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L'Enchanteur 1768—1848

Béranger. Rue Basse,

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 3 min de lecture · p. 292–294 · chapitre 28 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

XV

Passy, 2 juillet 1832.

Votre lettre, qui ne fait que de me parvenir, est bien vieille de date. Elle ne m'en fait pas moins de plaisir. Après avoir reçu Sextus, j'avais été pour vous en remercier et en causer avec vous. Malheureusement vous veniez de nous quitter. Je n'ai pu savoir le motif d'une fuite si prompte : je crois pourtant que Jouffroy m'en a dit la raison, mais je ne me la rappelle pas.

Vous voulez savoir mon avis sur votre ouvrage; cela vous est-il bien nécessaire? Vous ne tenez pas beaucoup plus compte des éloges que des critiques. D'ailleurs, les critiques, comme vous le dites fort bien, vous les devinez. Oui, vous avez raison, car elles seraient celles que je vous ai déjà faites pour Gertrude et Jérôme. Quant aux éloges je n'ai qu'à ajouter à ceux que je vous ai adressés sur ces deux romans. Votre style me paraît avoir acquis encore, Il y a à la fois plus de flexibilité et plus de fermeté. Il est vraiment de main de maître. Plusieurs de vos amis et des personnes que vous ne connaissez pas en jugent ainsi. Il m'a surtout charmé dans vos fragments sur l'Italie. Là, dégagée des obligations du roman, il m'a quelquefois étonné. Je ne veux pas dire toutefois qu'il n'y ait pas souvent le même mérite dans les pages du roman ; il y en a certes de fort belles, ce qui n'empêche pas votre madame de Longueville de porter malheur au pauvre Sextus, qui ne me semble plus être qu'un idiot dès qu'il s'amourache de cette pédante vaniteuse.

Tout ce qu'il y a de justes réflexions, de faits résumés, de peintures heureuses et concises dans vos fragments, doit vous consoler d'échouer dans la peinture de cet amour aristocratique. Ne vous obstinez pas au moins, vous pouvez le plus.

Bien des choses ici se sont passées depuis que vous m'a vez écrit. Je ne sais ce que vous en pensez là-bas. Le parti républicain, avec lequel vous savez que je sympathise, a commis une faute énorme qui a eu d'affreux résultats. Le gouvernement n'a pas voulu être en reste ; on venait de lui procurer un triomphe facile, il l'a sur-le-champ compromis par sa mise en état de siège.

Je vis loin du monde, au fur et mesure je romps toutes mes anciennes relations et me prépare une vie d'ermite. Malgré les perturbations présentes, malgré toutes celles qui doivent avoir lieu encore, je sais où nous arriverons. La révolution de Juillet m'en a donné la ferme assurance. Je ne suis donc pas inquiet de l'avenir. Aussi ne me coûte-t-il pas de ne me point mêler des affaires présentes. Elles sont dirigées par des hommes incapables et souvent aveugles. Les antagonistes de ces hommes sont, comme eux, aveugles et incapables. Il en est toujours ainsi à des époques de transition. Ce qui me fâche, c'est de voir toujours les sales petites passions personnelles mêler leur boue infecte à la vase du grand fleuve troublé par tant de tempêtes .

Vous avez raison, je m'applaudis de ce qui arrive en Angleterre, non comme un ennemi des Anglais, loin de cela, mais comme un ami de l'humanité, qui a toujours vu qu'en Angleterre était le plus grand obstacle à la révolu« tion sociale que j'ai rêvée, cette révolution sainte, celle de l'égalité, complément de la révolution faite par le christianisme.

Ce mot me fait penser à M. de Chateaubriand. Je l'ai été voir deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieu! qu'il a besoin de gloire et de bruit! Du reste, il est toujours fort spirituel et fort aimable. Mais il ne devrait pas écrire si souvent dans les journaux. Sa première lettre, datée de la prison, le met dans la nécessité, pour être conséquent, de sortir de France à présent que le voilà libre. Heureusement les inconséquences ne lui coûtent pas. Je voudrais bien qu'il nous restât. Il fait semblant de m'aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais.

Me voici à bout de papier. Adieu, portez-vous bien et écrivez-moi,

A vous de cœur,