Béranger. XIX
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Avant-hier, en vous parlant d'une souscription que je repoussais, je ne savais pas m'adresser si bien. Hier, à Sainte-Pélagie, j'ai appris avec peine et surprise qu'un volume de listes écrites courait tous les coins de Paris, et que vous étiez, contre moi, à la tête de cette souscription. Nous avons eu déjà bien des sujets de querelle; mais celui-ci serait bien autrement grave que tous les autres. Je vous l'ai dit l'autre jour : je ne permettrai jamais que, même avec la meilleure intention, on me traîne en public, et l'on me fasse contracter des obligations qui me répugnent. Je vous prie donc de vous hâter de mettre fin cette tentative à la fois blessante et inutile. Votre amitié pour moi s'est complètement égarée dans cette circonstance. Vous auriez, au moins dû faire comme Carrel, qui a pris la précaution de me consulter pour une démarche de même genre. Quand on sait qu'on a affaire à un homme dont le caractère n'est pas tout à fait celui des autres (et l'on peut, sans supériorité aucune, différer de tout le monde), on doit se garder de toucher à sa vie sans sa permission. Vous savez que nous n'avons jamais pu nous comprendre : c'eût été une raison de plus de ne rien entreprendre sans m'en parler. Encore un coup, votre amitié pour moi, votre bon cœur, vous ont égarée. Réparez le mal qui peut être fait, et évitez surtout que rien de cela ne s'ébruite, car vous me placeriez dans une situation très douloureuse.
Retenez bien que si j'avais besoin du public, j'y recourrais moi-même. Je l'ai déjà dit.
XX
Je conçois bien que vous disiez que vous vous attendiez à une lettre plus dure de ma part. Peut-être l'eût-elle été en effet si j'avais su que ce que je croyais des listes manuscrites étaient des listes imprimées ; si j'avais su qu'on en avait fait envoi en province. J'ai appris tout cela hier et aujourd'hui. Un ami tout scandalisé m'a apporté un de ces prospectus, et sur-le-champ j'ai écrit à M. Guyet1, qui vient de me faire exprimer par un de mes amis, son client, tout le regret qu'il avait eu de cette avanie qui m'est faite, et toutes les objections qu'il vous avait opposées. C'est par lui que j'ai su qu'un envoi avait été fait dans les départements. Je vais donc me voir obligé d'entretenir ou de faire entretenir le public de moi, pour mettre un terme à ce beau charivari. En vérité, ma chère Hortense, ce n'est pas de vous que je me serais attendu à avoir jamais pareil désagrément! Sans comprendre les gens, on doit pouvoir les connaître. Or, vous deviez assez m'avoir vu de bizarreries, pour vous figurer qu'il ne me conviendrait pas d'être à la merci du public; qu'il y avait une portion de moi que je ne voulais pas livrer aux regards de tout le monde, et qu'on peut être chansonnier et avoir pourtant une certaine pudeur. On me semble peu mon ami si on ne s'est aperçu de ces ridicules, dont je m'accuse, mais que je prie de respecter. Si, en effet, vous n'avez pu retirer vos maudites listes, ayez la bonté et la franchise de me le faire savoir, pour que je fasse réclamer dans les journaux, ou que même j'y mette quelques lignes, si, malgré l'aversion que j'ai pour ces sortes de moyens, je juge nécessaire d'user de cette dernière ressource, qui me répugne tant. Que diable aviez-vous besoin de revenir de Londres pour cette équipée ! Soyez sûre que vous ne connaîtrez plus l'état de mes affaires.
(I) M. Guyet-Desfontaines, notaire, chez qui Félix Anvers fut clerc pendant quelque temps. ↩
Tout à vous du reste.