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L'Enchanteur 1768—1848

XIII. Passy, 16 décembre 1832

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 3 min de lecture · p. 287–288 · chapitre 25 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au risque de me faire reprocher encore ce que vous appelez ma fausse modestie, je vous dirai que votre article me semble trop parfumé d'encens. Mais je me hâte de vous remercier même des éloges exagérés, parce qu'ils partent d'une manière de me juger qui me semble la plus honorable et la plus vraie. Je vous assure que jamais article ne m'a fait tant de plaisir à lire. Je le trouve aussi complet qu'il doit l'être, étant pris de haut, comme vous l'avez fait. Vous auriez peut-être dû indiquer que les commencements de ma carrière chantante portaient encore les signes d'une grande incertitude de vues et d'un mélange d'âges divers. C'est le seul détail qui soit nécessaire à ce morceau.

Depuis 15 ans surtout, la carrière s'est agrandie pour moi. C'est vraiment depuis cette époque que j'ai fait l'application de mon principe : l'utilité de l'art. L'art sans application me paraît un enfantillage. Vous sentez toute-fois qu'il n'y a rien de complètement absolu dans cette idée, mais je la regarde comme la base essentielle. Si je voulais faire l'histoire de tous les grands poètes, de tous les grands artistes, je vous prouverais que tous ont été occupés de satisfaire à la pensée de leur époque, qu'ils semblaient chargés de féconder.

Vous voyez par là pourquoi votre article m'a fait tant de plaisir et pourquoi le point de vue d'où vous l'avez écrit me semble si honorable. La jeune école repousse mon système, qui n'est pour moi qu'un besoin de ma propre nature. Nous verrons si elle a mieux jugé.

Grand merci donc de votre prose que je n'ai jamais trou_ vée plus belle, moi, qui la trouve si belle, que je suis encore à désirer pour vous un sujet qui en soit digne. Pour que j'en méritasse quelques pages, vous avez été obligée de me mettre sur des échasses, et de me couronner d'une auréole. Il est un mot qui me fait frisonner d'effroi quand on me l'applique, c'est celui de grand homme. Il est vrai que rarement on s'en est avisé, et il faut être vous, pour avoir pensé à l'imprimer. Pour Chateaubriand, on est habitué à le lui entendre donner et il va à sa taille. Mais il ne faut pas abuser de ce mot. Si vous faites imprimer cet article, ôtez, je vous prie, cette phrase: elleme fait peur. J'aurais tant voulu mériter cette épithète! J'ai quelquefois eu l'idée que la nature m'avait destiné à l'obtenir. Mais l'éducation m'a manqué et mon caractère s'est usé à lutter contre la fortune, ou, pour mieux dire, il s'est laissé effrayer par elle; car il était trop paresseux pour soutenir une lutte ouverte.

Mais en voilà bien long pour une personne qui garde mes chiffons et les livre au public sans m'en demander la. permission. Je ne vous croyais pas dévote à ce point de faire reliques ainsi des rognures d'un saint de mon acabit. Il faut vous pardonner vos indiscrétions : vous êtes si bonne pour moi que je vous passerais même d'avoir fait imprimer dans votre article quelques-unes de ces chansons dont vous dites un mot en passant. N'est-ce pas qu'elles sont jolies ? Oh ! çà ! faut-il que je garde votre manuscrit ? Qu'en ferez-vous ? Il me semble que le comble de la gloire pour moi eût été de le voir rendre public1. Songez-vous combien l'amant de Lisette a dû désirer de voir son éloge fait par une femme, et par une femme d'un beau talent !

(1) Béranger obtint satisfaction, nous le verrons tout à l'heure. ↩

Adieu. Je suis à ma préface, qui va bien m'ennuyer. Après quoi, je lancerai ma barque au risque de tous les mauvais vents.

Tout à vous et de cœur.