Chapitre IV. Hortense, Sainte-beuve et Mme d'agoult
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1. - Sainte-Beuve et le Glou d'or. - Comme quoi ce chapitre fait suite à celui de Mme d'Arbouville dans mon livre sur Sainte-Beuve. - C'est Béranger qui avait mis l'illustre critique en rapports avec Hortense. - Le pied-à-terre d'Hortense, rue Saint-Nicaise. - Ses premières lettres à Sainte-Beuve. - Sentiment qu'elle éprouve pour lui. - Il lui fait, en 1841, les vers qu'il a publiés à la suite de Joseph Delorme. - Pourquoi Sainte-Beuve se contenta de planter « le clou d'or » avec Hortense. - Influence de M. Molé sur lui. - Tory par nécessité. - Hortense et Mme d'Agoult.
II. - « La Corinne du quai Malaquais. » - Sonnet de Sainte-Beuve à la comtesse Marie. - Fut-il l'amant de Mme d'Agoult? - Lettres de Mme d'Agoult à Hortense et à Sainte-Beuve. - Lehmann et Charles Didier. - A propos des romans de Lucrezia et de Nélida.- Hortense prend parti pour Mme d'Agoult contre George Sand et la raccorde avec Sainte-Beuve. - Lettres inédites d'Hortense à ce sujet. - Séjour de Mme d'Agoult à Herblay. - Sainte-Beuve l'y rejoint. Lettre inédite de Mme d'Agoult sur Port-Royal. - Mme d'Agoult jugée par Barbey d'Aurevilly. - Comme quoi elle était autre chose qu'un bas-bleu et qu'un « pantalon bleu ».
III. - Lettre inédite de Sainte-Beuve à Hortense. - Il lui demande de rester sur « le clou d'or ». - Hortense en prend malaisément son parti. - Sa correspondance littéraire avec lui. - Son opinion sur Bayle, Senancour et Joubert. - Son faible pour Cicéron et Tacite. - Les hommes politiques contemporains qu'elle préférait. - Chatam et Pitt. - Ce qu'elle pensait de Hume. - C'est elle qui procura à Sainte-
Beuve les lettres de Bonstetten et qui lui donna le Pline de cet écrivain. - Mignet et Sismondi. - Le style dans les ouvrages de longue haleine. - Ce qu'Hortense écrivait à Sainte-Beuve sur l'Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers. - Ses lettres sur Port-Royal. - Elle envoie à Sainte-Beuve le livre de la princesse Belgiojoso sur la Formation du dogme catholique. - Son opinion sur ce livre. - Jugement définitif qu'elle portait sur le Port-Royal de Sainte-Beuve. - Elle lui reprochait de préférer Lucrèce à Virgile. - Lettre inédite à ce sujet. - Comment Sainte-Beuve expliquait ses différentes mues. - Le Cygne de Léda, - Hortense rend hommage au désintéressement et à la sincérité de Sainte-Beuve. - Pourquoi brûla-t-elle les lettres du grand critique ? - Perte irréparable.
Si mon livre sur Sainte-Beuve était encore à faire, je mettrais ce chapitre à la suite de celui que j'ai consacré à Mae d'Arbouville. Il le complète, en effet, sur un point important, qui est « le clou d'or ». On sait quel sens attachait à ce mot le grand critique.
« Posséder, disait-il, vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou d'or de l'amitié1. »
(1) Cf. le Glou d'or, publié par Jules Troubat, chez Calmann Lévy. ↩
Pour Sainte-Beuve, l'amitié entre homme et femme n'était durable qu'à ce prix. Il fallait, suivant lui, « qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé, qu'il y ait eu abandon, faiblesse. Lorsqu'il disait cela à Mme d'Arbouville, je crois qu'il l'avait expérimenté avec Hortense. Mais Mme d'Arbouville avait de l'amitié une conception plus pure; s'il est vrai, comme il l'a écrit lui-même, qu'elle ne sut pas être entièrement son amie1, elle ne l'en aima pas moins à sa façon, qui fut très noble et très touchante...
(I) Il écrivait, le 3 avril 1853, à Mme du Gravier : « A toutes les questions sur Mme d'Arbouville, je crois qu'il n'y a qu'une réponse : Elle avait l'imagination ! elle avait la foi et le génie ! avec cela, on pleure, on rit, on s'intéresse à des créations nées de nous-mêmes, on les fait vivre aux yeux de tous, on y met de soi et l'on ne s'y met pas tout entier : c'est là l'éternel mystère. Sa souffrance réelle était sa laideur : elle la recouvrait d'un voile éblouissant d'esprit, de bienveillance, d'agrément. La louange lui était très chère et la consolait de beaucoup de choses. Elle était très dépendante du monde et de l'opinion. Elle dépendait des salons, elle qui valait mieux. Elle avait une source naturelle et sincère, une source qu'on peut appeler créole de bonté, un trésor de sensibilité qu'elle n'avait placé à fonds perdus nulle part : cela se retrouvait et circulait dans les œuvres de sa composition et de sa fantaisie. Ma plume est trop lourde pour parler d'elle aujourd'hui : excusez-moi, nous en reparlerons à quelque heure vague de l'après-midi. Elle voulait plaire et être aimée plutôt qu'aimer. - J'en sais quelque chose. i (Lettres inédites de Sainte-Beuve à Mme du Gravier, publiées par M. G. Michaut dans la Revue latine du 25 septembre 1905.) ↩
Un vieil adage conseille à l'homme de rester sur sa faim. La sagesse, en amitié, consistait, aux yeux de Mme d'Arbouville, à rester sur son désir. Malheureusement, Hortense ne fut jamais maîtresse du sien. Quand il était un peu trop vif, au besoin elle le faisait naître chez l'ami qu'elle voulait posséder.
Tout d'un coup un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer, lui disait Sainte-Beuve dans une pièce de vers que nous trouverons plus loin. Et comme elle était très désirable, on s'empressait généralement de répondre à ses avances.
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Les relations de Sainte-Beuve avec Hortense Allart remontaient à l'année 1831. C'est Béranger qui les avait présentés l'un à l'autre. L'année suivante, Hortense communiquait à Sainte-Beuve, pour l'aider à peindre leur ami commun plus au vif, la lettre de Béranger sur le Grenier, que j'ai donnée chapitre précédent1, et Sainte-Beuve lui procurait une loge pour la première représentation du Roi s'amuse2. Hortense était alors au plus fort de sa passion pour Bulwer. Cependant Sainte-Beuve lui plut tout de suite par sa conversation diserte, sa parole douce et mesurée, la richesse extraordinaire de sa culture intellectuelle. Longtemps après, elle écrivait à George Sand qu'il avait « toujours été tourmenté des choses divines3 ». Comme elle connaissait elle-même ce divin tourment, je ne serais pas surpris qu'elle ait voulu l'apaiser, - ou l'entretenir, - quand, en 1841, elle se jeta dans les bras de notre « Joseph Delorme ». Elle était libre, à ce moment, lui aussi. Dix ans plus tôt, il lui aurait laissé son manteau, comme il fit à George Sand, parce qu'il avait, le cœur plein d'une autre image! Cela ne l'empêcha pas d'ailleurs, d'apprécier sa beauté, son mérite, et de louer son roman de Sextus dans la Revue des Deux Mondes1. Mais il ne sentit réellement tout son charme que dans l'épanouissement de la quarantième année. Elle venait d'accomplir son second voyage en Italie et, tout en habitant le bourg d'Herblay, elle avait loué rue Saint-Nicaise, à deux pas de la maison où le père de Béranger avait tenu jadis un cabinet de lecture, un appartement à l'Hôtel du Rhône, où elle prenait plaisir à recevoir ses amis. C'est là qu'elle revit Sainte-Beuve. Il lui fit passer en causeries des journées si charmantes, que, pour être plus seule avec lui, pour en jouir davantage, elle l'invita à venir la voir dans sa petite maison d'Herblay2.
(1) Page 86. ↩
(2) Corresp. de Victor Hugo, lettre à Sainte-Beuve du 13 novembre 1832. ↩
(3) George Sand, Histoire de ma vie, t. IV, éd. de 1876. ↩
(1) N° du 15 mai 1832. ↩
(2) « J'ai connu peu d'hommes qui savaient causer, a-t-elle écrit dans ses Notes inédites. Sampayo, Libri, Passy, Sainte-Beuve. Quant à Chateaubriand, il ne discutait pas, il plaisantait doucement, il était fin, agréable, mais il ne traitait pas une question. Je n'ai vraiment causé qu'avec Sampayo, Libri et Sainte-Beuve ». ↩
Les premières lettres d'Hortense au critique des Lundis sont de cette époque. Il eût été fâcheux qu'il les eût anéanties, car elles lui font encore plus d'honneur à lui qu'à elle, et elles prouvent - comme je l'ai soutenu mainte et mainte fois - que Sainte-Beuve, en dépit de sa laideur proverbiale, eut autant de succès auprès des femmes du monde que s'il avait eu sur les épaules la tête olympienne de René3. Il est vrai qu'il était de sa race !
(3) Peut-être même est-ce pour cela qu'il avait conservé cette correspondance. En tout cas, elle détruit radicalement certaine légende relative à ses conquêtes féminines. S'il faut en croire M. G. Michaut, qui en fait état au cours du Livre d'amour de Sainte-Beuve (p. 307), il aurait déclaré, dans un passage de ses Cahiers inédits, qu'il n'avait amais possédé qu'Adèle. J'en conclus que ce passage était écrit avant sa liaison avec Hortense et que ses fameux Cahiers - une des richesses du regretté vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul -n'étaient pas tenus à jour. ↩
Hortense lui écrivait d'Herblay, le 21 août 1841: « Sparte avait de saintes lois, Cicéron parle de sa piété, les anciens se servent du mot sacré, il ne faut donc pas dire que le christianisme a tout découvert, et en fait de sainteté même, l'Inde était aussi forte que lui.
« Vous êtes scrupuleux, êtes-vous saint? Le scrupuleux ne sera jamais saint pour lui. Moi qui ne suis ni sainte ni scrupuleuse, j'aime à nager dans ces idées-là, et j'aime à y nager avec vous. Vous m'avez dit que j'étais très pure, et je vous trouve très naïf quand vous vous livrez vous-même avec tant de grâce et de modestie. Où votre naïveté ne pourrait-elle point entraîner ma pureté, si elle n'était elle-même rangée sous de saintes lois? La naïveté et la pureté aux prises ! Mais qui sait les chemins, et quels chemins! où elles ne s'engageraient point!
« Il y a une chose agréable par-dessus tout dans ce siècle de copies, de rôles, de statues, c'est l'originalité, et bien que vous ayez sans doute marché parfois sous quelque étendard, il y a un fond chez vous très original, en même temps qu'il est très spirituel, très fort, très aimable et très doux.
« C'est à l'âge où nous sommes, d'ailleurs, que le caractère se dessine tout à fait, et qu'on connaît son chemin et tout. Vous disiez très bien, l'autre jour, que si le sort vous avait préparé la politique, vous en eussiez fait avec plaisir. C'est ce qu'il faut à l'avenir en France, que le pays prépare et offre la politique aux hommes distingués. Mais si vous l'appelez un peu, elle viendra.
« J'ai repris canem sensium, il y a dans la loi allemande qui primus currit, l'autre dit grand chien, puis-je y mettre chien dressé? Pour le payer autant qu'un esclave il fallait qu'il eût un mérite. La femme se payait 600 sous, et l'homme 200. Mais la femme qui n'avait pu avoir d'enfant, et la femme après 40 ans ne se payaient que 200, comme l'homme. Il semble, à voir leur loi, que la femme tesait les entants à elle seule. A la loi de combat, ils disent : « Si la femme est guerrière, elle combattra. » Donc il y avait des femmes guerrières, donc il y avait des amazones. Que les détails de nos lois, la procédure, l'héritage, etc., soient antipoétiques, vous avez raison ; mais cette société guerrière, rustique, forte, qui en est aux lois de la nature plus qu'aux lois sociales, à la poésie d'Homère ou d'Abraham plus qu'à la vie civile, certes elle est intéressante et pittoresque ou rien ne l'est. Ils n'ont pas le seul chien sensium, ils en ont de trente espèces avec des noms allemands. Je reviendrai avec vous sur ce gros livre. Montesquieu appelle ces lois « d'une simplicité admirable ».
« Adieu poète, adieu penseur, adieu chrétien, impie, incrédule, adieu homme naïf ! j'espère vous voir bientôt. Demain samedi, à 4 heures, vous trouveriez la voiture d'Herblay. Mais vous êtes peut-être en Suisse!
« Je rouvre ma lettre pour vous dire qu'il m'est très désagréable d'écrire tout cela à M. Delorme, que je ne connais point1. »
(I) Cette lettre inédite était adressée à « Monsieur Delorme, cour du Commerce, n° 2, près la rue Saint-André-des-Arts ». On sait que Sainte-Beuve s'était caché là, en 1830, pour éviter, s'il faut en croire Pavie, les corvées de la garde nationale. Il y resta jusqu'à son entrée à la bibliothèque Mazarine. ↩
Tel est le ton général des lettres d'Hortense à Sainte-Beuve : de la critique littéraire et philologique, de l'histoire, de la politique, de la morale... le tout broché sur un fond de sympathie et d'amitié amoureuse qui chaque jour ira s'accentuant davantage. Car si elle fut ensorcelée comme les autres par sa parole dorée, ses airs de petit saint qui n'en veut qu'à l'esprit, ses façons discrètes de s'y insinuer de proche en proche, Hortense fut peut-être la seule capable de lui tenir tête, de discuter sur toutes choses avec lui, de le redresser à l'occasion et de lui donner, sur les auteurs anciens et modernes, de belles et bonnes références.
Cependant, Sainte-Beuve, n'ayant pu se rendre à son invitation, pour raison de santé, reçut d'elle la nouvelle lettre que voici :
Herblay, 24 août 1841.
« Votre maladie c'est le talent, permettez-moi de ne point m'en inquiéter. J'espère vous donner à dîner, hôtel du Rhône, à la fin de la semaine, je ne vous ai plus attendu ici avec la pluie. J'irai à Paris pour prendre des livres, et je vous écrirai alors.
« Vous m'avez fait des vers! j'en suis curieuse, envoyez-les moi donc tout de suite par la poste.
« Vous dites donc chien de meute, ce n'est pas mal et vaut peut-être mieux que chien dressé; cependant ce dernier terme est plus vague ; le vôtre veut dire de chasse, et je ne sais plus si le sensium est de chasse. Cela s'éclaircira par d'autres passages çà et là. Je suis indignée de la loi des Visigoths, lourde, basse, pédante et bavarde. Les barbares ne frappent de coups que les esclaves ; les Visigoths frappent l'homme libre. C'est en comparant les lois des autres. barbares à celles des Visigoths que Montesquieu trouvait les premiers d'une simplicité admirable. Les Visigoths ne sont pas simples, ils imitent mal les Romains, ils n'ont rien de la valeur et de l'indépendance primitives des Goths.
« Voici, monsieur, ce que fait l'amazone, tandis que vous êtes couché sur le dos. Mais vous m'avez rappelée à temps quand j'allais m'égarer, et je suis revenue en paix à la meute primi cursalis (sensius).
« Vous m'avez dit très bien que les vers étaient favorables, et qu'il fallait un cadre ainsi pour la pensée. Mais je ne fais pas de vers et je vous envoie, en place, une chose qui ne vaut peut-être pas le voyage; vous en allumerez votre feu. A la place de : « Que la hache, il faudrait peut-être : la hache du cultivateur attendri, etc., etc. » - La phrase : « Ils se plurent à te consacrer des autels, etc., etc. » est à refaire. Cela n'est rien et demanderait beaucoup de soin et de style. J'aurais quelques observations à vous faire (si je l'ose) sur vos derniers vers. « La volupté rage » neme plaît guère. N'avez-vous pas de mot plus délicieux? Il y a enfin deux passages qui ne me semblent pas assez clairs. Ce sont les couplets ou versets 4 et 5. De votre côté vous me direz si mon genre va.
« A bientôt,
(1) Lettre inédite.
Deux jours après, Hortense était à Paris, et le lendemain, - 27 août, - à l'issue d'un dîner en tête à tête, Sainte-Beuve recevait le prix du sentiment qu'il lui inspirait.
C'est du moins ce que nous laisse entendre cette pièce de vers :
A Hortense
Avec un Marc-Aurèle qu'elle m'avait demandé.
Voici donc le stoïque et sa mâle sagesse
En retour d'un présent plus doux :
Il faut être Aspasie ou vous, Pour songer à tels noms, le soir d'une caresse
Ou le matin d'un rendez-vous.
Au lieu du frais chapeau, parure des bergères, Au lieu d'un ruban bleu nouant vos cheveux blonds, Vous voulez, Hypatie, et la terre et les sphères,
Et vous courez aux plus grands noms Jamais de Tullius et de son éloquence,
De ses bons mots qu'on applaudit, Et de sa vanité bien moindre qu'on ne dit Et de ses nobles dons chers à tout ce qui pense, Jamais de Charlemagne et de nos vieilles lois, De certain Gondebaud, le Numa de nos bois, Jamais du droit salique et du rang de la femme, De cent objets divers, et de tous avec flamme,
Je ne me suis vu tant causer Qu'auprès de vous, ce jour, lendemain du baiser !
Il est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme D'échanger plus d'un mot, de croiser plus d'une arme, De parler gloire et Grèce et Rome, et cœtera, Pourvu qu'en tous propos la grâce insinuante Mêle je ne sais quoi de Ninon souriante
Que Dacier toujours ignora1.
(1) Allusion à une lettre que lui avait écrite Hortense, le 7 octobre 1841 : « Voulez vous toujours Ninon-Dacier ? et qui était suivie d'une citation empruntée à M=° Dacier. ↩
On écoute, on s'enflamme. A vous sur toute chose La politique plaît2; et pour vous plaire on ose ; Sur un fond de désir je m'y sens animer ; Pitt ou Thiers, peu m'importe, et ma verve est rapide...
(2) Sainte Beuve écrivait à Mme de Solms, le 27 octobre 1860 : « Mme Hortense Allart était très libérale et se croyait appelée à je ne sais quelle influence politique... » (Lettre publiée dans le Correspondant du 10 août 1907.) ↩
Tout d'un coup, un regard humide Avertit tendrement qu'il est temps de s'aimer.
Plus d'un, en lisant ces beaux vers, à la suite de Joseph Delorme, dans l'édition définitive, se sera demandé à qui ils étaient dédiés et ce qu'ils signifiaient au juste. On le saura désormais, surtout si l'on prend la peine de lire ce qu'Hortense écrivait à Sainte-Beuve le 5 septembre 1841.
« Rien de si commode, pour ne pas dire de si doux que de plaire un instant à un poète. Si l'on donne quelques pauvres aperçus sur ce grand Pascal, on a bien dit; si l'on parle des Dieux, c'est bon ; des malades, encore mieux. On'a des yeux, qu'ils sont beaux ! un front admirable ; des cheveux incroyables ; on n'a pas 15 ans, on est une enfant ; on est gentille, on va voltiger. Allez, inventez, créez, je vous regarde faire, je sais que les poètes ont de pareilles fêtes, je m'y prête avec complaisance, et pour finir par railler, j'ai toujours en vue, pour garder une éternelle modestie, le grand esprit que vous trouvez à Marie1.
(1) Mme d'Agoult. ↩
« Heureuse race que celle des poètes ! Ne croyez pas que je n'aime pas du tout les vers ; il y en a qui m'enchantent et que je sais presque déjà par cœur dans votre volume2, ceux-ci, d'abord :
(2). Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. ↩
Songe charmant, douce espérance !
tout cela et les paroles de Milton. Surtout, surtout, Adieu à la poésie, et Retour à la poésie.
Ma bouche alors aimait redire, tout cela admirable jusqu'au bout.
De nuit, ô Phébé, quand tu n'oses, tout cela jusqu'au bout et Hamlet.
« Aussi Au loisir qui est plein de grâce. Les morceaux sont, il me semble, la poésie même, c'est très soigné, point de la nouvelle école, c'est ce que je préfère jusqu'ici. Et vos sonnets à la façon de Camoëns me plaisent parfois. La mesure des vers du Retour à la poésie vous est heureuse, vous vous en servez parfaitement, et elle me semble douce à l'oreille.
« Ceux que vous m'envoyez sont charmants, « le Numa de nos bois » très bien, et Cicéron et tout cela. Montrez-moi les vers du Collier et aussi le discours d'Herminie dans l'original où je voudrais voir si c'est aussi doux et profond que dans le roman.
« L'adresse de la voiture de Pontoise pour Herblay est rue du faubourg Montmartre, au coin de la rue de la Jussienne. Et aussi une de Pontoise, rue Montorgueil, hôtel Saint-Christophe. Elles partent de Paris à 8 heures du matin. Le soir il y a une voiture à Franconville, qui n'est qu'à moins d'une heure d'ici. Pour 2 ou 3 francs vous feriez le voyage. Essayez donc de ces voitures-ci; elles vous laisseront à la patte d'oie, et si vous dites le jour, on ira à votre rencontre.
« Avez-vous suivi le Parlement anglais? C'est fort intéressant, Peel plat comme ceux qu'il loue, mais l'ensemble très noble.
« Adieu, continuez de créer sur le même moule, et écrivez et venez1. »
(1) Lettre inédite. ↩
Et Sainte-Beuve écrivait, mais ne venait pas. Pourquoi ? nous le verrons tout à l'heure. Hortense s'en désolait, disant :
« Si vous ne venez pas demain soir mardi, je croirai que vous me trouvez coupable ; venez, car je ne le suis point. C'est vous qui avez tout fait, c'est vous qui avez jeté au vent une parole sérieuse qu'on a écoutée trop facilement en se flattant, je ne sais pourquoi, de fixer un homme de l'esprit le plus élevé et de l'âme la plus délicate. En vous avouant la vérité sur ce qui s'est passé cet été, j'en suis plus à mon aise pour vous dire des choses tendres sur le charme qu'on aurait trouvé auprès de vous. Mais si l'homme hésite, la vie nous presse et se hâte, et les anciens sentiments seuls ont poussé des racines qu'on ne peut arracher en dépit du sort.
« Vous m'avez rendue plus hardie pour quitter un homme que j'ai trop aimé et que je craignais beaucoup. Vous avez enchanté des jours qu'il ne charmait plus, mais on était bien aise aussi de l'appeler contre vous, et de renaître à lui quand vous montriez qu'il n'y avait pas d'avenir avec vous1.
(1) Hortense voulait parler de Bulwer, qu'elle ne cessa de voir qu'en 1845. Quelque temps auparavant, elle écrivait à Sainte-Beuve : « Quel est donc ce dîner? Est ce chez Bulwer? C'est ce que je comprends. A propos de quoi? Marie y était-elle? Il soupçonne ce qui s'est passé entre nous : vous a-t-il été très aimable? car entre hommes cela vous rend furieux, jaloux, au midi, mais au nord plus aimables les uns envers les autres. » Mais si elle cessa de voir Bulwer, elle resta en correspondance avec lui jusqu'à la fin. On lit dans ses Notes inédites: « Henry veut venir ici (à Monthléry), je refuse. Le samedi, 17 août (1867) j'envoie à mes amis le Jeune comte Henri. J'attache quelque importance à cette nouvelle, à cause d'Henri et pour les idées que j'y mets. Elle a été imprimée lentement : je la donne peu à peu parce qu'elle est très hardie sans qu'il y paraisse trop... J'envoie à Henry cet éloge de lui par lord P. en plein Parlement, et le vendredi, 23 août, j'en reçois des Eaux-Bonnes une lettre de remerciement. » ↩
« Il n'y avait rien parfois qui m'eût paru si doux que de vivre pour vous; de soigner une santé dont vous vous plaignez souvent, de descendre (ou monter) dans cet intérieur où vous vivez solitaire avec vos rêveries et votre sensibilité.
« Je n'ai jamais compris cette soumission où vous restez au sort contraire, aux privations de tous genres dans le sentiment qui vous tient fidèle. Ce dévouement est beau, mais il n'est pas dans la nature.
« Il n'est pas de votre âge encore trop jeune pour certains sacrifices.
« Que veux-je en vous disant tout ceci? Simplement vous montrer que tout fut votre ouvrage et que j'ai eu un penchant bien tendre vers vous. Si vous blâmez maconduite, blâmez aussi les complications de la vie, vos hésitations à vous-même, ce qui vous éloignait, le premier, et les plus beaux jours de cet été ont été dus à vous seul. Peut-être vous avez trouvé entre nous bien des différences, moi je ne les sentais pas, mon âge n'est plus celui où l'on entraîne les hommes, aussi je serai contente de ce qui est arrivé, s'il en reste quelque tendresse entrenous, et de mon côté pour vous un sentiment que bien rarement j'ai vraiment senti.
« Venez ce soir ou je vous croirai fâché. Venez donc, venez1. »
(1) Lettre inédite. ↩
« Mon âge n'est plus celui où l'on entraîne les hommes!i Est-ce pour cette raison que Sainte-Beuve, depuis qu'il avait reçu le baiser d'Hortense, reculait le moment de se retrouver face à face avec elle? Je ne le pense pas, car tous ceux qui l'ont connue s'accordent à dire qu'elle était très belle encore à quarante ans, et ce qu'elle avait perdu de sa fraîcheur et de sa grâce première était compensé en elle par l'attrait souverain de l'intelligence. Aussi bien Sainte-Beuve faisait-il la cour dans le même temps à deux ou trois grandes dames qui n'étaient guère plus jeunes et pas plus séduisantes. Mais peut-être s'était-elle donnée à lui un peu vite. L'homme le plus entreprenant n'aime pas les places qui se rendent sans résistance; un siège de quelques jours ne lui est pas désagréable : cela ne fait qu'attiser le feu de ses désirs. Et puis Hortense avait une qualité qui pour un homme comme Sainte-Beuve était un vice incorrigible : elle avait trop de savoir et trop de critique, elle était trop raisonneuse, trop bon garçon, pas assez femme. Il préférait en amour les créatures un peu langoureuses et mystiques. Les femmes « à la Staël » ne lui plaisaient que dans les choses de l'esprit. Enfin, pour dire toute ma pensée, je crois qu'il était entré dans l'alcôve d'Hortense plutôt pour satisfaire sa curiosité que sa passion. Comme il le suivait déjà à la trace, il tenait à passer par le petit chemin couvert où avait passé Chateaubriand, pour pouvoir en parler en connaissance de cause. Hortense, qui n'était pas bête, finit par s'en rendre compte, mais elle fut longue à en prendre son parti, et elle en conçut un vrai chagrin, car, ainsi qu'elle l'avoue plus haut, elle avait pour Sainte-Beuve un sentiment qu'elle avait rarement éprouvé et qui éclate dans toutes ses lettres.
Le 10 octobre 1845, elle lui écrivait :
« ... Nous voilà tous deux, connaissant bien notre état, vous, amant désabusé, moi éprise de vous, mais inquiète de l'autre1. Nous avons pour nous consoler notre esprit, notre connaissance; c'est une belle chose, nous sommes des sages, des stoïciens, ce sont les meilleurs, les plus désintéressés. Vous avez tout ce qui peut au monde me charmer le plus; votre talent est de ceux que je préfère, vous avez la profondeur et quelque chose de si élevé, de si doux, que je vous ai trouvé tout ce que vous dites de votre André Chénier que vous surpassez bien du côté de la pensée et des autres écrits. On ne peut pas mieux par- -ler de ce qui est beau, on ne peut pas y être plus'senble, ni rendre ses émotions dans un plus beau langage.
(1) « L'autre », c'était toujours Bulwer. ↩
« Je n'attends pas beaucoup de vous pour moi, je vous admire avec un certain désintéressement, je ne crois pas être des femmes qui vous plaisent le mieux, il faut autre chose, je ne sais quoi, que je n'ai pas, je vous inspire plutôt l'amitié. Je ne crois pas non plus que votre vie sera désormais, comme vous dites, froide et sans amour. Non, vous aimerez encore. Bah ! cette race de René ne cesse jamais, et vous avez dit : « La jeunesse va penser que ces chers orages ne sont complets que pour elle, attendez, l'âge mûr en son retard, s'il les rencontre, les accusera plus violents, et plus amassés. Ainsi chacun aime d'un amour souverain et parfait, s'il aime vraiment. - Vous aimerez encore, mais je ne serai pas cette heureuse femme qui sera aimée de vous. René, dans les premiers temps de notre rencontre, me disait quelquefois : « Ah! si j'avais cinquante ans ! » Je répondais :« Que n'en souhaitez-vous vingt-cinq? » Il disait : « Non, cinquante! » Il n'aurait pas seulement osé souhaiter l'âge où vous êtes...1 »
(1) Lettre inédite. ↩
Cependant, à ses appels réitérés Sainte-Beuve était revenu, et même il avait profité de son retour pour enfoncer un peu plus le bienheureux « clou d'or », si j'en juge par le billet d'Hortense où se trouvent ces lignes finales :
« Adieu, ce lever de l'autre jour, comme vous l'appelez, fut un des jours les plus charmants de ma vie non sans reproche secret que je pouvais peut-être m'adresser, mais voilà votre genre à Paris, je n'en suis pas responsable, la faute en est au janséniste, pour moi, j'ai eu un jour, un instant charmant et rapide. »
Et ceci n'était pas sous sa plume un thème de rhétorique, c'était la pure vérité. Elle reviendra souvent sur ce « lever du jour » dont fut illuminée son âme, pour regretter qu'il n'ait pas eu de lendemain2.
(2) En décembre 1842, elle lui écrivait : « O Sainte-Beuve, au ↩
Morla Comtesse d'Agoult
d'après le tableau de Lehmann.
Elle écrivait encore à son ami, le 21 décembre de la même année :
Herblay, lundi soir.
« Je suis rentrée ce soir à Herblay, pensant un peu à vous, et il faut que je vous dise l'enchantement qu'il y a à se retrouver seule à la campagne au milieu de l'hiver, loin du trouble des villes et des passions. Comme j'ai manqué la voiture d'Herblay, j'ai pris la voiture de Pontoise, qui m'a laissée où nous avons dîné, et j'ai fait seule ce chemin à pied, au clair de lune, avec un léger brouillard. J'étais si contente, l'air et le silence me plaisaient tant que j'ai été au moment de me mettre à genoux dans la boue pour remercier Dieu; des nuages rapides couraient sur la lune encore naissante; le froid du soir n'était pas vif, mais plein de vapeurs et de rêverie. Tout était calme, tout rappelait doucement l'homme à son foyer domestique. Et en me retrouvant ici, au mien solitaire, j'éprouve un charme que je ne saurais vous rendre. Je n'entends que la tendre respiration de mon enfant endormi; tout dort dans le village, excepté moi qui vous écris. Il me semble que j'aurais bien aimé de vous faire partager ces douceurs de la retraite et des champs. Nous eussions goûté ensemprintemps, quand le soleil va se coucher et que je partirai pour Herblay, je ne pourrai plus, comme ce jour, un des plus charmants de ma vie, vous dire adieu à la hâte et sceller notre tendre amitié par un lien plus doux ! » ble les sciences et la solitude; j'ai là autour de moi tous ces sages qui sont mes vrais amants. Que l'étude est une aimable chose ! qu'on vit bien seule avec ses livres ! Mais qu'il me serait cher aussi de les lire avec un autre, et tour à tour, comme vous avez dit dans vos vers à propos du Numa de nos bois.
« Vous avez écrit un petit mot qui m'a troublée, vous qui aimez comme un Parthe combat, en fuyant. Nous sommes-nous aimés? Non, ce n'est point aimer. Je sais ce que c'est qu'aimer, je vous aurais montré comment je le sais. Aujourd'hui peut-être nous pourrions commencer. C'est lent, c'est saint, c'est douloureux, c'est tour à tour triste et délicieux. Jamais vous n'aurez été aimé dans la pleine douceur, dans la pleine liberté où j'aurais pu le faire. Nous avions un même culte pour les grands écrivains de la terre et pour les dieux des cieux. Accordez-moi un léger regret aussitôt démenti à votre manière Vous m'avez toujours séduite depuis le jour où, rue de la Paix, vous m'avez parlé de Moïse et fait entendre ce jour-là une très belle conversation.
« Il y a aussi en vous une réserve, une richesse cachée, une force secrète, une modestie, une éducation si tendre et si belle qu'elle tourne toujours à Dieu. Je vous aurais compris et j'aurais pris plaisir à vivre pour vous.
« Mais Dieu m'est témoin que je ne pensais qu'à Bulwer, à sa santé, en arrivant à Paris; sa folie me rend infidèle. Mais je serai toujours sauvée par votre raison. Au moins, je voudrais savoir que vous n'êtes pas infidèle à Madame de Couaën1, que ce , n'est pas pour une autre que vous fuyez. »
(1) L'héroïne de Volupté. ↩
Cette lettre se terminait ainsi :
« Je lis ce soir dans Bacon : « Toute science et toute admiration qui est sa semence est de soi agréable. » Et encore : « Les sciences accoutument l'âme à une continuelle agitation. - La pauvreté est la fortune de la vertu, etc., etc.2. »
(2) Lettre inédite. ↩
Eh bien, si! c'était pour une autre, et même pour plusieurs autres, que Sainte-Beuve fuyait, car depuis que Mme de Couaën lui avait faussé compagnie, - chose qu'il avait négligé de dire à Hortense, - il ne savait où accrocher son cœur. Il allait de Marie à Sophie, de Mme d'Agoult à Mme d'Arbouville, et par instants il avait un tel besoin de pureté qu'il rêvait d'épouser une toute jeune fille, comme la fille du général Pelletier ou Ondine Valmore. Cela ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'amitié pour Hortense, de lui écrire souvent et de suivre sur certains points ses conseils.
Un jour qu'il lui avait confessé qu'il était « tory par goût et par nécessité » elle lui avait répondu :
«Nécessité? comment? Ce n'est pas votre Bibliothèque3, je pense, qui vous oblige à rien; si elle le faisait elle devrait vous maintenir à Thiers qui vous l'a fait avoir, m'avez-vous dit, elle ne vous pousserait pas vers des ennemis; mais de pareilles places appartiennent à l'État et n'ont rien à faire aux révolutions, puisqu'on dit la République des lettres. Vous n'avez que la nécessité d'être Français du xIxe siècle et si vous avez mauvais goût, il faut combattre votre goût. Soyez entraîné par l'amour, l'ambition, la gloire, l'amitié, mais ne le soyez pas par des petitesses, c'est par trop frivole. Je vous vois désormais flottant, ne sachant où vous fixer; une femme de parti pourra seule vous ranger1. »
(3) La Bibl. Mazarine. ↩
(I) Lettre inédite du 28 septembre 1841. ↩
Hortense ne savait pas dire si vrai. La nécessité dont lui parlait Sainte-Beuve était de sa nature purement et simplement académique. Il ne lui suffisait pas d'être bibliothécaire de la Mazarine, d'être assis bien tranquillement à côté de la Coupole, il avait l'ambition très noble et très justifiée de s'asseoir dessous, parmi les Quarante, et c'est pour cela que, tout en ayantbeaucoup de reconnaissance à M. Thiers, il inclinait plutôt en politique du côté de M. Molé, qui faisait les élections à l'Académie. Du reste, à cette époque, il était plus conservateur que libéral, tout en étant l'un et l'autre à la fois; bien loin de combattre son goût, il s'y laissait aller par ce qu'il nommait la nécessité, et c'est précisément une femme du parti de M. Molé, c'est Mme d'Arbouville, qui le « rangea » et le retint dans le camp tory. Elle l'avait séduit dès le premier jour, non par sa beauté physique, qui n'existait pas, mais par la distinction de son esprit et le charme de ses manières. Seulement, comme elle était foncièrement honnête, et qu'il ne pouvait la décider à planter avec lui le « clou d'or de l'amitié », il s'était glissé vers le même temps dans la faveur d'une autre grande dame que ses aventures avec Listz avaient rendue plus humaine, et c'est de cette dernière qu'à tort ou à raison Hortense était devenue jalouse.
Elle écrivait à Sainte-Beuve, le 31 décembre 1841 : « Je veux terminer avec vous l'année, monsieur, sur une lettre plus sage. Mais c'est votre faute. Je serai toujours tendre quand vous'me parlerez de votre santé et que vous aurez l'air triste. Aussi bien je soupçonne quelque cause aux malades de votre espèce ; ainsi peut-être c'est cette dame de votre jeunesse qui est toujours fâchée1, c'est Marie2 qui est cruelle. Que sais-je ? Vous parlez des années austères comme si vous étiez vieux. Mais quelle folie ! Quand un homme plus âgé que vous est arrivé au pouvoir, n'a-t-on pas rempli l'Europe de son âge et de sa jeunesse? Vous n'êtes pas encore à l'âge de l'ambition. Vous serez dans peu de temps comme à l'ordinaire ; ne faites pas d'un mal passager un mal irrévocable ; que de livres, que d'années, que de femmes pour vous avant cela ! Il y a, comme dit Hippocrate, le mystérieux, le divin des maladies ; chez vous ce sera un dépit d'amour,
(1) Madame Victor Hugo. ↩
(2) Madame d'Agoult. ↩
Ce mal délicieux, dont je sens que je meurs !
« Ne craignez rien de moi, ni fureur, ni jalousie. La reine Elisabeth était trop tendre, c'était son seul défaut, c'est le défaut des femmes fortes, mais jamais sa fierté, jamais sa raison puissante n'a faibli. Toutes vos légèretés vous séparent de Ninon, mais peut-on s'empêcher de vous trouver un homme intéressant? Oui, vous l'êtes, et bien des impressions oubliées, bien des éclairs qui partent du cortège des passions se réveillent quand vous parlez ou quand vous gémissez.
« Je voulais seulement ce matin, monsieur, vous donner un moyen de bonheur ; car si l'amour est dans l'air, on est religieux, et je le suis. C'est à nous autres qui revenons à la religion éternelle, nous autres que vous appelez Polyeuctes, à vous enseigner les vraies douceurs des créatures. Je vous citerai un bien petit exemple d'abord : l'hiver que j'avais mon enfant tout petit à Florence, j'étais très ennuyée le matin par les détails de ménage, de soupe, de bouillon, deux servantes bornées et voleuses, Marcus avec Horace, etc., etc. Le soir Capponi, Nicolini, etc., venaient, les premiers hommes de Florence. Capponi restait jusqu'à minuit, aimable, gal, savant, dans un abandon qu'il n'a connu qu'avec moi. Le soir était charmant, le matin insupportable. J'imaginai d'offrir à Dieu ces petits ennuis qui suivent sa créature, de sorte qu'ils devinrent un plaisir et que je les trouvai doux. Vous direz : « Mais la santé est bien autre chose. » - Oui, mais l'offre en est plus belle, et comme disait notre Pascal, le chrétien doit être malade. L'homme religieux du moins se soumet à l'être.
« Pour moi il me semble qu'être sobre en toutes choses, comme vous dites, est bon. J'aimerais des richesses, un salon pour recevoir et des partis politiques autour de moi, mais j'aime Herblay, ma pauvreté, la frugalité; je la trouve, comme Bacon, noble et préservatrice. Vous autres hommes, malades et sensibles, la nature vous parle et vous rappelle par toutes ses voix. Mais vous allez peut-être dire comme cet homme vertueux : « Mes amis sont des harangueurs, mais mon œil fond en larmes devant Dieu. Oh ! si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami ! »
« Oh ! oui, si l'homme raisonnait avec Dieu comme avec son intime ami, nous ne serions pas si inquiets, si agités, nous aurions le chemin tout tracé, et vous, monsieur, les certitudes qui vous manquent. Mais nous aurions bien moins de mérite, nous n'aurions plus besoin de courage, de résignation, de patience, cette haute richesse nous dispenserait de toutes nos vertus.
« Adieu, ceci pourrait devenir ennuyeux pour l'homme du monde amant de M[arie]. Je fais des vœux pour votre volume1 qui paraîtra la prochaine année. Faites la partie de Pascal, étant souffrant, c'est la vraie disposition pour penser à cet homme-là. Allez y rêver au grand air avec un crayon; on pense, on respire, on travaille mieux au grand air. Adieu, monsieur1. »
(I) Le tome II de Port-Royal. ↩
(I) Lettre inédite. ↩
Toutes ces allusions à Mme d'Agoult - et elle y pensait évidemment quand elle disait : « J'aimerais des richesses, un salon pour recevoir et des partis politiques autour de moi ! » - témoignent que, malgré ses dénégations, Hortense avait pris quelque ombrage des assiduités de Sainte-Beuve auprès d'elle. Cette jalousie qui, d'ailleurs, ne fut jamais envieuse, avait-elle sa raison d'être? Oui et non. Je vais m'expliquer.
II
Mme d'Agoult, qui s'était expatriée pour Liszt, en 1835, était rentrée seule et désenchantée à Paris, en 1840. Elle avait alors trente-cinq ans, soit quatre ans de moins qu'Hortense et cinq ans de plus que Mme d'Arbouville. L'exil lui avait laissé toute sa beauté et même y avait ajouté un charme de plus. Elle était toujours svelte et élancée; si elle avait perdu l'éclat de son teint neigeux, elle avait toujours ses grands yeux bleus limpides, son regard rêveur, sa blonde chevelure sans pareille qui la faisaient ressembler à une princesse des légendes du Rhin, et les chagrins d'amour en accusant les plis de sa lèvre divine avaient donné à sa physionomie plutôt hautaine l'accent mélancolique qui lui manquait.
Elle rouvrit son salon et retrouva toutes ses amitiés, à commencer par celle de George Sand qui avait été la première informée de sa fuite prochaine avec Liszt, et celle d'Hortense qui l'avait louée hautement d'avoir « su aimer et tout quitter pour suivre le talent et la beauté. - Quant à Sainte-Beuve, qui l'avait surnommée « la Corinne du quai Malaquais1 » l ne vit en elle que sa chevelure blonde, et voici en quels termes il salua son retour :
(1) Lettre inédite à Juste Olivier, en date du 25 octobre 1840. ↩
A la comtesse Marie. (HOMÈRE, Odyssée, XIV.)
Trahit sua quemque voluptas.