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L'Enchanteur 1768—1848

III

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 33 min de lecture · p. 220–247 · chapitre 16 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cependant l'amie préférée de Sainte-Beuve, sa vraie camarade, celle qui lui disait tout et à qui il pouvait tout dire, était toujours Hortense. Elle seule, en effet, par la grâce efficace du « clou d'or », était entrée dans sa pensée intime et y était restée, en dépit des apparences contraires. Gar je ne suis pas très sûr que le volage lui ait été infidèle, au sens exact de ce mot. Quand un homme de son âge et de sa nature vole ainsi de l'une à l'autre et ne s'arrête qu'aux pieds d'une belle inhumaine, il y a gros à parier qu'il se contente avec ses désirs. Autrement pourquoi aurait-il écrit à Hortense, en 1841, quand elle ne demandait qu'à lui continuer ses faveurs :

«... Mais, Minerve descendit du

ciel et posa entre eux des serments :

ils jurèrent par les Dieux qui habi-

tent l'Olympe, par le Styx, serment

redoutable aux Dieux mêmes...!»

« Oui, mon amie (permettez-moi de vous appeler ainsi), j'ai besoin de faire appel à votre amitié, à votre générosité. Que rien ne soit changé entre nous, rien excepté un point. Quand je vous vois, je suis faible, je désire; cela est suivi de longs troubles. Je veux trouver en vous un appui contre vous, contre moi-même.

« Vous me verrez toujours ami, toujours touché; mais qu'il y ait entre nous une barrière et que je reste en deçà du serment !

« Mais à vous, reconnaissant, « Et toujours.

« SAINTE-BEUVE1. »

(1) Lettre inédite, communiquée par Jules Troubat. ↩

Cette barrière que Sainte-Beuve priait Hortense d'élever entre leurs désirs réciproques ne fut jamais abaissée depuis, mais on verra qu'Hortense la supportait malaisément et qu'elle en souffrit jusqu'après son mariage; même après avoir rendu les armes à l'amour, il y eut toujours au fond de sa pensée « un horizon doucement lumineux, un retour de clarté vague et tendre » - suivant l'expression de Sainte-Beuve - vers celui qui lui avait procuré les dernières jouissances de l'automne. C'estau point qu'elle ne pouvait se passer de ses lettres. Quand il était que ques jours sans lui écrire, elle le croyait fâché ou malade. Alors elle prenait un de ses Portraits littéraires, elle y trouvait « mille grâces, ces abeilles de l'Hymette qu'elle n'avait jamais su atteindre, mais que ses lèvres eussent aimé à chercher sur les siennes » Elle offrait d'aller le soigner, comme s'il n'avait pas eu de mère. « Ah! Sainte-Beuve, comme votre santé me touche! laissez-moi croire qu'un jour elle me sera confiée ! » Et elle le suppliait de prendre de l'exercice, de marcher « comme un porte-faix », d'avoir pitié de ses yeux, de rompre enfin son corps, dans l'intérêt de son esprit qui l'enchantait.

Et toujours et partout elle lisait tout ce qu'il faisait et lui en donnait son avis au risque de le froisser. Car elle n'était pas d'accord avec lui sur tous les points. S'il lui reprochait quelquefois « d'arranger trop les choses et de penser trop à Salluste et à Corinne », elle lui renvoyait la balle en lui reprochant « de ne pas assez songer à Salluste et de croire que ce qui est charmant dans un salon l'est aussi dans un livre ». En quoi elle n'avait pas entièrement tort. Ce qui fait le charme, en effet, des Portraits littéraires de Sainte-Beuve, et ce qui leur nuit aussi par moments, c'est qu'il est aisé, pourvu qu'on soit suffisamment averti, d'apercevoir entre les lignes, derrière les sinuosités aimables de la phrase, le visage souriant ou grondeur de Sophie, de Marie, de Juliette ou d'Hortense1. Et nous savons pertinemment que c'était pour leur faire plaisir qu'il traitait, par-ci par-là, de tel ou tel sujet. Quand, par exemple, Hortense lui demandait pourquoi il ne parlait pas de Royer-Collard, on pouvait être sûr qu'il ne tarderait pas à s'en occuper. Comme elle ne s'intéressait qu'aux grands hommes, elle était agacée de le voir perdre son encre à portraiturer des hommes de troisième ordre, comme « Sue, Soulier et Savate »! Et elle se fâchait tout rouge, quand il lui disait, pour expliquer ses choix :

(1) Elle lui écrivait, le 6 novembre 1845 : « Comme à l'article Fauriel vous avez très bien parlé de Benjamin Constant, je ne crois pas que vous l'ayez si maltraité cette fois. Mais, à votre place, et attaqué par les ordres d'une dame (m'avez-vous dit) j'aurais déclaré que Benjamin Constant avait tout le sérieux permis au caractère français, et que, quand ces Français voulaient faire les sérieux et se dévouer pour les religions et les dynasties, ils sortaient de la vérité, perdaient la candeur de l'abandon, par où brilla si noblement Benjamin Constant. Enfin j'aurais un peu attaqué ceux que les salons ont dominé, car B. C. représente mieux un Anglais sérieux que tous les Français sérieux ne représentent un Anglais sérieux. Ah! n'attaquez pas la candeur, l'oubli du peuple et de l'arrangement, un homme qui se livre à ses passions et qui écrit à celle qu'il aime ces belles choses que vous citez dans le portrait de Mme de Krudener, car vous critiquez toujours cet homme en en citant des choses admirables. Et moi, pour le venger, je vais faire courir à 5.000 exemplaires en Europe votre billet de ce matin où vous préférez la jeunesse et un petit chapeau rose à l'automne, à la sagesse, à Minerve, aux muses, aux forêts, à Zénon et Platon. « Homme sérieux, vous voilà ! oh ! comme Benjamin Constant écrivait autrement à plus de cinquante uns ! Vous en avez cité des choses d'une gravité, d'une passion, d'une tristesse abandonnée. Allons ! vous êtes jaloux de M=° R[écamier], c'est tout clair. » ↩

« Les choses sont si vastes et si infinies qu'il y a entre elles de quoi justifier tous les jugements individuels contradictoires que nous portons sur elles, et quand chacun a bien taillé avec son esprit dans l'immense cité, il en reste encore. »

Regrettait-il sa jeunesse, elle lui écrivait :

« Que vous me faites pitié, vous autres, avec votre goût de la jeunesse! Que les hommes sages et savants sont préférables ! Platon dit que c'est quand la vue s'en va que l'esprit de l'homme voit clair !...

« Vous dites quelque part (Bernardin de Saint-Pierre, je crois) que la nature soigne la jeunesse et abandonne ensuite son ouvrage. C'est dit d'une belle manière et c'est vrai peut-être, mais combien différemment j'ai senti la jeunesse! Combien alors j'ai trouvé que la nature harcèle, presse et torture son ouvrage, qu'elle en tire par la contrainte le profit, l'usage qu'elle en veut. Nos enfants ne sont pas arrachés de nos entrailles avec plus de violence que la nature en met à nous les faire désirer, rêver, aspirer. Il y a une action cruelle, atroce, incessante, d'elle sur la femme, et si la femme n'est qu'à moitié italienne, si elle est difficile à séduire, si elle résiste et languit, et connaît des nuits d'insomnie et d'horreur, c'est quand elle a passé la jeunesse, qu'elle jette un cri de délivrance, qu'elle se réconcilie avec la nature et trouve que la nature enfin protège son ouvrage. Vous direz : « Vous y voilà donc à voir le mal ! » Oui, pour un jour de tourment payé de mille délices. Et toutes les femmes ne sont pas si folles. Mais c'est ici, c'est dans la forêt, c'est en vous écrivant sans vous voir, en vous voyant peu, qu'on jouit de la vie, d'un âge heureux, qu'on espère au-delà encore mieux, qu'on y compte comme un complément de ce que nous avons vu ici-bas, qu'on se sent en voyage et non au terme, et qu'un jour peut-être, dans un autre séjour, nous nous retrouverons sans les circonstances de la terre, et nous nous comprendrons mieux.

« Mais pour la terre, vous me charmez comme vous êtes. Je vous trouve aimable pour moi et bon. Je ne suis pas sûr que vous ne voltigiez pas, quoique je vous vous croie en général un homme vrai. Mais il y a tant de manières de dire à peu près la vérité.

« Vous m'avez voulu stoïcienne, et je le suis. Ils disaient (les stoïciens) que l'amitié ne pouvait naître qu'entre des gens qui aimaient le bien et l'étude1. »

(1) Lettre inédite. ↩

Ses antipathies, ses haines littéraires étaient parfois excessives. Ainsi elle ne pouvait souffrir Obermann, malgré « le grand ton de son style », et elle ne comprenait rien aux Pensées de Joubert. Et c'est pourquoi Sainte-Beuve lui disait un jour qu'elle manquait de sens critique. Pourtant elle avait le jugement sain et voyait ordinairement assez juste. Parlant de Bayle, qu'elle connaissait à fond, elle trouvait que c'était un « taquin ».

« Et le monde se partage entre les croyants et les taquins. Bayle s'amuse de ce qui trouble les autres, et il veut les étonner, les dérouter, et c'est souvent aussi un incrédule à rebours. »

Parlant de Cousin, elle lui en voulait de « l'argument qu'il avait mis à l'Apologie de Socrate i.

« C'est abominable. Il fallait donc tuer Voltaire, Rousseau, Bayle, vous, tous les hommes qui attaquent les Dieux et l'État. On n'a jamais jeté paroles plus légères, plus inconséquentes, plus dangereuses. Un pair de France ! Il ne l'était pas alors ! Le clergé a bien récompensé son zèle ! Il ne faut pas qu'il meure en laissant cette tache dans sa vie; dites-le-lui donc, mais il a peut-être corrigé cela dans d'autres éditions2. »

(2) Lettre inédite. ↩

Elle avait un faible pour les orateurs et les historiens. Dans l'antiquité, ses dieux étaient Cicéron et Tacite. Dans les temps modernes, c'étaient Pitt, Chatam et Hume. Ici évidemment elle avait subi l'influence de Bulwer.

« Ne dites pas que Cicéron est trop politique pour vous. D'abord on ne saurait l'être trop pour vous, mais il n'est politique dans ses lettres que pour déplorer sa faiblesse, son amitié pour Pompée, les malheurs de sa patrie; il tient la lyre et il est fort digne de vous. Mais y a-t-il rien de plus touchant, de plus aimable, de plus charmant, que cette douleur profonde pour la perte de sa fille calmée peu à peu par l'amitié et la philosophie? On le voit se relever, se ranimer, c'est comme un chant harmonieux, toutes ses lettres respirent la tendresse, la tristesse, et la simplicité. Bien peu de choses sur la terre ont cette hauteur secrète et surtout cette simplicité sublime1. »

(1) Lettre inédite. ↩

Elle disait de Pitt :

« J'ai retrouvé avec Pitt toute ma raison. Il me paraît l'homme qui a été le plus haut comme politique, comme civilisation, voici en quoi : en défendant son pays de l'exemple contagieux de la France, sans jamais attenter à la Constitution. Et en coalisant l'Europe contre Napoléon, il a fait tout ce que peut faire un Anglais, tout ce que peut faire un homme qui agit sous une constitution et qui a l'Europe à sauver.

« Cependant je comprends comment Thiers a pu dire peu éclaire, mot que vous lui reprochez. C'est dans son appréciation de la Révolution française ; il n'a pas assez rendu justice à ce grand mouvement, si beau du moins à son origine1. »

(I) Lettre inédite. ↩

Et encore :

« Que je vous conte une rencontre charmante : Pitt exprime au Parlement ses regrets de n'avoir pas relevé l'antique trône royal de France, et de n'avoir pas vu la noblesse disposée à se rallier autour de la monarchie rétablie, et le voilà qui dit aux Communes :

Me si fata meis paterentur ducere vitam

Auspiciis, et sponte mea componere curas,

Urbem trojanam primum dulcesque meorum

Reliquias colerem, Priami tecta altra marièrent

Et récidiva manu posuissem Pergama victis.

« Et c'est encore ce beau

Et récidiva manu posuissem Pergama victis !

« Hé bien, Pitt est pardonné de n'avoir point aimé les femmes, puisque c'est chez Didon qu'il va chercher sa politique. Peut-on faire une citation plus délicieuse et à laquelle son mince historien du moment peut être plus sensible2 ? »

(2) Lettre inédite du 18 octobre 1845. ↩

Quant à Chatam, elle ne doutait pas que Sainte-Beuve n'eût été son fils chéri, s'il avait fait de la politique active.

« Vous eussiez eu un beau rôle au Parlement, une éloquence que je vous connais, une parole qui a de l'autorité et qui dit ce qu'elle veut dire. Mais je ne sais plus le reste. Un homme politique, vous l'êtes, mais un inflexible ministre, un ferme rocher battu des tempêtes de la guerre et de la tribune triomphant à Trafalgar et mourant à la peine; je ne sais si vous n'eussiez pas pris des moyens plus conciliants, plus humains et peut-être plus sages. Ainsi donc s'en va la gloire de Pitt devant la vôtre! La crainte est que ces hommes exquis ne gardent pas le pouvoir et qu'un rustre le leur enlève. Il fallut aussi une certaine ruse, une certaine habileté auprès de Georges III, qui, avant d'être fou, fut un imbécile entêté et qui, rejetant la haute fierté de Chatam, fut enfin joué par les élégantes façons de Pitt1. »

(1) Lettre inédite du 24 octobre 1845. ↩

On voit qu'Hortense connaissait ses auteurs et avait une culture très étendue. C'est pour cela que Sainte-Beuve aimait tant son commerce. Il avait beau ne pas penser toujours comme elle, il avait toujours à apprendre avec elle. Sans compter qu'elle lui était parfois d'un grand secours. Ainsi, pour en citer un exemple,c'est elle qui lui procura les lettres de Bonstetten dont il fit usage dans son article sur cet écrivain suisse2. Je croyais qu'il les avait eues par le canal de Juste Olivier. Rendons à Hortense ce qui lui revient de droit. Elle avait fait la connaissance de Bonstetten à Genève, et même il lui avait donné un Pline dont elle se dessaisit au profit de Sainte-Beuve. Mais c'étaient surtout les historiens qui la ravissaient. Elle avait plein la bouche de Tacite et Salluste, et plus encore de Hume, « le plus grand historien moderne», à ses yeux, « en ce qu'il a marqué la différence de politique et de vie civile »

(2) C'est elle également qui, en 1848, en pleine bataille des rues, lui indiqua le passage de Bacon sur la Dignité des Sciences et qui, en 1869, lui procura le Talleyrand de Bulwer, dont il prit texte pour écrire ses articles sur ce diplomate, qui firent si grand bruit en 1869, dans le journal le Temps. Je lis, en effet, dans ses Notes inédites sous la date de janvier 1869: « Sainte-Beuve m'écrit qu'il a reçu le Talleyrand et va faire l'article. » ↩

«Il a exposé la science du gouvernement représentatif, et cette politique de balancement qui a fait qu'on s'est armé contre Louis XIV et Napoléon. Il n'expose pas seulement les événements d'Angleterre, mais son coup d'œil jeté sur l'Europe est juste et perçant ; c'est un guide pour tous ceux qui étudieront la politique1. »

(1) Lettre de 1843. ↩

Elle lui savait gré de planer au-dessus des documents, tandis que Mignet et ceux de son école en étaient écrasés, et de n'avoir pas eu la préoccupation de l'art - chose dont les littérateurs français ont trop vanté l'excellence et la nécessité!

« Les poètes et les gens du monde ne comptent dans une histoire que le style. Or, Sismondi et presque tous les historiens de nos jours ne supporteraient pas (à ce point de vue) un sévère examen.

« C'est très facile quand on n'écrit pas de longs ouvrages de venir attaquer le style des longs ouvrages. Le monde ne marcherait pas et on ne saurait pas les faits si chacun écrivait avec la précaution de Béranger1. »

(1) Lettre inédite de 1843. ↩

Je ne sais pas ce que là-dessus pensait Sainte-Beuve, mais je serais bien étonné qu'il n'eût pas été de l'avis d'Hortense. Trop de style nuit aux longs ouvrages, à preuve l'Histoire de France, de Michelet. Cependant Renan trouvait qu'il n'y en avait pas assez dans celle de Henri Martin, et l'on n'a pas oublié l'éloge au vinaigre qu'il fit de cet honnête historien, dans son discours de réception à l'Académie française. Mme Henri Martin en fut si douloureuse ment affectée qu'elle faillit s'évanouir en l'entendant2. - Sous ce rapport, Thiers était tout près de réaliser l'idéal d'Hortense. Elle écrivait à Sainte-Beuve après avoir lu le premier tome de l'Histoire du Consulat :

(2) Je tiens ce fait de Jules Simon. ↩

« Je pense comme vous, c'est simple, noble, plein au fond d'une chaleur et d'une élévation qui se contiennent à la manière des bons écrivains. J'oserais faire deux reproches : une sorte de fatalité acceptée, et une admiration sans critique, car la France et le premier Consul manquaient alors de toute connaissance politique. La campagne de Marengo, le passage des Alpes, tout cela me semble admirable. Et à la fin, ces mots simodes tes, si vrais, si simples : « On peut le dire, la France n'avait jamais vu de si grandes choses. › Tout cela est charmant! s

Cependant, quand elle fut arrivée au cinquième volume de ce livre, il lui sembla que, tout en étant dans la vraie méthode historique, Thiers faisait trop de place aux commérages, et que, suivant le mot de Sainte-Beuve, « lui et l'Empereur allaient trop à l'aventure et à l'avenant1 ».

(1) Lettre inédite d'octobre 1845. - Les volumes suivants de Thiers la désenchantèrent tout à fait, comme on le verra dans sa Correspondance avec Sainte-Beuve. ↩

Elle ne fut vraiment satisfaite à tous les points de vue que par la lecture de Port-Royal. Encore faisait-elle ses réserves sur le fond.

Herblay, 9 mars 1842.

« Faut-il vous écrire un petit billet ou une longue lettre? Faut-il se tenir dans une admiration réservée ou dans un débordement de plaisir? Ce dernier parti me plaît davantage et peut-être vous divertira mieux.

« Vous voici donc à l'Académie tout droit. Voici donc les lettres pures, sans politique ou autre alliage, les lettres mêmes, Montaigne, Pascal, tous les styles, voici des études charmantes. J'ai lu tout à tort et à travers, commençant par Pascal et Jansénius et finissant par Saint-Cyran. Commençons donc par Jansénius, cette machine de guerre trop chargée, qui éclata, dites-vous, pour ruiner ses amis. Vous y avez habilement mêlé Milton et en avez fait de la poésie biblique. Ces grandes questions m'ont plu infiniment; j'aurais même voulu au moins quelque chose sur la grâce et l'Augustinus dont vous nous frustrez.

« Toute l'histoire et le caractère de M.de Sacy me semblent admirables. Voilà l'homme de Port-Royal en cela qu'il ne lisait rien. Parlez-moi des hommes de Port-Royal qui ne lisaient rien, ceux-là j'y crois. Les autres sont des bêtes ou des menteurs; Pascal un malade, Bossuet un homme de cour. Sacy est réservé, saint, nourri seulement de la Bible, tout chez lui est simple et beau, vrai ; par là il l'emporte sur Saint-Cyran, guindé, faux, qui lisait; vous avez voulu invoquer un grand homme en celui-ci ; à la bonne heure ; nous verrons. Ce Fontaine est excellent et dit de belles choses si simplement ! je vais lire ses mémoires. Ces grandes dames et ces nonnes n'étaient pas dignes de Sacy ; les autres, M. d'Andilly surtout, leur convenaient mieux.

«Quand vous avez dit que Montaigne était« l'homme pure créature » vous avez dit quelque chose de merveilleux et qui ouvre l'esprit. En effet, la réformation, c'était un réveil, mais chrétien. Montaigne rentre dans l'homme éternel; la nature se réveille forte, vigoureuse, après une contrainte de seize siècles ; elle va parler, grossière, rustique, elle n'est ni grecque, ni latine, ni chrétienne, un peu de Socrate pourtant. Tout cela est parfait et du plus haut et du plus aimable amusement; cela mène loin et fait penser. Mais quand vous reprenez Montaigne plus loin, il me semble que vous en forcez un peu le sens; il est malicieux, mais pas tout; il doute même de lui ; vous en faites un croyant au rebours, c'est trop.

« Mais, monsieur l'écrivain, vous n'étiez pas femme, vous n'étiez pas obligé d'aimer un homme, je ne vous trouve pas assez tendre, assez passionné, assez déchiré pour Pascal; vous n'êtes pas à genoux, vous n'en parlez pas comme on doit parler des saints. Mais nous verrons plus tard. Quant à l'histoire des Provinciales, c'est charmant, bien conté, amusant, plein de choses, d'idées, de goût, et de l'esprit à pleines mains. On relit par-ci par-là, et on trouve une foule de choses qui ont échappé ! aussi je relirai plusieurs fois.

« Et la critique, l'oserais-je faire par devoir? Elle ne m'appartient pas, je la laisse à de plus savants, et je dirai seulement que Balzac et d'Andilly sont trop longs, qu'il y a trop de portraits et de frivolités. On voit un peu là, derrière, le grand esprit de Marie1, que vous ménagez madame la marquise, madame la duchesse que vous acceptez. Votre héroïne, madame de Guéméné, « la plus belle femme de la cour », vous tient trop au cœur.

(I) Mme d'Agoult. ↩

« Ma critique, si j'en voulais faire, viendrait de plus haut, elle serait toute philosophique et frappant d'abord sur une petite note atroce qui dit que chaque chose a deux noms, et que le troisième est en Dieu ; elle vous demanderait ce que Voltaire, ce que le xvi ne siècle pourrait penser de votre livre.

« Port-Royal fut fondé par des demoiselles qui, vous l'avez dit vous-même, cherchaient un établissement et des intérêts. La religion de ce temps est une religion de cour, c'est une cour qui domine tout ce mouvement, l'esprit ni la connaissance n'en sont pas le point de départ, on le sent à tout instant; la cour, la célébrité furent le but de ceux qui lisaient; et les croyants, comme Sacy, ne lisaient pas. Mais aujourd'hui plus de cour ; qui donc vous rend si faible, vous qui lisez ? Jouons-nous ici la comédie? Le christianisme est-ce une vérité ou non? Y a-t-il un fils, un père ? Avez-vous lu Voltaire et Frédéric le Grand, et Montesquieu? Ne connaissez-vous que madame Récamier et sa coterie depuis Port-Royal? Peut-on écrire de ce ton si on est sérieux et un honnête homme ? Oui, comme Horace qui parle à chaque instant de Jupiter, ce qui le placera moins haut parfois que Béranger.

« Allez, une femme qui honore la vérité ne pouvait être à vous et à M. de Chateaubriand qu'en passant. Il était doux d'être à vous deux, mais on n'aurait voulu avouer vos idées jamais. Vous n'êtes pas des hommes sérieux, ni convaincus, ni pieux, ni sûrs. Vous êtes de son école, et c'est une fausse école. Il faut suivre la science éternelle; si on en dérive on se trompe: il n'y en a pas deux, il n'y a deux mots à rien. Scélérat, il n'y a qu'une science et qu'une vérité; la vérité prend des formes, elle s'entoure de formes à la voix de Jésus-Christ. Mais quand ces formes sont tombées, déchirées, vieillies, salies, profanées, quand de grands hommes en ont fait justice, il faut les laisser dans la tombe et saluer la vérité pure. Voltaire ouvre votre livre, il le lit : « - Oh ! oh ! qu'est-ce ceci? Cet homme ne m'a-t-il pas lu? Est-il de Port-Royal? N'en est-il 'pas? Il va plus loin que moi! Le diable a-t-il fini par descendre après moi? C'est son allure, mais je n'ai pas été si loin. Deux mots à tout ! Je n'ai jamais écrit cela ! »

« On peut parler du christianisme et de la grâce avec vérité, puisqu'il y a des vérités dans le christianisme et la grâce. Mais ce n'est plus du ton d'un catholique. Du temps de Bossuet vivait Leibnitz; on pensait déjà; si ces hommes eussent de bonne foi cherché la vérité, il n'était déjà plus permis de s'égarer, il y avait la Théodicée de Leibnitz. Ils ne cherchaient que la cour, et Bossuet fera la risée des vrais religieux par sa correspondance avec la sœur de Cornuau et d'autres. La cour renfermait tout, et Fénelon, dans une erreur dorée. Des victimes tombaient mortes autour, avec lesquelles seules je sympathise et qui restent à venger. Vous êtes plus près de mourir avec elles que de les venger.

« C'est là ma critique, elle porte loin si, vous, vous voulez la pousser. Adieu, je vous écrirai peut-être encore sur ce livre que je vais relisant et qui est plus plein qu'aucun de nos temps1. »

(I) Lettre inédite. ↩

Elle revint effectivement sur Port-Royal, à propos de l'ouvrage que la princesse Belgiojoso publia vers le même temps sur la Formation du Dogme catholique, mais ce fut surtout pour persifler la princesse. Elle écrivait à Sainte-Beuve :

Herblay, vendredi [1842].

« Vous êtes obligé de lire le deuxième volume de la Princesse milanaise; c'est saint Augustin et la grâce efficace. Elle dit poliment qu'elle n'ose aller à d'autres travaux sur ce sujet. C'est donc Port-Royal. Saluez donc, monsieur, cette belle; il y aura entre vous un rapprochement inévitable. Son esprit est grave et élevé, c'est-à-dire italien. Mais ce n'est pas un livre, elle n'a pas d'opinions ni de but. Et puis une foi stupide. Passe pour une Princesse romaine d'écrire comme cela. Mais une Milanaise galante et voyageuse ! Si c'est si beau de se martyriser, qu'elle se martyrise ! Je n'ai pas vu sa moquerie, mais je n'ai pas lu attentivement. Elle n'aime guère saint Jérôme et saint Augustin, elle les taquine, mais ce n'est rien. Quoi ! ces grands travaux des penseurs du dernier siècle n'ont pas suffi, et voilà, voilà l'ouvrage qui sort de l'école des Terroristes, car quoique Mignet s'en défende, c'est lui, et je le lui reprocherai.

« Ce n'est pas ainsi, monsieur, que vous touchez ces matières délicates. Votre plume malicieuse n'est innocente que pour le curé d'Herblay; vous frappez un peu à la Pascal, à la Provinciale, et bien que je vous reproche de n'aller pas assez franc jeu, je ne vous compare pas à cette Charlotte Corday sous le cilice. Quelques hommes voient, aperçoivent, jugent, posent des principes, mais le troupeau des hommes à tout âge dira, fera tout ce qu'on voudra, rien ne le tient ni le garantit, c'est une pitié. Nous aurons une réaction terrible qui jettera loin ce retour bancal en arrière.

« Ce retour a été conduit par des poètes et non par des esprits; l'esprit nous vengera. De nouveaux maîtres édifieront, mais d'après les travaux du dernier siècle, et tout celui-ci passera comme un rêve amusant. On arrivera au vrai Dieu; les catholiques et les chrétiens avec leurs idoles seront les impies, et on rira de leur frivole zèle. »

Le lendemain, elle lui écrivait encore :

« Attendez, attendez, je vous dis souvent des bêtises ; c'est ce que j'ai fait hier en vous disant que votre Princesse attaquait saint Augustin, mais que ce n'était rien. Je n'avais pas tout lu ; j'ai achevé depuis ; elle fait voir qu'il ne savait guère ce qu'il disait lui-même, mais en le citant seulement. Elle rapporte de longs passages. Mais quand nous analysions avec ennui, dites-vous, ce gros Jansénius, vous attendiez-vous que c'était la beauté qui allait vous le prendre des mains? Heureusement que vous lisiez le vôtre à la maîtresse d'un jour que vous aviez alors. Voici ce qu'elle dit : « Les défenseurs de Jansénius déployèrent dans cette lutte un talent sans égal, une grandeur d'âme étonnante et une profonde habileté. Les défenseurs de l'Eglise catholique, car tels étaient les Jésuites, firent preuve de bon sens et de bonne foi en ce qui touchait à la question elle-même, mais ils employèrent de mauvais moyens1. »

(1) Lettre inédite. ↩

« De bon sens », je ne dis pas non, mais « de bonne foi », c'est autre chose. On sent ici la main de l'abbé Cœur ou de l'abbé Combalot, car on ne sait pas encore au juste quel est celui des deux qui fut le collaborateur de la princesse dans cette œuvre apologétique. Un esprit impartial et averti aurait laissé la bonne foi des Jésuites au fond de son encrier. Mais passons.

« Voilà donc Jansénius à la mode, grâce à vous et à la princesse. Mais, comme Fontaine, elle fait voir que vous manquez un peu de critique. En maître, vous prenez la fleur du talent de ces hommes par partie ; c'est beau, vous nous donnez le beau seul ; vous cachez l'infirmité, la bêtise; on est encore ébloui. Celle-ci nous montre à découvert la folie de saint Augustin et ses contradictions ; elle le juge trop sévèrement même, il me semble. Mais elle le bat par ses armes à lui2. »

(2) Lettre inédite. ↩

On voit que sur le fond elle s'accordait avec Marie. Mais comme elle, elle ne voyait ici que le côté doctrinal du jansénisme. Plus tard, elle s'apercevra qu'il y avait autre chose que la question de la grâce et elle trouvera, pour qualifier les Port-Royalistes, le mot juste, en disant qu'ils furent « les Girondins du catholicisme ».

Elle terminait ainsi sa lettre à Sainte-Beuve :

« Vous, si vous disiez : « Voilà les beaux côtés de Jansénius et de saint Augustin, mais ces grands hommes, etc., etc., mais, mais !..i à la bonne heure ! mais non. Vous ne les attaquez jamais directement. Votre guerre est différente de celle de cette dame. Vous avez plus de force et d'esprit, plus de malice aussi. Elle, on n'y comprend trop rien. De bonne foi, croit-on à ces folies? surtout en les voyant de ce côté stupide, frivole et détaillé, où elle les expose! Mais c'est une femme pour vous charmer; elle est pleine de vos sujets et très capable, grave, profonde même ; c'est un travail d'homme. Comme vous causeriez bien avec elle, en regardant ses yeux, et son sourire le plus beau que j'aie vu !

« Adieu, monsieur, j'ai généreusement réparé cette erreur avec cette docteur. J'ai envie de lui écrire ; me le conseillez-vous ? Je ne pourrai éviter de lui parler de Port-Royal. J'ai causé avec elle dans le monde une fois, où je lui avais enlevé Mignet1 pour deux heures. Mais les auteurs aiment qu'on les comprenne.

(1) Sur les relations de la princesse avec Mignet, consulter le t. II de notre ouvrage sur Alfred de Musset. - Mignet avait beaucoup d'estime pour le talent d'Hortense Allart. Quand elle publia son Histoire de la République d'Athènes, il lui écrivit : « Votre Histoire de la République d'Athènes, je la lis avec un vif intérêt. J'y trouve des récits animés, une façon naturelle et piquante, un talent simple, beaucoup d'esprit et des jugements libres portés sur des faits connus. » (Lettre inédite.) ↩

« Lisez le livre et parlez-m'en. Voulez-vous mon exemplaire de Mignet ? »

Et comme elle savait que Sainte-Beuve ne détestait pas les petites combinaisons romanesques, Hortense lui écrivait, le 24 novembre (1842), en lui envoyant l'ouvrage de la Princesse :

« Si c'était la Princesse elle-même qui vous envoyait son livre, que diriez-vous? Ce n'est pas elle, mais elle sait sans doute qui vous l'envoie, car c'est Mignet, voici comment. Je vous l'ai offert, vous n'avez pas répondu et je l'ai rendu. Depuis j'ai prié Mignet de vous l'envoyer, lui disant que vous croiriez que c'était moi, et que vous et la Princesse vous étiez tous deux Pélagiens. Voilà tout. Gardez l'ouvrage à votre aise, et faites-le mettre après chez Mignet, rue des Capucines, n° 10... Vous me direz promptement votre avis sur ma chère et grave princesse. Je ne lui ai pas écrit, mais j'ai dit toutes les choses aimables à son ami. Aucune autre femme n'a encore montré tant de profondeur et d'attention, mais l'ouvrage ne peut intéresser que les docteurs. Et quel goût! - De Princesse de Trivulze, d'Italie ! Quel style noble et convenable! vous verrez1. »

(1) Lettre inédite. ↩

C'est réellement dommage que nous n'ayons pas les réponses de Sainte-Beuve à ces lettres malicieuses d'Hortense, car nous connaîtrions probablement sa pensée de derrière la tête sur le livre de la Princesse, tandis que nous sommes obligés de nous contenter, à son défaut, des quelques lignes louangeuses qu'il envoya alors à la Revue Suisse1, après avoir écrit à Mme d'Agoult : « Le livre de la princesse B... est sur quelques tables favorisées. Essai sur la formation... du dogme catholique... Voilà comme il faut en faire, quand on se mêle de théologie. Je sais que Mme Récamier, l'autre jour, avait lu Origène. Les modes de notre temps en vérité sont singulières2. »

(1) Voici ces lignes, datées du 28 décembre 1842 : « Il a paru un livre sérieux encore inachevé de la princesse Belgiojoso, Essai sur la formation du dogme catholique; c'est sérieux, catholique d'intention, semi-pélagien et origénien de fond, d'un style très ferme, très simple, enfin une très précieuse curiosité venant d'une Italienne galante, d'une Trivulce. Son nom n'y est pas, mais elle l'avoue. L'ouvrage s'étend, jusqu'ici, depuis saint Justin jusqu'à saint Augustin. Il reste encore 2 vol. à paraître. » Un an après, le 11 août 1843, Lamennais écrivait à Mme Clément : « Ce que vous m'apprenez de la P. Bel (princesse Belgiojoso) ne m'étonne pas le moins du monde. Elle vit assez seule à Marly, plongée dans les livres, à ce qu'on assure. Il est pourtant étrange qu'elle ne vous ait pas envoyé le sien. Vous n'y perdez, au reste, que de l'ennui... » (Lettre publiée par M. Christian Maréchal dans la Revue d'histoire littéraire de la France, n° d'avril-juin 1905.) ↩

(2) Nouvelle Correspondance, p. 88. ↩

Six ans plus tard, quand Port-Royal fut terminé, Hortense, tout en lui gardant son admiration, portait sur Sainte-Beuve ce jugement d'ensemble que l'histoire a ratifié depuis.

« Ce qui sort de Port-Royal publié, c'est que vous êtes dévot et incrédule. Vous jugez ces Messieurs tantôt de leur bord, et tantôt comme eût fait Lucrèce, Il y a telle petite note qui met tout en doute. Chateaubriand a gardé cette note pour sa maîtresse, mais votre maîtresse à vous, c'est l'étude3. »

(3) Lettre inédite. ↩

Ce n'est pas sans à propos que le nom de Lucrèce se présentait ici sous la plume d'Hortense. A cette époque Sainte-Beuve était dominé par ce grand poète latin, et sa camarade d'Herblay était scandalisée en l'entendant lui dire que « Lucrèce était peut-être plus fort ou plus hardi que Virgile ».

Le 14 décembre 1847 elle lui écrivait :

« J'ai lu l'autre jour ce cinquième livre de Lucrèce que vous me citez. Et moi de rire. Voilà bien les poètes ! comment ces hommes-là pourraient-ils être amants constants, ils ne sont pas même fidèles à Dieu ! Ce cinquième livre est très beau, soit, l'imagination en est grande et brillante, mais quel fond pauvre, quelles basses conclusions et qu'on va mal se moquant des peuples en s'égarant plus qu'eux !

« Je vois partout l'intelligence, la combinaison, dit Lucrèce en termes magnifiques, mais je la nie, elle sort toute de la pierre et du bois. »

« Ne m'écriviez-vous pas cet été qu'en retrouvant le grand air de la nature, tous les doutes s'en vont et qu'on est croyant dans les champs ? Pourquoi ne m'avez-vous donc pas fait vos réserves sur ce cinquième livre, qui est raisonné aussi bêtement que raisonne M. Littré? Les gens un peu vifs sur Dieu ne sont pas si tolérants. Vous approuviez Bacon de dire que les esprits déroutés d'abord par les causes secondes reviennent à la cause première en voyant que la chaîne de tout tient au trône même de Jupiter. Hé bien, disons donc : « Les faibles esprits s'arrêtent aux causes secondes et s'y fracassent ; mais les forts esprits n'oublient jamais la cause première et s'y tiennent fermement » - Et M. de Humboldt, si incrédule, ne va-t-il pas tout à coup se demander si le secret de Dieu ne serait pas dans ce côté de la lune que nous ne voyons jamais ? Il avait devant lui l'immensité pour croire en Dieu, il va se tourner dans un côté de cette petite misérable lune ! C'est là une naïveté commune à tous les athées.

«Si vous dites que vous n'avez voulu louer Lucrèce que comme poète, vous aurez tout réparé, mais alors il ne sera pas grand poète, vrai poète, ému par la tendresse, par le côté divin des choses, et on préférera toujours Virgile et le pieux Enée, qui n'a vaincu l'amour que par les Dieux.

« C'est ce que font sur la terre les gens sensibles. A nous autres femmes, il nous faut un homme ou un Dieu, et quand Dieu cesse de s'offrir à nous sous les traits d'un homme, il vient intellectuel et calme, et nous parle dans la solitude. Mais que faire avec Lucrèce? Ce serait un néant de l'intelligence et de l'humanité.

« La question n'est pas de savoir si l'on est immortel, et on peut, comme Confucius, se contenter et s'enchanter d'une existence terrestre. Mais la question de lumière ou de ténèbres, d'honneur ou d'enchantement, est une intelligence présidant tout. Or nulle femme, nulle mère ne peut la nier, il ne faudrait avoir ni sens ni entrailles, n'avoir connu ni les délices, ni la maternité. C'est la mère qui conçoit le mieux le Dieu père. Que les hommes en jugent à leur façon, mais j'ai plus foi en Virgile qu'en Lucrèce.

« Voilà ce qui sort souvent de vos lettres et de vos écrits : un esprit étendu, juste, excellent, fort, hardi, épuisant la matière qu'il traite, mais manquant de fermeté, ne concluant qu'en l'air.

« Je vous le dis et peut-être je me trompe, ce que je dis est peu de chose, mais nous allons vous voir à Pascal1. »

(1) Correspondance de Sainte-Beuve. Lettre du 13 juillet 1863. ↩

Hortense se trompait, en effet, en croyant que Sainte-Beuve concluait en l'air. En voulant tout approfondir, faire le tour de toutes les conceptions, de tous les systèmes philosophiques, il en était arrivé à douter de tout, comme Montaigne. Mais sa bonne foi était entière, et ses derniers jugements aussi libres, aussi sains, aussi solides que les premiers.

Seize ans après avoir reçu cette lettre d'Hortense, et l'on sait que dans l'intervalle il s'était accompli de graves événements, Sainte-Beuve écrivait à son amie :

« Il se prépare une grande bataille. Les esprits philosophiques s'y reconnaîtront à de vraies marques. J'en suis après tout. J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. Je suis vieux, et j'ai chassé tous les nuages. Je me mortifie moins, et je vois plus juste. Il est dommage que tout cela ne puisse durer et que le moment où l'on est le plus maître de soi et de sa pensée soit celui où elle est le plus près de faiblir et de finir1. »

(1) Lettre inédite. ↩

Tout cela était exact, au fond, et Sainte-Beuve nous explique fort bien ses différentes mues en disant qu'il était un esprit philosophique. Les esprits de cette nature finissent rarement, en effet, par le Credo. Cependant m'est avis qu'il se vante ou qu'il s'abuse en assimilant au cygne de Léda son christianisme de la période romantique. Quand il fit les Consolations, il était tout aussi sincère - j'aime à le croire du moins - que lorsqu'il fit Joseph Delorme. Autrement, il aurait joué une comédie qui ne serait pas digne de lui. Que dans son christianisme à la René le cœur ait eu plus de place que la logique et la raison, je le veux bien. Que ce soient les deux yeux noirs du Livre d'amour qui aient précipité sa conversion, c'est possible encore. Mais cela dut se faire insensiblement et comme à son insu. En tout cas, il n'est pas douteux que, de 1830 à 1840 et même un peu plus tard, il fut réellement chrétien. On n'a pour s'en rendre compte qu'à lire les premiers volumes de Port-Royal. Il ne cessa de l'être - et la rencontre est assez curieuse - qu'aux approches de la mort de Chateaubriand. Il ne l'était plus ou si peu ! à Liège, quand il professa son cours sur lui et sur « son groupe littéraire». Et cependant - chose remarquable - il ne douta jamais de la sincérité religieuse de René. Tout en prenant plaisir à mettre a nu son épicurisme catholique, il n'osa pas dire que sa religion avait été pour lui « comme le Cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles ». Pourtant il aurait pu lui appliquer ce mot aussi justement qu'à lui-même !... Non, ce qui fait la force de la critique de Sainte-Beuve, ce par quoi il demeurera en quelque sorte supérieur à son œuvre, c'est qu'à travers toutes ses transformations il ne chercha jamais que la vérité.

Hortense, qui le connaissait à fond et regretta plus d'une fois de le voir descendre la pente qui mène au matérialisme, lui rendait sous ce rapport pleine et entière justice.

J'ouvre ses Enchantements et j'y lis, sous la date de 1849 :

« Je dîne à Paris chez Mme Hamelin avec Didier très aimable. Sainte-Beuve, que je pressentais là, vient le soir. Je ne l'avais pas vu depuis deux ans ; il est violent, emporté, amusant. Il dit que les lettres de Chateaubriand que je lui ai prêtées sont admirables... C'est la dernière fois que je l'ai vu, car nous n'avons plus fait que nous écrire plus ou moins souvent, ne nous trouvant plus dans les mêmes lieux. Il voulait venir me voir à Bezons, mais il attendait l'inspiration pour ses visites, comme pour la poésie, afin de savoir plaire. Il ne vint pas et resta pour moi toujours le Sainte-Beuve frêle, maigre, et un peu malade que j'avais connu, mais il garda plus réellement, et à jamais, ces deux traits de son haut caractère : le désintéressement et la sincérité. »

Restons sur cette équitable et forte parole. Je pourrais citer encore mainte lettre de cette incomparable amie, car c'est à peine si j'ai écrémé sa correspondance, et elle vaut qu'on la publie toute1. Mais en de pareilles études il faut savoir se borner. A mon commentaire je n'ajouterai donc, en terminant, que l'expression d'un regret profond-celui qu'Hortense ait jugé à propos de détruire les lettres de Sainte-Beuve. C'est une perte irréparable.

(1) Je renvoie le lecteur au volume de ses Lettres à Sainte-Beuve, qui paraît en même temps que celui-ci. ↩