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L'Enchanteur 1768—1848

Béranger. III. (Adressée à Florence.)

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 6 min de lecture · p. 261–265 · chapitre 21 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

20 mai 1826.

Vous avez raison, n'attendons plus les occasions et profitons de la célérité de la poste. Quoi! vous n'avez pas encore reçu ma lettre adressée à M. Tréqui ! Vous n'auriez pas trouvé celle-là trop peu tendre. J'avais même peur qu'elle ne vous le parût trop. Aussi, dans la suivante, m'étais-je tenu en garde contre l'effet que vos déclarations avaient produit sur moi. Vous êtes bien femme à me donner de l'amour, malgré mes 46 ans qui vont s'accomplir incessamment. Heureusement pour moi je sais où vous avez le cœur pris, et j'y songe toutes les fois que le mien éprouve l'envie de passer les Alpes et d'aller jouir, sous un beau ciel, de vos triomphes et de votre amabilité. Quand je vous parle de votre insensibilité, ne voyez-vous pas que je me moque de vous ? C'est pour persifler ma jolie Spartiate que je parais incrédule sur ce point. Je sais si bien jusqu'où va votre puissance d'aimer (comme on dit dans l'école de madame de Staël) que je gémis tout bas en pensant que l'éloignement et les distractions de l'Italie ne suffiront pas pour vous guérir complètement. Cependant, si les nouvelles que nous avons de vous, par voie indirecte, sont exactes, vous avez fait merveille à Milan. Tous les hommes ont raffolé de vous, et les dames vous ont vue partir avec grand plaisir. Il en est de même, sans doute, à Florence ; cela ira peut-être de mieux en mieux, et là les femmes pourront bien vous chasser. Quelle gloire ! Il faut dire, pour être vrai, que si nos poupées de salon l'avaient osé, elles eussent donné l'exemple. Vous leur déplaisiez furieusement. Elles vous aiment maintenant. Je vous le répète: on n'entend plus que votre éloge, je le crie sur les toits. Revenez donc pour faire finir ce concert; mais c'est ce dont vous ne parlez pas. Vos lettres sont bien aimables, mais à peine me parlez-vous de vous. Vous pensez donc que vous n'avez en moi qu'un de ces hommes du monde, indifférents à tout ce qui peut arriver d'heureux ou de malheureux à leurs amis. Vous êtes femme à le penser, puisque vous m'accusez de m'être laissé corrompre par la société. Quand me connaîtrez-vous mieux ?

Vous le prenez sur un ton bien haut. Vous ne voulez plus élever d'enfants, ce sont des hommes qu'il vous faut. Je vous en souhaite. Vous savez bien qu'à l'instant où l'on croit en avoir trouvé un, lorsqu'on est sur le point d'éteindre sa lanterne, le fantôme vous échappe; il faut chercher encore. Je ne veux pas dire que vous en soyez tout à fait là. Celui dont vous aviez commencé l'éducation ici, vous reste ; je le crois au moins. Mais est-ce bien un homme comme vous l'entendez? moi, j'en doute, et je vous ai dit pourquoi. Rallumez votre lanterne, si vous l'aviez éteinte ; mais soyez moins difficile dans vos recherches, ne demandez pas tant de vertu, pas tant de gloire. Contentez-vous de beaucoup d'amabilité, de beaucoup de bonté, de beaucoup d'attachement, et surtout de beaucoup de jeunesse. Vous êtes en droit d'exiger tout cela; d'ailleurs, le reste ne vaudrait pas la peine que vous prendriez à courir après.

Je relis votre lettre et je m'aperçois que vous me demandez mes chansons. Je vais m'occuper de vous les faire passer par **, je reprendrai ma lettre plus tard.

J'ai eu beaucoup de peine à me procurer ces maudits volumes. Vous croyez peut-être que je dis cela pour me vanter. La bonne édition est rare, et l'on ne trouve plus de 3° vol. sans points. Pourvu que tout cela ne soit pas saisi à la frontière: car on me saisit à la sortie comme à la rentrée. J'en préviens **, pour qu'il prenne des précautions. J'ai déjà fait beaucoup d'autres chansons, mais je n'en donne pas copie; n'y comptez donc pas. Je viens d'en faire une sur Napoléon, qu'on dit être ce que j'ai fait de mieux. Elle a fait pleurer des gens qui n'aiment guère ce conquérant. Elle ne vous plairait pas, car elle est d'une telle simplicité que j'ose dire qu'il n'y a pas un vers, dans cinq couplets.

IV

(Adressée à Florence.)

10 décembre 1827- Je vous dois bien des excuses pour tout le temps que j'ai laissé passer sans répondre. Au reste, je pense que vous aurez deviné pourquoi les deux premières lettres sont restées sans réponse. Elles me sont arrivées, l'une, lors de la maladie de Manuel, et l'autre, quelques jours après sa mort. Dans votre dernière, vous me parlez de ce triste événement, mais sans avoir bien calculé le vide affreux qu'il laisse autour de moi. A votre âge, on pleure beaucoup sur la perte de ceux qu'on aime, mais on s'en console assez promptement; au mien, on ne pleure pas, mais les regrets n'ont point de terme. Une seule chose en peut diminuer l'amertume, c'est l'état de souffrance où eût langui celui qu'on regrette, si la mort ne fût venue mettre fin à ses maux. Les consolations ne m'ont cependant pas manqué: le spectacle des funérailles de Manuel m'a prouvé que la France se repentaitde son ingratitude. Aujourd'hui, que l'opinion publique se réveille, le besoin d'un si noble et si ferme caractère se fait sentir généralement et ceux même qui l'ont combattu évoqueraient volontiers cette Âme courageuse qu'aucun péril ne pouvait ébranler, qu'aucune situation ne pouvait surprendre: on sent qu'il n'y a jusqu'à présent personne pour le remplacer. Qu'ils sont tous faibles comparés à lui! Il reste des talents, peut-être plus beaux que le sien ; mais un homme, où le trouver?

Il faut vous parler de quelque chose de moins triste. Votre roman va donc paraître. J'en ai entendu dire quelques mots; je me suis même mêlé de vous chercher un libraire, mais j'aspire à connaître l'ouvrage. Je crains toujours qu'avec des idées bien autrement élevées, avec un talent bien supérieur, vous n'ayez fait comme Madame **, qui n'a peint que les siens et les leurs, c'est-à-dire que les individus dont elle est entourée; rarement les femmes devinent le monde qu'elles n'ont pas touché du bout du doigt; et le public, qui est tout le monde, ne voit souvent que des particularités insignifiantes où elles ont cru trouver des généralités sans bornes. N'imitez pas ***. Ecrire ainsi, c'est ouvrir la fenêtre, pour laisser voir jusqu'au fond de sa chambre. Quelques curieux s'en arrangent; mais la foule passe indifférente. Mais c'est vous prêcher à faux ; vous vous serez garantie de cet inconvénient. Quoique jeune, vous avez déjà beaucoup vu, vous savez beaucoup, et vous possédez une raison élevée, que le soleil de l'amour et de l'Italie ont dû mûrir.

Vous m'envoyez une pièce que je suis incapable de lire. Vous connaissez mon ignorance des langues et mon incapacité à les apprendre. Je me la ferai expliquer, mais vous conviendrez que, lorsqu'on en est réduit à cela, on est peu digne d'aller jouir de la conversation des hommes distingués de l'Italie et même de leur beau ciel.

Tout à vous de cœur et pour la vie,