III
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Voilà donc notre orpheline livrée pour ainsi dire à elle-même, à l'âge de vingt ans! Que va t-elle faire de la vie ? - Très réfléchie et très studieuse dès l'enfance, elle avait eu, aux approches de la première communion, sa petite crise de dévotion et de mysticisme, grâce à la lecture d'une Bible de Sacy, qui lui était tombée, je ne sais comment, sous la main. Son père y mit un terme en lui donnant à lire les œuvres de Jean-Jacques et la correspondance de Voltaire avec le grand Frédéric. Mais ce changement de direction, cette contrariété, n'eut d'autre résultat que de jeter le trouble dans son esprit en développant outre mesure sa curiosité naturelle. C'est au point que Bourdais, son médecin, conseilla, un jour, à son père, de brûler tous ses cahiers. Elle était alors si frêle et de santé si délicate qu'il lui arrivait de s'évanouir dans les rues. Quelques années plus tard, le même médecin se crut obligé de la pousser à l'étude pour calmer l'ardeur de ses sens1. Son père songeait à la marier quand il mourut. Il est fâcheux qu'il n'y ait pas réussi : avec son tempérament et l'éducation qu'elle avait reçue, le mariage lui aurait été plutôt sain, surtout si on lui avait donné un mari à son goût. Malheureusement, les filles sans fortune qui ont été élevées dans le luxe trouvent plus facilement un amant qu'un mari, quand elles restent seules... Elle a raconté, dans ses Enchantements, que ce fut une femme qui éveilla sa sensibilité. Je le veux bien, mais le terrain chez elle était merveilleusement préparé : son âme vibrait aux moindres émotions. Et quelle était cette femme qu'elle a appelée Laure, comtesse du Vallon ? Ni plus ni moins que Mme Regnault de Saint-Jean d'Angély, veuve de l'ancien ministre d'État, celle-là même qui, lors de la rentrée de Chateaubriand en France (1800), « invita le duc de Rovigo à le laisser à l'écart1 », preuve qu'elle savait, suivant l'expression de René, « interposer sa beauté entre la puissance et l'infortune »
(1) J'emprunte ces détails à une lettre de Mme de Méritens à Sainte-Beuve, datée du 10 novembre 1845. ↩
(1) Mémoires d'outre-tombe, id. Biré, t. III, p. 5o. ↩
Inutile de dire que Mme Regnault de Saint-Jean d'Angély était restée fidèle au souvenir de l'Empereur. Hortense avait encore cela de commun avec elle.
Dès 1815, durant un court séjour qu'elle avait fait chez son oncle, à Aix-la-Chapelle, la jeune fille avait eu l'audace d'écrire au tsar Alexandre pour le supplier d'adoucir la captivité de Napoléon. Un peu plus tard, ayant appris que l'auguste prisonnier était malade, elle avait offert au général Bertrand d'aller le soigner à Sainte-Hélène. Ces détails ne furent pas étrangers, sans doute, à son entrée chez Mme Bertrand, qui lui confia l'éducation de sa fille. Elle y resta environ deux ans, pendant lesquels elle écrivit ses Lettres sur Mme de Staël et rencontra pour son malheur le jeune « prélat romain » dont elle parle en ses Enchantements. - Disons tout de suite que ce « Jérôme » n'appartenait pas à la cléricature. Mme de Méritens en a fait un homme d'Eglise pour rendre le personnage un peu plus odieux et l'Église aussi, car, lorsqu'elle rédigea son livre, elle était depuis longtemps brouillée avec elle. Jérôme était issu d'une très ancienne et très illustre famille portugaise dont il est fait mention dans les Lusiades. Il s'appelait le comte de Sampayo1. Sa mère était une Irlandaise du nom d'Osborne. Hortense, en 1847, écrivait à Sainte-Beuve :
(1) Un des frères de a Jérôme » fut lord Osborne, lequel s'intéressait tout particulièrement à Marcus Allart. ↩
«Ma jeunesse aété formée par Sampayo, un grand esprit, au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaigneux qui, à part la politique et le sublime, ne voyait rien2. »
(2) Lettre inédite. - « Au Vallon, dit-elle dans ses Enchantements (p. 235), Jérôme me fit lire Adam Smith en causant de tout avec moi, en élevant beaucoup mon esprit. » ↩
Parmi ceux qui l'ont connu, je peux citer M. Thiers et M. Mignet. Tous les deux, en effet, l'avaient en haute estime.
Il était alors âgé de vingt-quatre ans, avait une jolie figure et l'âme religieuse. Il n'en fallait pas davantage pour qu'Hortense fût séduite et conquise. Longtemps après elle était encore sous le charme de sa conversation. En juin 1846, elle disait à Sainte-Beuve :
« J'ai souvent pensé, à propos de vous, que ce Christ, cette croix, ces chants du temple, ces douleurs du vendredi-saint à Rome, ce Vatican lugubre et poétique, toute cette fable de douleur et de dévouement valait mieux que ces petits mesquins penseurs qui vous éloignent de Dieu et vous déroutent. Oh ! que Sampayo était ferme là-dessus ! comme il tournait en ridicule tous ces pauvres gens! et comme son fils1 là-dessus a tous les mêmes propos, sans savoir même que son père les avait! Et comment autre chose qu'une race religieuse aurait-elle pu naître de gens si amoureux2 ? »
(1) Marcus. ↩
(2) Lettre inédite. ↩
Voilà qui nous renseigne exactement sur la religion du comte de Sampayo. Ce jeune homme, qui tenait de sa mère, était un catholique fervent, mais ses croyances religieuses ne l'empêchaient pas d'aimer les plaisirs et, dans son mysticisme, il trouvait aussi naturel de s'agenouiller devant une jolie femme que devant la madone.
Il aima donc et fut aimé. Hortense se donna à lui tout entière et n'en eut jamais de regret, quoiqu'il l'eût fait beaucoup souffrir. Elle était de ces âmes foncièrement bonnes qui ne connaissent pas la rancune et se consolent avec le souvenir. Le bonheur qu'elle avait goûté dans les bras d'un amant le sacrait en quelque sorte pour toujours à ses yeux. Il le faut bien pour qu'à la mort de Sampayo, en 1844, elle ait encore trouvé ce mot touchant sur lui :
« La mort de Sampayo m'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas, mon chagrin en est compensé1 ! »
(1) Lettre inédite à Sainte-Beuve, du 2 mars 1844. ↩
Or il y avait près de vingt ans qu'elle l'avait quitté, et dans quelles conditions, grands dieux ! Elle était enceinte de ses œuvres. Plutôt que de subir l'affront de son dédain, elle était allée cacher sa honte à Florence, où Capponi l'avait reçue à bras ouverts et l'avait engagée, sur la foi de la Conjuration d'Amboise, qui fut son début dans les lettres, à cultiver spécialement l'histoire.
Cela se passait en 1826. Il semble que ce premier amour malheureux eût dû lui servir de leçon et la préserver de toute rechute. Mais, en digne fille de Montaigne et de Jean-Jacques, Hortense n'écouta jamais que la voix de la nature, et la nature lui disait : « Si ton esprit recherche le commerce des grands hommes, que ton cœur ne craigne pas de se donner à eux : en ce monde, il n'y a de vrai, il n'y a de bon que l'amour ! »
Elle écrivait, un jour, à Sainte-Beuve:
« Je pense que les moralistes s'égarent qui appellent poignée de main bien donnée pour les unes ce qui serait un crime pour des filles, à l'âge où cette poignée de main serait la plus douce. Si je rencontrais sur mon chemin une fille délicate, spirituelle et forte, je lui dirais de faire comme j'ai fait, de suivre noblement la nature. Il vaut mieux combattre au sein des passions que de combattre les passions, car la fille qui a un amant, même inférieur, vit, existe, respire, est dans la vérité, verse des larmes, en jouit, cède à la loi divine. Mais la fille qui combat la nature ne connaît que des tourments. Affreuse, ténébreuse, toute sa machine se détraque, c'est un ébranlement universel, et il vaut mieux mourir1.»
(1) Lettre inédite. ↩
Quand elle s'exprimait ainsi (1846), elle avait été, de 1829 à 1831, la maîtresse de Chateaubriand; de 1831 à 1836, celle de Bulwer-Lytton (le Warwick des Enchantements)2; de 1837 à 183g, celle de Jacopo Mazzei1, père de son second fils, né, comme le premier, à Florence2; en 1841, pendant quelques jours, celle de Sainte-Beuve, qui resta son ami préféré; enfin, de 1843 à 1845, la femme pour rire de M. de Méritens. - Et ce qui prouve son honnêteté, c'est qu'elle avait passé de l'un à l'autre sans ruse et sans détour et qu'elle garda leur amitié.
(2) Bulwer-Lytton (sir Henry-Lytton-Earle), un des fils du général Bulwer et le frère du grand romancier de ce nom, s'illustra dans la diplomatie et la littérature.Né en 1804, il fut d'abord attaché à la légation de Berlin, puis il reçut une mission confidentielle pour la Belgique qui revendiquait son autonomie (1830). Nommé successivement secrétaire d'ambassade à Bruxelles (1835), à Constantinople (1837) et à Paris (1839) il devint, en 1843, ministre plénipotentiaire à Madrid. En mars 1848, à la suite de démêlés avec Narvaez, qui prétendait avoir trouvé sa main dans certains complots ourdis contre le gouvernement espagnol, il fut expulsé d'Espagne, mais le Parlement et le ministre approuvèrent sa conduite, et l'Espagne fut obligée de faire amende honorable. En 1849, Bulwer fut nommé ministre résident à Washington, d'où il fut envoyé, en la même qualité, à la cour de Toscane, en 1802. En 1856, il fut chargé par lord Palmerston d'aller examiner l'état des provinces danubiennes. Enfin, lors du rappel de lord Radchiffe, ambassadeur près la Porte ottomane, en 1858, il alla le remplacer à Constantinople. Membre à plusieurs reprises du Parlement, où d'ailleurs il ne joua aucun rôle, il épousa la sœur du comte Cowley, ambassadeur à Paris. Au milieu de ses travaux diplomatiques, sir Henry Bulwer-Lytton (Lytton était le nom de sa mère) publia divers ouvrages dont quelques-uns firent assez de bruit: Un automne en Grèce (1826) ; la France sociale, littéraire et politique (1834) ; la Monarchie des classes moyennes (1836); la Vie de Lord Byron (Paris, 183g); le Lord, le gouvernement et le pays (Londres, 1836) et un Essai sur Talleyrand (1868), dont Sainte-Beuve prit texte pour écrire ses remarquables articles sur M. de Talleyrand. Il mourut à Naples le 23 mai 1872. ↩
(1) Son nom nous est donné par Mme de Méritens elle-même dans une lettre à Sainte-Beuve, qui avait écrit en tête : A garder. - En 1848, elle lui mandait ; « Mme Hamelin n'est pas très contente de Capponi, mais il est premier ministre à un mauvais moment, quand l'Italie veut s'unir. Le père de mon entant est ministre avec lui (des Cultes) et le domine fort. » - (Lettre inédite.) ↩
(2) Voici son acte de baptême : Extrait des registres de l'Eglise évangélique de Florence. Henri-Marcus-Diodati, fils de Hortense-Thérèse-Sigismonde-Alexandrine-Sophie Allart, de Paris. Né à Florence, le vingt-un mars mil huit cent trente-neuf, a été baptisé par moi soussigné dans la chapelle de l'église évangélique de Florence, le vingt-neuf avril de la même année. Présenté au saint baptême par sa mère. Témoins : André Vieusseux, domicilié à Florence; Jean-Jacques Kubly, domicilié à Florence. En foi de quoi, j'ai signé ce certificat de ma propre main et l'ai revêtu du sceau de l'Eglise Evangélique de Florence. Signé : Moïse Droin, chapelain de ladite Eglise et de la légation de Sa Majesté le roi de Prusse auprès de la Cour Impériale et Royale de Toscane. ↩
Cette singularité faisait, non pas le scandale, mais l'étonnement de George Sand qui, elle, avait l'habitude de rompre avec ceux qu'elle lâchait.
Dans la préface des Enchantements, Lélia nous dit :
« Elle ne veut pas éteindre les foyers qu'elle a allumés, elle les respecte et elle les entretient comme des autels, avec une coquetterie pieuse et charmante. Qu'on ne se scandalise pas ! elle se défend et se réserve pour l'homme dont elle partage la passion, elle confie ce nouvel amour à ceux qui lui redemandent le passé, elle échappe aux périls de ces entrevues, tout en avouant qu'elle en a senti le charme et l'émotion. Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Elle suit les travaux de ces esprits éminents, elle s'intéresse à leurs succès dans les lettres, dans la politique ou dans le monde, elle garde leur confiance intime qu'elle provoque par la sienne. Elle s'est emparée de leur estime, elle la conserve, et un peu de leur amour lui revient encore, par chaudes bouffées, bien qu'elle n'y prétende plus. Il y a dans tout cela une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine. »
On ne saurait mieux dire. Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, épuisons le sujet. Un jour que Sainte-Beuve discutait avec Mme de Méritens le nombre d'amants que pouvait avoir décemment une femme, elle s'emporta et lui fit cette déclaration :
« Suis-je blâmable pour être moins prudente ou plus jeune? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? Amaury1 voulait, pour être heureux, trois femmes à la fois. Souvenez-vous-en, ou je chercherai la page. Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois amants dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. Dites seulement qu'il faut garder l'honnêteté, l'estime, ne faire que ces choses qui ne sont pas toujours la passion, mais que Dieu voit et accepte, car c'est sa loi entraînante et invincible qu'il impose. »
(1) Dans Volupté. ↩
Et, comme Sainte-Beuve ne voulait pas se laisser convaincre, Hortense revenait à la charge dans la lettre que voici :
« Il y a une question sur laquelle, monsieur de Port-Royal, vous étiez bien sûr que je vous reprendrais plus tard. Je vous ai dit : « Je porte ces choses devant Dieu! » Vous répondez : « Porte-t-on les besoins de la vie devant Dieu? » - On a pourtant inventé le jeûne, on y a attaché une idée religieuse, et, inventé peut-être pour se dompter, on a dépassé le but.
« Mais il est un besoin qui est tout mêlé de sainteté. Il est si doux et si entraînant, il renferme tant de dangers et il est si bien le père de la pudeur, qu'on a cherché tous les moyens de le dompter, et, comme il peut devenir grossier ou sortir même des lois naturelles, les chrétiens l'ont flétri jusque dans le mariage. Il en a été comme pour le jeûne. Mais, de même que vous dites que Montaigne est pure nature, il s'est trouvé bien des gens qui ont été aussi sur cela pure nature.
« C'est beau en soi et selon les gens. Votre amour, à vous, a été le plus beau et le plus saint du monde. Et telles ont été, je crois, les deux passions qui ont rempli ma vie1. Mais si les gens aimés, organisés pour aimer, sont privés de ceux qu'ils aiment, ne peuvent-ils pas porter devant Dieu leur trouble et leur force et lui demander ce qu'ils en doivent faire? Dieu les va-t-il mépriser pour ce trouble et cette force qu'il leur a donnés? Il leur dit : « Allez, calmez-vous, vivez! » Sous cette inspiration on agit toujours le plus honnêtement et le plus loyalement du monde, on ne méprise, ni ne joue ses amants ; si, au moment d'une rupture affreuse, on en a pris peut-être sans les aimer, et même avec horreur, on les a estimés comme des frères, on s'est intéressé à leur sort et on les a avertis, on a préservé leur repos et leur dignité. Ce premier désespoir passé et la nature calmée, on s'est laissé aimer, on a choisi par exemple le père de mon deuxième enfant, le plus honnête homme du monde, qui, après la naissance de l'enfant, est venu m'offrir de m'épouser, ce que j'ai refusé, parce qu'ayant voulu l'aimer je ne l'ai pas pu, et que jamais mon ancienne amitié ne s'est changée pour lui en amour. J'avais porté cet attachement devant Dieu, mais jamais Dieu n'est descendu entre nous. Entre Bulwer et moi, il est sans cesse présent, mais il m'en sépare pour certaines raisons. Et si, en arrivant d'Italie, je n'ai pas cédé à Bulwer, si je n'ai pas accepté l'appartement qu'il avait préparé pour nous deux, c'est parce que j'avais fait des serments devant Dieu, qui m'étaient plus chers que Bulwer et moi-même. Quand j'ai été occupée de vous, et libre pourtant par vos aveux, j'ai moins craint de le voir, et vous savez ce qui est arrivé, mais de nouveaux serments m'ont sauvée. Il y a une église rustique à Herblay, où, depuis des années, je vais me calmer et rêver, et là, au printemps, Dieu m'a donné de nouvelles espérances et a appuyé un homme qui demande sans cesse m'épouser tout de suite. Il est d'une famille noble, et je crains sa famille, je crains sa jeunesse, je crains tout. Si vous m'aviez aimée, l'autre année, j'aurais voulu vivre libre pour vous, moins exigeante, moins violente que vous ne pensez. Mais qui sait? Laissons, selon votre tranquillité, les choses et les familles se déclarer... Si les passions nous étaient données faciles, si l'ambition, les lois, la pauvreté, la convention, les préjugés ne les gênaient pas sans cesse, il faudrait rester jeune, mais on est très heureux quand on garde le souvenir, la douceur des passions dans le repos de l'âme et l'enchantement de l'étude.
(1) Elle voulait parler de Sampayo et de Bulwer. Longtemps après, le 26 septembre 1868, elle s'exprimait ainsi sur eux dans ses Notes inédites: « Ce que j'aurais voulu, mais je n'en ai pas le talent, c'est établir les deux caractères de Jérôme et d'Henry, de façon qu'on les connût dans les lettres : l'un sublime, l'autre délicieux. Mme de Warens, Julie, Corinne sont des personnages familiers. Chacun les connaît en France, on les nomme souvent. Quand on aurait dit Jérôme, on aurait dit un grand amour, un héros de la pensée et du sentiment. Quand on aurait dit Henry, on aurait nommé ce qu'il y a de plus aimable, de plus léger, de plus doux, de plus voluptueux. » ↩
« Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale! Daignez-vous l'approuver, monsieur? J'en dirais plus si je n'avais pas une plume qui n'est pas la mienne et me trahit. - Bonsoir donc1 ! »
(1) Lettre inédite. ↩
On voit qu'Hortense avait le courage de son opinion.
IV
Et quel était donc cet homme de famille noble qui demandait alors sa main? - C'était M. de Méritens. D'après leur acte de mariage, que j'ai sous les yeux, il se nommait Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens de Malvézie, - ce qui n'était déjà pas mal; - mais Hortense nous apprend qu'il avait d'autres titres, sinon à sa considération, du moins à celle de d'Hozier. Il était de Malvézie de Marcignac l'Asclaves de Saman et l'Esbatx (d'où le pseudonyme qu'elle prit pour ses Enchantements). « Je date de Charlemagne, - disait-elle à Sainte-Beuve, - et nous avons fait les Croisades! » Elle n'en était pas plus fière, d'ailleurs, et ce qui la ravissait surtout en M. de Méritens, c'est que, « comme Richard Cœur de Lion, il était à la fois un héros et chantait admirablement ». Il paraît qu'il avait eu « une conduite héroïque à l'armée dans les affaires de Lyon ». - Quelle occasion pour une Madeleine de racheter sa vie et de faire une fin ! Oui, mais Hortense n'avait aucun goût pour le mariage, et tous ceux qui la connaissaient se demandaient si elle devenait folle1.
(1) En décembre 1842, elle écrivait à Sainte-Beuve : «Vous ne me dites pas un mot demon mariage, vous ne me dites pas en ami : « Achevez donc u comme Béranger : « Arrêtez ! » J'ai voulu amuser celui-ci en lui racontant comment les choses se sont passées. Tout est remis en février, la saison des amours, chez les Romains, du mariage. Ou vous dites : « Que m'importe cette perfide avec tous ses amants, ses adieux, ses incertitudes, et l'Anglais, et le Languedocien, quelle femme légère et irrésolue ! » Ou vous dites : « Pour Dieu, qu'elle ne revienne pas tendre et enchantée des poètes ! Je suis tout ailleurs et elle doit le comprendre. » (Lettre inédite.) ↩
En tout cas elle n'était pas pressée. Quand son « troubadour », comme elle l'appelait, venait lui faire la cour, elle lui parlait de Hume, dans lequel elle était plongée pour le moment, ou bien encore de Machiavel. N'ai-je pas dit que Capponi l'avait engagée à s'occuper d'histoire? Elle avait si bien suivi son conseil qu'elle venait de publier l'Histoire de la République de Florence2. - Epouser Apollon, disait-elle à Sainte-Beuve, est la seule noce qui n'effarouche pas. Pour moi, je me fierais aux femmes qui ont ces craintes; quelle légèreté de se marier! Il faut au moins deux ans d'intimité avant cela3. »
(2) 1 vol. in-18, chez Delloye, 1843. ↩
(3) Lettre inédite du mois de décembre 1842. ↩
Cependant, à force de l'ennuyer, M. de Méritens finit par obtenir gain de cause. Le 30 mars 1843, il la conduisait à l'autel, dans la petite église d'Herblay4, et, le lendemain, il partait avec elle pour Montauban, où il venait d'être nommé architecte du gouvernement. Tout alla bien pendant les premiers jours. Elle écrivait à Sainte-Beuve, le 28 mai :
(4) Extrait des registres du mariage de la paroisse Saint-Martin, d'Herblay : « L'an 1843, le 30 mars, après les publications des 2 bans faites en « Ont signé : «L. de Méritens de Malvezie, Hortense Allart, A. Dillon, Granghon, S. de Méritens, Mongies, M. Allart, Bertrand, curé. » ↩
«Je trouve le mariage excellent au fond, mauvais dans quelques parties qu'on peut corriger; l'homme en disant parfois : « je veux », le gâte. Former un mari seul est plus difficile que si la loi était changée cette église au prône de la messe paroissiale, les dimanches 12 et 19 mars présent mois, sans qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition, vu la dispense du troisième ban et du temps prohibé du carême accordée par l'officialité diocésaine en date du 14 mars présent mois; - Vu l'acte civil de la mairie de cette commune en date de ce jour ;- Vu la dispense d'heure accordée par Monseigneur l'évêque de Versailles, en date de ce jour. Le sr de Méritens ayant attesté que les bans avaient été publiés à l'église de Belleville et que c'était par oubli que le certificat n'en avait pas été levé ; de plus, autorisation de passer outre ayant été demandée à Monseigneur l'évêque de Versailles ; toutes les autres lois civiles et ecclésiastiques ayant été observées.
« Nous soussigné, curé de Saint-Martin d'Herblay, avons donné la bénédiction nuptiale au Sr Napoléon-Louis-Frédéric-Corneille de Méritens de Malvézie, architecte du gouvernement, né à Savone (État de Gênes), domicilié à Belleville (Seine), fils majeur du Sr Bernard-Martin-Cyprien de Méritens, baron de Malvézie, domicilié à Toulouse (Haute-Garonne), et de De Elisabeth Dufourg, son épouse d'une part ;
« Et Due Hortense-Thérèse-Sigismonde-Alexandrine-Sophie Allart, née à Milan (royaume Lombard-Vénitien), fille majeure de défunt Nicolas-Jean-Gabriel Allart, et de défunte Marie-Françoise Gay, son épouse, d'autre part.
«Tout ce que dessus en présence des sieurs Jean-Baptiste-Séraphin de Méritens de Malvezie, frère de l'époux, domicilié à Paris, rue de la Marche; n° 9; le comte Auguste Dillon, colonel en retraite, ami de l'époux, domilicié en cette paroisse; Etienne Granghon, avocat à la cour royale de Paris, domicilié à Paris, rue des Vieux-Augustins, 69, ami de l'épouse, et Louis-Bien-aimé Mongies, médecin, domicilié en cette paroisse, aussi ami de l'épouse, qui ont signé avec les époux et pour le genre humain. Mon mari est aussi bon qu'il est brave et généreux. Je le souhaite un jour de vos amis; dites-moi quelque chose d'aimable sur lui, comme Libri et les autres ont fait, car il faudra le voir. Nous sommes ici, mais pas pour toujours1. »
(1) Lettre inédite. ↩
Puis vint l'hiver. Pour tuer les longues soirées, elle se mit à lire les œuvres complètes de Diderot ; elle fréquenta aussi la duchesse de Polignac, qu'un ami de M. de Méritens avait trouvé le moyen de retenir à Montauban. La lune de miel était déjà finie. Hortense jugeait son mari « dur, despote, jaloux, emporté» ; elle détestait leurs liens, elle disait « qu'aucune femme fière n'en supporterait de pareils et qu'elle les briserait, si ce n'était son enfant ».
« J'ai parlé du mariage et je ne le connaissais pas. La loi est mauvaise qui soumet un être libre et capable de liberté. La communauté n'est pas même, puisque l'homme peut tout et la femme rien sans lui. Que les hommes l'acceptent pour eux, bon! mais pour leurs filles! Je n'y conçois rien. Vous direz : N'allez pas juger par des exceptions, et Ajax2 en est une. C'est bien dit. Mais il faut pourtant compter que la moitié des femmes se plaignent comme moi ou plus que moi. Et voilà Bulwer qui vient se placer de l'autre côté des Pyrénées, devant ma fenêtre!
(2) Elle désignait ainsi M. de Méritens, à cause de son caractère emporte. ↩
« O mes amants, mes aimables amants, amants d'un jour, de dix ans, amants d'indignation, amants de cœur, combien tout cela revient avec charme à la mémoire quand on vit seule et opprimée1 ! »
(1) Lettre inédite à Sainte-Beuve. ↩
Cette lettre est du 4 mars 1844. Un mois après, Hortense jetait son anneau de mariage sur la grande route de Montauban à Paris2 et revenait seule à Herblay, qui fut toujours « son port ». Elle y habitait, non loin de l'église, une petite maison que connaissaient tous ses amis, pour y avoir couché plus d'une fois dans la belle saison, depuis Bulwer, Libri, Lehmann et Sainte-Beuve jusqu'à cette « belle Marie aux longs cheveux »3, dont elle était un peu jalouse.
(2) Les Enchantements, p. 311. ↩
(3) Madame d'Agoult. ↩
A partir de ce moment, elle s'enferma dans cette maison de campagne et y vécut relativement chaste, entre ses historiens préférés, ceux de Rome et ceux de Florence; elle partagea sa vie entre l'étude et l'éducation de son fils, - ce qui ne l'empêchait pas d'aller de temps en temps passer un jour ou deux à Paris, hôtel du Rhône, rue Saint-Nicaise, pour causer politique, religion et littérature avec Thiers, Mignet, Béranger, Leroux, Sainte-Beuve, et quelquefois Chateaubriand. Car elle s'intéressait à tout ce qui passionne les esprits d'élite, et cette « femme à la Staël », comme la définissait Sainte-Beuve, avait des connaissances extrêmement variées. Peut-être n'avait-elle pas suffisamment digéré ses lectures; peut-être ne savait-elle pas non plus au juste ce qu'elle voulait, mais elle savait parfaitement ce qu'elle ne voulait pas. D'abord elle n'aimait pas la démocratie1 et ne comprenait le gouvernement qu'aux mains des aristocrates. Dans les temps anciens, son homme était Cicéron; dans les temps modernes, c'était Pitt. Elle avait passé la moitié de sa vie à étudier Cicéron, « assise à ses pieds »; elle le lisait dans le texte, le pénétrait jusqu'à la moelle. Son admiration pour lui venait de ce qu'il avait tout prévu et que, pour dominer la société de son temps, « il n'avait eu recours ni à l'hypocrisie, ni à l'épée »
(1) En 1875, elle écrivait à Jules Troubat: « Montlhéry, 17 septembre. « Tout en détestant et niant la démocratie dans les grands états et en France, j'ai commencé à m'apercevoir, monsieur, que nous n'avons de la démocratie que le mot et qu'ici elle n'existe pas. Le grand Conseil de Florence, l'assemblée du peuple d'Athènes et les élections par le peuple sont de ces deux villes : voilà la démocratie possible dans ces lieux réservés. « En France le peuple vote, mais sous la direction des partis : ces partis c'est le choix, l'élite, l'aristocratie naturelle. Voici M. Thiers qui se réveille et qui se déclare pour le scrutin de liste et contre le Syllabus. Il va donc mener les élections comme il a mené les cinq milliards. C'est là l'aristocratie; c'est celle de l'Angleterre et de Rome, non celle de Venise, qui ne comptait pas le peuple. « Le peuple sans direction, c'est la commune de l'autre jour, c'est celle de 93. « Mais l'aristocratie héréditaire de Londres et de Rome (qui en avaient deux), celle-la, nous ne l'avons plus. « C'est ainsi, il me semble, que les médecins, cherchant l'âme d'après des lois terrestres, ne la trouvent pas. Platon savait qu'on se noyait à moitié et qu'on s'évanouissait, mais il rattachait la question d'une conséquence universelle qui est visible, et qui nous annonce une suite à la beauté absolue et à l'enchaînement des choses. Il était sûr de son aperçu, de même qu'il avait deviné l'attraction, prouvée depuis. « ne faut pas sans doute, monsieur, faire des querelles de mots, mais je n'avais jamais bien compris la tragédie de Cinna, parce qu'elle s'appelle Cinna. En l'appelant dernièrement pour m'amuser : Auguste ou la puissance criminelle, alors j'ai compris cette tragédie et sa beauté; c'est Auguste qui est le héros et qui est la leçon. Cinna, Cinna, n'est rien du tout, ni Emilie... » (Lettre inédite.) ↩