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Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
7 janvier 1853.
Quoi ! vous faites des vers et vous ne me les envoyez pas. Vous savez pourtant que je suis un critique moins sévère que Sainte-Beuve.
Je ne vous oublie pas, mais tant de choses me rappellent que j'ai 73 ans, que je crains toujours de ne parler que de cela. Et puis la paresse ! D'ailleurs puisque vous paraissez avoir de mes nouvelles, peu exactes il est vrai, vous devez savoir que je suis toujours accablé des affaires de tout le monde, ce qui use tout mon temps en courses et en sollicitations. Je n'ai jamais été plus occupé que depuis que je ne fais plus rien. Quand j'ai dit adieu aux rimes, j'ai cru que j'allais n'avoir plus qu'à dormir, lire et rêvasser. Oh! bien oui! il n'y a pas de commissionnaire dans Paris pour faire plus de courses que moi. Dernièrement, malgré ce que vous dites de mes forces, les jambes m'ont manqué à la suite de grippes successives : il m'a fallu garder la chambre quelques jours. On en a profité pour me dire mort; et il y a encore des gens qui s'obstinent me croire enterré.
Au reste, en effet, je ne suis plus de ce monde. Je vis plus retiré que jamais. Je me contente des rencontres que je fais dans la rue. Cette façon d'être m'est assez heureuse.
Quand vous serez plus près de Paris, j'espère bien me trouver quelquefois sur votre route. Seulement, je vous préviens qu'il vous faudra m'arrêter si vous voulez que nous causions, car ma vue n'est pas des meilleures. Vous allez donc cesser d'être ermite. Il me semblait que vous deviez finir par là, surtout d'après l'éloge que vous me faisiez de vos campagnes.
Je ne devine pas quel est le ministre qui vous dit qu'il a reçu des leçons qui l'ont rendu sage. D'après tout ce que j'ai vu et vois encore depuis 1848, je suis loin de croire qu'aucun de nos anciens hommes d'Etat, s'applaudisse beaucoup d'avoir laissé tomber son fromage. Je suis tenté même de croire qu'ils ne pardonnent pas au Renard, qui l'a croqué.
Quant à moi, qui n'aime guère les renards, je n'en suis pas moins disposé à les regarder comme les exécuteurs des hautes-œuvres, chargés de temps à autre de châtier les sottises de nos prétendus grands hommes.
Adieu, chère muse, puisque vous voilà devenue de philosophe, femme poète, faites-moi part de vos essais, dussent-ils ressembler aux vers de Malebranche :
Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde, Vous savez que le philosophe s'en est tenu à ce distique, Ne faites pas comme lui, en dépit des censeurs.
Tout à vous.