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L'Enchanteur 1768—1848

Béranger. II

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 5 min de lecture · p. 257–260 · chapitre 20 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

(Adressée à Milan.)

23 janvier 1826.

Avec combien de plaisir j'ai reçu vos deux lettres, mais surtout la dernière, quoique vous ayez négligé de m'indiquer le moyen de vous répondre. Vraiment, vous avez pensé à moi, au milieu des merveilles qui frappaient vos regards, et parmi les fêtes dont vous étiez l'objet ! Quoi ! c'est sur mes chansons que vous arrêtez vos yeux, et que vos yeux laissent couler des larmes. Heureuses chansons! vous avez enfin trouvé le moyen de me convaincre de leur mérite. Cette fois, nous ne disputerons pas ensemble. Vous pouvez dorénavant me parler de mon génie. J'y crois à tout jamais. Que je suis heureux de vous occuper quelques instants! Vous avez bien raison; l'admiration, même celle qu'inspirent les grands talents aux juges éclairés, était bien peu de chose pour moi auprès de l'affection que les lecteurs de mes chansons peuvent porter leur auteur. C'est là quelque chose de réel, qui doit plaire plus que tout à un homme qui n'a pas mis son bonheur en vanité. Vous savez à quoi tient la faible idée que j'ai de mes productions. Mon esprit a vu bien au-delà; aussi ma réputation, que je ne puis pas contester, ne m'éblouit-elle pas. Mais si mon petit livre peut me faire aimer, je serai trop heureux; il deviendra ce qu'il pourra : je le bénirai toujours, en pensant qu'il a adouci quelques peines, consolé quelques exilés, et plu à des femmes aimables et spirituelles. Vous souriez peut-être de pitié en lisant ces derniers mots. Que voulez-vous? je suis fait ainsi, et J'aime à vous l'apprendre. Oui, c'est surtout à votre sexe que je suis jaloux de plaire. Aussi, combien ai-je été sensible à tout ce que vous me dites de bienveillant. Quoi ! vous avez de l'amour pour moi quand vous me lisez ! Si vous pouviez en effet confondre le livre et l'auteur, dans de pareils moments, je crois que j'en deviendrais fou. Mais ne le suis-je pas, de penser que cela se puisse jamais? Ah ! j'ai vieilli trop vite! et puis, et puis, etc., etc. On vous a donc appréciée là-bas tout ce que vous valez ; tant mieux! Il paraît que vous êtes devenue prophète dans votre pays, puisque vous me dites que Milan est votre ville natale. N'y prenez pas trop de plaisir, toutefois, vous ne voudriez plus nous revenir. Mais ne voilà-t-il pas que j'apprends que vous partez pour Florence? Vous oublierez vos pauvres Français, que vous avez raison de trouver injustes. Tous ne sont pourtant pas coupables, bien que vous m'accusiez de ne jamais vous comprendre. Peut-être apprendrez-vous un jour par vos amis que je vous ai mieux comprise que vous ne le pensez. Quant à moi, il y a, dans mon organisation, quelque chose de singulier que je voudrais pouvoir vous expliquer. J'ai une existence inférieure, qui se refuse souvent à se répandre au dehors. II y a de l'ours au fond de tout cela. Quand on veut forcer ma tanière, je m'épouvante ou je pousse des hurlements. Et vous, vous, curieuse de tout voir, de tout connaître, vous y allez avec un long bâton, et de ci! et de là ! et puis allons! et puis encore ! Mon ours se met en défense, donne des coups de museau, crie; et vous ne vous informez même pas si la pauvre bête est blessée. Il est vrai que vous y attrapez des égratignures, mais vous êtes heureuse d'en être quitte à si bon marché. Bien d'autres que vous ne s'en tireraient pas ainsi. Tout en me blâmant, convenez du moins que si je n'étais pas ainsi fabriqué, il me serait impossible d'aller dans le monde, où je me laisse entraîner, sans y perdre de ma forme naturelle, de mon instinct, de mes mœurs particulières, à qui je dois peut-être ce talent, qui vous plaît encore sous un autre ciel, et auprès des tombeaux de tant de grands hommes!

Mais je me laisse trop aller au plaisir de vous parler de moi.

J'ai revu madame ***. Bon Dieu ! qu'elle est changée; on la dit bien souffrante. Je lui ai parlé de vous. Celle-là ne doit guère vous comprendre. A la bonne heure, madame Regnaud, quelle excellente femme ! Madame Davilliers m'a chargé de vous dire qu'elle vous portait le plus vif intérêt. Je ne vois que des gens qui en font autant. Depuis que vous n'êtes plus ici les éloges pleuvent. Monti a-t-il fait un sonnet sur vos beaux yeux ou sur votre sourire ? A propos, entendez-vous l'italien? J'ai voulu l'étudier autrefois : il ne m'en est pas resté un mot. Les sonnets de Pétrarque, que mon maître m'aidait à traduire, me paraissaient la chose la plus ennuyeuse du monde. N'en dites rien où vous êtes, puisqu'on y parle un peu de moi.

Je viens de recevoir un billet de vous, qui m'annonce un duc de Valombrosa. On m'apprend qu'il n'ose venir me voir, je n'y comprends rien. Je n'ai pas les premiers volumes de mes chansons, et ne sais où les trouver. On vient de publier une mauvaise édition des 3 vol. ; les chansons condamnées n'en font pas partie, mais, par compensation, on y a mis mon portrait, pour lequel je n'ai jamais posé, et qui m'a beaucoup fait rire. Il a encore les lunettes que je portais il y a 4 ans; mes amis prétendent que je devrais enfin faire faire mon portrait, mais je trouve cela si niais que j'aurai bien de la peine à m'y décider, d'autant plus que ceux que j'ai vus jusqu'à présent m'ont beaucoup fait rire. Vous m'aviez promis le vôtre, où est-il ?

Tous nos amis se portent bien. Il y a force bals, force dîners. On a l'air de s'amuser, c'est toujours ça. Ma santé a bravé jusqu'à présent la mauvaise saison : j'ai encore deux mois difficiles à passer. Manuel, qui se porte un peu mieux, est toujours en Lorraine. Il doit nous revenir bientôt. Mignet vous remercie de connaître par vous l'opinion de Sismondi sur son ouvrage.

Vous me dites qu'on m'admire en Italie; j'en suis fier : c'est un pays qui me tient au cœur. Mais il possède en ce moment des poètes français qui lui conviennent mieux que moi. Lavigne et Lamartine ont plus ce qui convient aux Italiens que votre chansonnier. Je viens de voir pourtant que l'accueil qu'on leur fait n'est pas le même. L'un est festoyé, et l'autre obligé de se battre1. Si j'allais là, que me resterait-il? En tout cas, vous pouvez y préparer ma réception. Je vois que vous y avez du crédit; usez-en en faveur de votre ami, car il se pourrait bien qu'un jour le pauvre barde gaulois allât chanter sur les ruines de Rome.

(1) Allusion au duel de Lamartine avec le colonel Pépé. ↩

Adieu, pensez à moi aussi souvent que je pense à vous, et écrivez-moi, mais directement et sans me ménager les ports de lettres ; il faut attendre trop longtemps. Adieu encore une fois.

Tout à vous de cœur.