Béranger. XXI. Fontainebleau, 12 janvier 1836
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A mon retour de la Picardie, j'ai trouvé vos deux lettres, celle que vous aviez perdue et celle où vous m'annonciez que votre colère commençait à se calmer. Comme j'ai mis du temps à y répondre, j'espère que maintenant vous êtes tout à fait radoucie, et ne m'en voulez plus qu'un peu de ne vous avoir pas laissée me faire une fortune. Savez-vous qu'en province j'ai trouvé des gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 500.000 francs. Un demi-million, quelle aubaine pour un pauvre diable ! Selon ces calculateurs et un peu selon moi, les notabilités se seraient empressées de concourir à cette bonne œuvre; ministres, pairs de France, préfets, etc., etc. Que sais-je? Des princes même seraient venus se réunir aux braves gens de la classe ouvrière pour m'enrichir à tout jamais. Eh ! c'est justement cela qui m'a dû faire peur, plus peut-être que toutes les raisons que je vous ai données. Si je ne vous en ai rien dit, c'est par la crainte de votre indiscrétion. Aujourd'hui que cette affaire est loin de nous, vous devez sentir que si cette malheureuse souscription eût tourné comme il était à craindre, je me trouvais l'obligé, non seulement du peuple, mais des riches et des grands peut être, dont le nom eût éclipsé ceux des pauvres et bons artisans, pour qui j'ai de la reconnaissance autant que s'ils étaient venus prendre part à cette cotisation. C'était là ma grande cause de répugnance, et celle que je ne voulais pas exprimer alors.
Mais comment vivez-vous ? m'allez-vous dire. Très bien. Je suis à Fontainebleau depuis le 20 août, avec mes deux vieilles et une Cendrillon pour domestique ; j'habite une petite masure très commode, dont le jardin est bien suffisant dans un pays où les promenades sont si vastes et si magnifiques. Je ne manque de rien et me plais dans cette solitude, incomplète encore, parce que plusieurs amis ont voulu s'assurer par eux-mêmes que Fontainebleau n'était pas tout à fait un cimetière, bon tout au plus pour des ombres. Incessamment je vais y avoir pour voisin S. M. Louis-Philippe, ce qui ne m'arrange que fort peu, parce que les vivres vont renchérir; ces rois sont si gros mangeurs ! Heureux ceux qui ne sont leurs voisins que pour 15 jours 1
Etc., etc.