi, triste, aimable, quel mal eussé-je fait de le consoler, et en causant, en se promenant, de l'aimer ! Comme mon mari est mon mari, je n'ai pas dû chercher des occasions de faire des choses qui lui seraient odieuses s'il les savait, mais si le sort les eût préparées, si un hasard un jour les eût amenées, je ne lui devais pas plus de fidélité qu'il ne m'en garde sans doute, et mon âge serait la plus vraie raison pour me retenir. » (Lettre du 31 mars 1845.) ↩

Le 31 mars 1845, elle écrivait à celui-ci:

« Ne parlez pas d'une femme que vous avez si longtemps adorée (ce n'est pas moi qui n'ai fait que passer comme un songe) en termes si légers que ceux de votre billet. Pour moi, je crois ce que vous dites d'elle, elle a le goût faux, mais je l'estime, elle a su aimer et n'a jamais pu, infidèle ou blessée, se détacher de cette tendresse et de cette volupté de sa jeunesse. J'ai mes raisons pour tant sympathiser avec elle. Elle a été maltraitée par la Reine, et elle l'admire encore, et elle lui pardonne tout. Le fond de son âme est meilleur et plus beau que vous ne pensez. Je ne sais pas seulement pourquoi vous discutez d'aucun point littéraire ou politique avec elle, mais les autres femmes en discutent-elles mieux ?

« J'ai revu la Reine avec enchantement. Elle a été charmée de votre discours1 et du ton, mais Victor Hugo l'a endormie. Elle ne sait rien de vous et du monde et vit dans son château rue Saint-Lazare. Elle a toutes les passions de la vie et les dédaigne. C'est Cléopâtre, moins le trône de César. Je me suis amusée au delà de l'expression. Sachant que vous étiez le plus heureux des hommes, je n'ai pas désiré de vous voir seul. Je pensais que vous n'aviez rien à dire d'intime et que peut-être d'ailleurs, puisqu'on2 vous avait séparé de Marie (à ce qu'on m'a dit) on vous tenait très serré3. »

(1) Son discours de réception à l'Académie. ↩

(2) Ce on visait madame d'Arbouville. - Deux jours après, le 2 avril 1845, Hortense écrivait encore à Sainte-Beuve : «Il n'y a qu'une seule chose que je voudrais savoir, c'est qui vous a remplacé de moi ou de Marie, car nous avons disparu toutes les deux, et on n'en nomme qu'une aujourd'hui. » (Lettre inédite.) ↩

(3) Lettre inédite. ↩

Pas si serré que cela, vraiment ! c'est plutôt Sainte-Beuve qui serrait de près, alors, Mme d'Arbouville.

Quoi qu'il en soit, l'occasion qu'attendait Hortense pour relâcher un peu ces liens au profit de Marie se présenta au mois de mai 1845, quand Mme d'Agoult vint habiter Herblay. Le 24 de ce mois, elle écrivait à Sainte-Beuve :

« Vous vous réfugiez dans l'étude, vous feriez mieux de penser à nous et à nos forêts, à deux femmes un moment suivies qui vous gardent un tendre souvenir et vous ont plusieurs fois rappelé. C'est là qu'il faut vous réfugier. Vous savez cette petite maison poétique au sommet de la colline, battue de tous les vents de la forêt et du rivage? C'est là que j'habitais autrefois et que j'étais revenue ce printemps. Je n'en occupais qu'une partie, mais j'ai cédé le tout à cette belle que vous disiez faite pour tous les vents. Elle vient ici à ce prix et moi, charmée de sa venue, j'ai trouvé une autre cabane et lui cède ma chaumière qui déjà retentit du bruit des ouvriers qui lui bâtissent un cabinet de toilette et suspendent ses miroirs dans ces déserts. Cette Gaule glacée, ces bois de Velléda, comme vous dites, sont un peu sévères pour Marie, mais nous voulons toutes devenir graves et détachées. Elle me demande le secret, mais déjà ses amis savent qu'elle vient ici, et c'est à vous de lui donner la gloire. Nous rions beaucoup, le village est enchanté, vous viendrez voir cet établissement1. »

(1) Lettre inédite. ↩

Mais elle mettait cette condition aux visites de Sainte-Beuve, qu'elle ne serait associée dans aucune de ses affaires avec Marie. Elle ignorait ce qui s'était passé entre eux et ne voulait pas la questionner sur ce point. Tout ce qu'elle pouvait lui dire, à lui, c'est que Marie avait tout oublié. Quant à elle (je parle d'Hortense), ses sentiments pour Sainte-Beuve étaient toujours les mêmes, et voici la lettre où elle les exprimait pour la vingtième fois:

« Mon amour, ce n'est point parce que je suis détachée de vous et de toute chose que je ne pense plus qu'à la sagesse, c'est parce qu'il faut plier ses voiles à propos et entrer dans le port sans s'y briser. Hélas ! si vous l'aviez voulu, nous aurions pu encore descendre doucement cette pente qui mène au rivage, mais vous chérissez votre mélancolie et la voulez garder. Marie m'apporte ici tous ses adorateurs avec un si grand soin de sa gloire (comme on disait jadis) qu'on peut les lui enlever tous et qu'elle y consent.

« Et vous qu'on a depuis si longtemps trouvé le plus aimable de tous, le plus fait pour plaire, et pour toucher, vous dont on se détourne parce qu'on le craint un peu, vous qui rempliriez de longs jours de rêverie, de bonheur, d'étude, de toutes les séductions pour lesquelles le ciel m'a faite, vous serez dans cette bande d'amoureux, le plus fidèle aux fées et aux imaginations. Ma solitude pouvait parfois m'ennuyer, mais cette vie du monde qui m'arrive à ma porte, attriste et trouble. Les petites choses et les mensonges y règnent. Ce n'est jamais l'abandon que j'ai tant connu dans ma vie et la vérité que j'ai toujours gardée. »

Elle ajoutait :

« Mais pourtant je prévois quelque orage par ce voisinage, quelque insulte à Minerve, si par vos conseils vous ne m'en sauvez. Je trouve qu'à 40 ans on dit adieu à l'amour, mais qu'on revient aussitôt au sentiment. Ainsi on n'est jamais bien dégagée. Nous vous conterons toutes ces vues sur l'existence. Marie vous invite à dîner, si vous voulez avec moi. Mais il faut passer la soirée et coucher à Herblay. Nous savons bien que deux femmes, ce n'est pas assez et qu'il vous en faut trois, mais nous en trouverons une troisième. Venez seulement et tout ira bien. Je vous dirai quand les parties de forêt seront finies1. Adieu ! je salue la Grèce en vous et ces charmantes poésies de chez elle que vous mettez si agréablement chez nous. Et j'espère que nous nous verrons la semaine prochaine.

(1) Quelques jours avant, Hortense avait écrit à Sainte-Beuve : « Marie répond à vos hommages à la colline par des compliments affectueux. Elle voulait vous inviter pour une partie que nous ferons dimanche dans la forêt de Saint-Germain sous nos fenêtres, mais nous avons pensé que cela ne vous plairait pas. Il y aura son amie allemande, une autre dame, MM. de Ronchaud, Lehmann, etc., etc. Si le cœur vous en dit pourtant vous serez des nôtres. Nous vous avons cru trop au-dessus de ces plaisirs-là. » (Lettre inédite.) ↩

« Si vous ne voulez pas aller chez Mme Jehé, il y a une autre chambre dans le village à vous donner2. »

(2) Lettre inédite. ↩

Je ne saurais dire si Sainte-Beuve accepta ou non de descendre chez Mme Jehé, mais je sais qu'il vint à Herblay, que toute glace fut rompue entre lui et Marie et qu'il repartit pour Paris enchanté de son petit voyage. Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas très bien, c'est que Marie, qui était venue à Herblay dans la pensée d'y habiter un an, n'y soit restée que quatre mois. Et je me demande quelle tête fit Sainte-Beuve en recevant, au commencement d'août (1845), la lettre d'Hortense que voici :

« Herblay, samedi.

« Je viens vous demander deux commérages. Je voudrais savoir deux choses que vous aurez entendues. Qu'a dit Marie de son séjour ici, de nos relations d'amitié, etc., etc. Je vous ai dit que je la prenais comme une relation légère, et c'est vrai. Mais depuis son séjour à Herblay, depuis que j'ai lu son roman1, elle m'est apparue autrement, je la trouve une femme supérieure, comme dirait Corinne, une imagination élevée, une nature fière et à part. Elle a répondu il y a longtemps très bien à ma lettre de Paris, mais je ne la crois pas aussi franche qu'elle est noble, ou plutôt tout le monde n'est pas traité sincèrement par elle et je ne sais desquels je suis. Vous devez savoir ce qu'elle dit par Mme Valmore.

(1) Nélida en manuscrit. ↩

«Enfin dites-moi, je vous prie, ce que vous aurez su de Mme Rolland qui voit aussi Mme Valmore. Pourquoi est-elle triste ? est-elle séparée d'Aycard. Je m'intéresse beaucoup à elle et à sa touchante histoire; qu'y a-t-il donc ? Je ne vous demande pas des questions. Ce serait indigne d'un penseur, mais dites-moi ce qui vous est tombé aux pieds. Je sais bien qu'il vous sera doux de vous occuper de Marie, surtout quand on vous dit qu'elle en est digne. Je la crois aussi un peu faible et subissant l'influence de tous ses alentours. Mais je crois que nous resterons liées, car je lui ai montré mon admiration, et elle n'a pas sur moi les doutes que j'ai de sa sincérité.

« Pour vous rendre plus agréable ma commission, je vous envoie une lettre d'elle de cet été. C'est une belle lettre (vous me la rendrez) qui dit tout, elle est écrite sans aucune prétention et en courant, nous nous écrivions souvent le matin... »

Suivait la lettre de Marie :

« Je suis toujours enchantée de l'histoire de Port-Royal. Dans ce second volume, l'auteur, sobre de digression, de ce qu'il appelle des promenades autour de son sujet, prend vigoureusement son lecteur sous le bras et le fait marcher avec lui. Jamais je n'ai lu ouvrage historique qui apprenne mieux une histoire (et quelle histoire !) que celui de M. Sainte-Beuve. C'est sans contredit l'écrivain le plus consciencieux de notre époque. Je vous parlerai de son ouvrage comme vous le désirez, quand je serai un peu sortie de la foule des réflexions qu'il fait naître. Il m'explique tant de choses que j'avais lues sans les comprendre ! Saint Augustin et les autres hommes de génie, depuis les Pères de l'Église jusqu'à Gerson et Saint-Gyran, ont perverti le christianisme en cherchant à expliquer ce que des gens simples et candides se seraient contentés de pratiquer. Les premiers ont donné naissance au despotisme catholique qui est l'opposé du christianisme. Les autres ont rêvé une réforme impossible, une réforme qui n'irait à rien moins qu'à vouloir que l'humanité ne fût plus l'humanité. La grâce est sublime, elle existe, j'en suis convaincue, c'est le plus grand des bienfaits que Dieu puisse nous accorder, mais justement parce qu'il n'est pas prodigue de ce bien, il ne faut pas dire qu'elle seule peut sauver, car il y aurait injustice et barbarie de sa part à élire quelques-uns et à délaisser les autres. Quant aux moyens de saint Augustin, de Gerson, de Saint-Cyran d'obtenir la grâce, ce sont des absurdités: l'homme est mis sur la terre à condition de remplir certains devoirs envers l'humanité; cet égoïsme de cloître et du salut est immortel. Les Livres saints disent positivement : « Aime Dieu de toute ton âme et ton prochain comme toi-même! » Les deux commandements ont une force pareille. N'aimer que Dieu pour sauver son âme, ne servir que Dieu pour sauver son âme, ne penser qu'à Dieu pour sauver son âme, c'est-à-dire n'aimer, ne servir que soi, c'est faillir aussi positivement qu'en servant son prochain par calcul, dans l'intérêt bien entendu de la vie humaine, sans foi, sans amour, sans regarder au delà de cette terre. On est honnête homme sans être chrétien. Saint-Cyran n'a prêché sa réforme que pour dire, sans être calviniste, que l'absolution donnée à l'homme par l'homme est ce qu'il y a de plus absurde et de plus immoral.

« Quant à l'histoire de Port-Royal considérée

luit quand e Shistaire Da Cours Dano sue de Dosseml7 жа Овии д Sale de zakat fp ne pide de 2e

доти адім comme œuvre littéraire, je vous en parlerai comme vous me le demandez après une seconde lecture. Vous voyez que je ne suis pas prête à vous la rendre. Quand vous verrez l'auteur, remerciez-le pour moi du plaisir extrême que me fait cette lecture, et des graves pensées qu'elle me donne.

« Adieu, ma chère, je vous embrasse ainsi que vos enfants. Ma santé est excellente, j'espère qu'il en est de même de la vôtre.

Ces lignes appelleraient plus d'une réflexion, mais ce n'est pas le lieu de discuter les idées religieuses de Mme d'Agoult. Cela nous entraînerait trop loin. Au surplus, Hortense se chargera de lui donner la réplique tout à l'heure en faisant la critique du Port-Royal de Sainte-Beuve...

Barbey d'Aurevilly disait de Mme d'Agoult : « Ce n'est pas un bas-bleu, c'est mieux que cela ou pis, c'est un pantalon bleu, le pantalon du blumérisme américain2. » - Le mot est joli, mais ce n'est qu'un de ces mots pittoresques où excellait l'auteur des Diaboliques. Et chacun sait qu'il détestait cordialement les femmes de plume. La vérité, c'est que dans « le pantalon bleu » de Mme d'Agoult il y avait à la fois un homme et une femme et que les deux réunis formaient un être au-dessus du commun. Delà femme elle avait toutes lesgrâces et toutes les fascinations, depuis les yeux éthérés et pleins de rêve jusqu'à la « riche chevelure » qui, à l'entendre, est un foyer électrique »1, et par qui elle électrisa, en effet, Sainte-Beuve. De l'homme elle avait l'esprit sérieux, hardi, philosophique. Elle pensait comme lui, tout en agissant généralement comme l'autre. Elle avait horreur de la foule, « l'instinct secret de la lutte, le goût des minorités2 », une faculté d'admiration étonnante, et quand elle aimait, c'était à la passion, à la folie. Elle disait « qu'on apprend à penser comme à coudre », que « ce qui égare les femmes c'est l'esprit de chimère » - que ce qui manque essentiellement à l'esprit des femmes, c'est la méthode », - que « la supériorité d'esprit chez une femme est un phénomène trop rare encore pour ne pas exciter la défiance du vulgaire » - que la dévotion des femmes n'est le plus souvent que de la coquetterie avec Dieu3 ». Ces aphorismes sur son sexe ne sont pas d'une frappe banale, et c'était effectivement un esprit d'élite. Lamartine, vers qui elle était allée, en 1843, comme on va vers la lumière, disait de Mme d'Agoult que c'était « une belle nature4 ». Tous ceux qui l'ont connue ont ratifié ce mot du poète. Il aurait pu ajouter que, dans cette belle nature, il y avait aussi une grande âme.

(1) Lettre inédite. ↩

(2) Les Bas-bleus. ↩

(1) Daniel Stern, Pensées, réflexions et esquisses morales de la femme.

(2) Lettre à Lamartine, du 29 février 1843. ↩

(3) Daniel Stern, Pensées, réflexions, etc, etc. ↩

(4) Lettre de Lamartine du 20 février 1843, Gorresp., t. IV, p. 153. ↩