III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Les grands Romains se drapaient pour vivre et pour mourir. Cicéron seul était simple. Il entraînait les cœurs et les esprits ; il ralliait à lui tous les bons. César ne songeait qu'aux batailles, aux rivalités; mais l'esprit de Cicéron a vaincu César à la Pharsale du genre humain1! »
(1) Cf. son Timide essai sur la Correspondance sublime de Cicéron (Sceaux, impr. Charaire, 1876). ↩
En résumé, Hortense était pour la liberté en matière politique, mais pour la liberté sage et contenue. En religion, elle était libre-penseuse, mais elle était franchement déiste et ne comprenait pas qu'on pût être athée. Le plus grand tort du xv® siècle, à ses yeux, était d'avoir empêché Buffon d'être religieux. Elle l'aurait « mieux aimé élève de Port-Royal que si dur, si bête, riant des causes finales évidentes, et supposant toujours ses coups heureux et hasardeux de la matière » Mais le catholicisme étriqué, corrompu, fanatique, lui faisait horreur. Elle avait le sentiment qu'il périrait comme la race humaine au déluge. Elle disait, un jour, au curé de son village :
« Cette foi catholique sera pressée par les grandes eaux sur un point, un arbre, un roc, et disparaîtra dans les flots. Il est beau de mourir ainsi, comme Israël, mais il faut mourir. Nous deviendrons tous (notre race) protestants, c'est-à-dire évangélistes, protestants progressifs, comme ils sont essentiellement, rejetant l'enfer et jusqu'à la divinité du Christ. Ce sera la philosophie unie à la partie sublime de la morale du Christ, mais je désire qu'on rejette l'horreur pour l'amour en lui-même. La retenue, soit, quoique les anciens l'aient peu connue; mais l'horreur, non. Cela vient moins de Jésus-Christ que de saint Paul, et permettez-moi d'appeler saint Paul le baron d'Holbach de Jésus-Christ. Il y a une troupe de petits hommes qui ont gâté le xvIe siècle, si on daigne les comprendre dans le xvIIe siècle ; et de même une troupe de petits saints (et permettez-moi d'y mettre cette bête de saint Paul) ont gâté la morale de l'Evangile en la forçant et surchargeant. On chassera du Temple et du siècle les barons d'Holbach et par là l'Evangile; la philosophie et le xvI siècle se donneront la main, car se sont les écoles à toutes les époques qui ont dénaturé les travaux1... » l'out cela, certes, était d'une belle audace, bien qu'un peu confus. Et la preuve qu'en s'exprimant ainsi, devant le curé d'Herblay, Hortense était sincère, c'est qu'elle avait déjà commencé à mettre ses théories en pratique. En 1839, quatre ans avant de se marier à l'église, - et elle n'y avait consenti que par déférence pour les Méritens de Malvézie de Marcignac l'Asclaves, de Saman et l'Esbatx, et par respect pour les Croisades, - elle avait fait baptiser, comme nous l'avons vu, son second fils à l'église évangélique de Florence. Et, deux ans plus tôt, en 1837, étant à Rome elle avait dit à son fils Marcus, en lui montrant le dôme de Saint-Pierre : « Mon enfant, à partir d'aujourd'hui, tu es protestant . » Marcus était trop jeune alors pour comprendre, mais le grain, bon ou mauvais, qu'on a semé dans une âme d'enfant lève tôt ou tard. J'ai ouvert par curiosité la brochure de combat que Marcus publia, en 1876, sous le titre : le Concordat Napoléon et le Catholicisme, à propos de l'enquête de Mun1, et j'ai constaté qu'il s'y montre très sévère pour l'Église en général et pour les évêques et le pape en particulier. Telle mère, tel fils !
(1) Lettre inédite adressée à Sainte-Beuve, en mai 1845. ↩
(1) Brochure de 52 pages (Amyot, éditeur). ↩
Cependant, Marcus tenait aussi de son père. Il avait son esprit, son visage, son originalité; à peine âgé de dix-huit ans, il amusait sa mère en lui parlant des femmes, de son envie de se marier et de son désir d'avoir un enfant !...
Il faut entendre Hortense raconter ses fredaines à Sainte-Beuve :
« 3 novembre 1845. « J'ai passé la journée dans la forêt sous une pluie de feuilles. C'était fort beau ; le pied des grands arbres est entouré de jeunes arbres; on ne voit que verdure d'automne; c'est un endroit dont les siècles et la nature se sont emparés. J'y ai pensé à la poésie, à vous, à l'amitié, car tous mes sentiments moins sages se sont envolés à l'approche de l'hiver, où je vous vois repris et tiraillé par les belles. Je reprends donc tous les avantages de l'automne et me trouve doucement dans l'état de la forêt.
« J'y avais commandé pour demain un déjeuner, mais, au retour, la petite maîtresse de mon fils l'a pris en arrivant, avec un joli chapeau rose, et le déjeuner sera pour eux. Allez donc, amour, en chapeau rose, mais sentirez-vous si bien le langage de l'automne? »
« 12 novembre.
« Le petit chapeau rose est revenu, elle ne bouge d'1c1, ils se lèvent à deux heures, que dois-je faire ? Il veut la prendre avec lui à Paris. Écrivez-moi et parlez-moi de vous. »
« 13 novembre. « Mon curé, qui est un homme d'esprit et de vos amis, vient de publier un livre traduit de l'indoustani. Il m'a priée d'en faire un article qui a paru ou va paraître dans la Revue indépendante. Vous voyez qu'on est lettré à Herblay! Je suis interrompue par mon fils, qui vient de mettre sa petite en voiture. »
« 15 août 1846.
« Je voudrais vous amuser de ce qui se passe ici, mais l'amitié n'ose : je crains de déplaire à une femme que j'estime, mais qui a, comme vous, un tel goût des formes et de la jeunesse que voilà la seconde fois que mon étourneau de fils manque une occasion qui nous aurait tous transportés. Passy me l'a envoyé pour six semaines, et cet enfant, beau, simple, agréable n'a jamais su ni voulu comprendre une beauté qu'il confond trop avec sa mère. Il aime toujours cette petite fille de l'autre année, qui est si jolie, elle est venue mal à propos ici pour tout gâter; et j'ai en vain parlé de Mme de Charrière, de Benjamin Constant, des amitiés durables, des lettres et des femmes encore séduisantes. Il nie cela, il dit que c'est vicieux, il n'est point fat, et ne veut rien comprendre. Enfin il est parti après six semaines et, après un accueil charmant, il a reçu un adieu trop glacé, car je ne le conçois guère là-dedans. Mon fils est un garçon plutôt moqueur et ironique, qui voit comme son père le côté ridicule de toute chose, et qui a beaucoup d'esprit, mais il ne le laisse guère voir, étant timide et réservé. Je ne vous l'ai pas envoyé, pensant que ces garçons de vingt ans sont toujours ennuyeux puisqu'ils ne savent pas causer, mais il est à vos ordres si vous pouviez avoir besoin de lui pour des commissions ou pour lire tout haut. Il m'a dit de vous en avertir, en vous prévenant qu'il est encore trop bête pour oser vous chercher, mais qu'il le fera plus tard avec un grand empressement. »
« 28 août. « Mon fils, enlevé encore ce soir par sa petite maîtresse, me laisse une soirée solitaire. Je me sens stoïcienne de la tête aux pieds »
« Ier décembre. « Oui, vantez la jeunesse ! Cet enfant dit déjà du petit chapeau rose : « Comment m'en débarrasser? Que dois-je faire ? » Je réponds : « Quoi! une fille si belle ! » Il dit: « Je voudrais qu'elle fût laide, ce serait un changement, ce ne serait plus elle » Hélas ! il est fils de ce penseur qui me disait dans l'orage de notre passion : « Permettez-moi une expression vulgaire, mais laissez-moi vous dire que le jeu n'en vaut pas la chandelle ! » Voilà ce que sont les penseurs et surtout les poètes. Mais vous sentez que, si jamais Minerve a pu aimer, cela a dû être l'éclair d'un moment. »
« ¼ février 1848, de Passy. « Je n'ai ici ni la ville ni la compagne, mais j'ai mon fils, plein de journaux et plein d'affaires, avec le naturel de Sampayo qui se déclare, un enfant qui ne pense qu'à la politique. Il me raconte que sa petite maîtresse, pour le retenir la nuit, lui prépare les journaux du soir ; et quand il dit: « Je vais lire les journaux », elle les lui présente avec un beau sourire. »
Pauvre petit chapeau rose ! encore quelques nuits d'amour, et le coup de vent du 24 Février vous emportera, avec les journaux de Marcus et le parapluie de Louis-Philippe, loin, bien loin, sans espoir de retour !
Ce n'est pas la seule chose que la révolution de 1848 ait emportée, dans la vie ou autour d'Hortense. Bulwer la définissait : « Une invasion de barbares conduits par Orphée. » Hortense, à l'exemple de tant d'autres, s'en prit à Orphée lui-même de tous les maux qui s'abattirent en quelques mois sur son foyer et sur le pays. Et le plus grand de ces maux, en ce qui la regardait, fut la dispersion de ses amis, car, tout en vivant dans la retraite, elle n'aimait pas la solitude; elle avait besoin d'entretenir un commerce quasi journalier de lettres ou de visites avec tous ceux qui lui étaient chers.
Or, à peine Chateaubriand était-il mort que Sainte-Beuve quitta Paris pour aller faire un cours de littérature à l'Université de Liège. Puis ce fut au tour de Libri de passer la frontière, on sait dans quelles circonstances. Mme de Méritens a toujours été persuadée que Libri fut la victime des jésuites. Ils ont le bras si long ! On prête si facilement aux riches ! Il y eut à cette époque tant de manigances, rue de Poitiers! Elle n'était pas d'ailleurs la seule qui crût à l'innocence de ce singulier bibliophile. Mérimée partageait sa conviction et même il la paya un peu cher. Mais rien n'honore plus un homme que la fidélité à ses amis, et Libri se défendait si bien, il criait si fort, de l'autre côté de la Manche, qu'il eût ébranlé les pierres.
Il écrivait de Londres à Mme de Méritens, le 17 décembre 1850:
« Vous êtes une amie admirable, il y a presque plaisir à se voir calomnié pour être défendu comme vous le faites. Vos lettres me font grand bien et un plaisir infini. Ecrivez-moi souvent... Vous verrez la leçon que je graverai sur le front des magistrats français. Jusqu'à présent on n'a vu que des jeux d'enfants. Il y a dans ma nature une chose dont j'ai fait plusieurs fois l'expérience et qui est très utile. Aux approches d'un danger et à mesure que le moment critique approche, je sens un esprit plus net et plus calme, et ma résolution plus ferme et plus arrêtée.
« Apprêtez-vous à voir TOUT le monde avoir peur. Laissez-les aller, ils me reviendront. Ne me sont-ils pas revenus après la publication du Rapport Boucly?
«Je compterai toujours sur vous, car vous êtes de ceux qui disent : Etiam si omnes, ego non.
« Mille choses à Marcus, son souvenir m'est très cher.
« Apprêtez-vous à juger les coups1. »
(1) Lettre inédite. - Voir à l'Appendice. - Quand il écrivait ces lignes, Libri avait été condamné, le 22 juin 1850, à dix années de réclusion, à la dégradation et à la perte de ses emplois publics, pour les audacieuses soustractions qu'il avait commises dans nos grandes bibliothèques, en qualité d'inspecteur général, et malgré tous les efforts tentés par ses amis, il mourut à Fiesole (Toscane), le a8 septembre 1869, sans avoir été réhabilité. ↩
Puis vint ensuite le coup d'Etat, qui ferma la bouche au plus bavard des correspondants d'Hortense : - c'est ainsi qu'elle appelait M. Thiers. - Depuis lors, elle n'eut plus avec qui causer, rue Saint-Nicaise où elle avait gardé un pied-à-terre, que Béranger qui commençait à radoter, et une demi-douzaine de vieilles femmes, dont Mme Regnault de Saint-Jean d'Angély et la duchesse de Raguse, les protectrices de sa jeunesse. Elle prit Paris en grippe et son cher village d'Herblay lui devint insupportable. Pour comble de malheur, la santé de son fils Henri lui causait depuis quelque temps de sérieuses inquiétudes. Comme elle était mère avant tout, elle pensa que le changement d'air lui ferait du bien et se mit à voyager. Après avoir habité Bezons et Coulanges-la-Vineuse, elle s'établit dans la vallée de Talouan, à trois lieues de Sens, où elle mena trois ou quatre ans la vie de fermière. Mais cette vallée de la Bourgogne était tout de même bien éloignée de Paris pour une Parisienne comme elle. Et puis Marcus s'ennuyait tant de sa mère ! Un beau jour, elle lâcha sa ferme, et ses vaches et sa basse-cour pour revenir s'installer dans la banlieue, à Thiais.
Inutile de dire que, dans l'intervalle, elle n'avait pas laissé se rouiller sa plume.Sans parler de la correspondance qu'elle entretenait avec Bulwer, Béranger, Thiers et Sainte-Beuve, elle avait entrepris deux ou trois ouvrages d'histoire, de politique et de philosophie, comme le Novum organum1 et l'Essai sur l'histoire politique depuis l'invasion des barbares jusqu'en 1848, qui remplissaient tous ses loisirs.
(1) Elle avait commencé cet ouvrage en 1846, « dans le désir qu'il serait utile aux personnes pieuses. Ce sera, disait-elle, un ensemble de religion et de philosophie ». (Les Ench1ntements, p. 319.) ↩
Que se passa-t-il à Thiais et pourquoi n'y demeura-t-elle pas ? Je ne saurais le dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en 1856, après un séjour de quinze mois à Bourg-la-Reine, elle alla habiter à Montlhéry une petite maison voisine de la tour. Ce fut sa dernière étape. Béranger avait chanté autrefois les Lutins de Montthéry. Elle l'invita à venir pendre la crémaillère. Il lui répondit selon la formule : « Je le voudrais bien, mais je ne le peux pas ! » Depuis qu'il avait élu domicile au Marais, ses jambes lui refusaient le service. Un an après, il était mort. Dieu ne lui avait pas laissé le temps de lire le Novum organum, où Hortense a résumé la philosophie des Grecs et ses idées sur « Pascal saint2». - Ce « Pascal saint », je me hâte de le dire, sent plus ou moins le fagot; n'empêche que Mme de Méritens y côtoie d'assez près la doctrine chrétienne. Elle s'en rapprochait
(2) Quand il parut, en 1857, George Sand en rendit compte dans un article qu'elle recueillit ensuite dans ses Souvenirs de 1848. En voici les principaux passages : « Sous ce titre un peu effrayant de Novum organum ou Sainteté philosophique, Mme Hortense Allart de Méritens vient de publier un de ces livres clairs et brillants qui méritent la popularité et qui devraient être dans toutes les mains. « C'est le résumé concis des études et des réflexions de toute une vie savante et lettrée. « L'auteur est une femme charmante, qui a étudié les langues mortes et les philosophies abstraites, sans que sa figure blanche et rose trahît par un pli les veilles et les méditations. Il est vrai qu'elle n'a « Il est impossible de mieux comprendre qu'elle ne l'a fait Platon et Pascal, Pythagore et Rousseau, les pères de l'Eglise et les Encyclopédistes. C'est véritablement, à cette heure surtout, un très grand esprit que le sien, un esprit arrivé à une telle hauteur que l'on sent pour lui un respect ennemi de la discussion. » Nohant, 30 septembre 1857. ↩
probablement ni veillé ni souffert pour apprendre, mais qu'une organisation supérieure lui a permis de tout comprendre et de tout retenir sans le moindre effort. A la voir si animée, si active, si dévouée aux nobles fardeaux de la famille et avec cela si brillante causeuse, nous avons eu besoin de la connaître longtemps pour croire qu'il y eût tant de sagesse, d'érudition et de tranquillité dans cette jolie tête blonde qu'elle portait comme si elle ne l'eût pas soupçonnée sur ses épaules.
« Il est peu de caractères littéraires aussi fortement trempés et aussi nobles que celui de Hortense Allart. Elle a caché ses vertus privées dans un intérieur sobre, libre et fier. Elle a vécu simplement et, par un grand esprit d'ordre, de prudence ou de stoïcisme, elle a pu vivre, en apparence, à l'abri des préoccupations de la réalité. Elle a écrit pour écrire, ne demandant appui et courage qu'à elle-même, ne reprochant à personne de paraître l'oublier, ne sachant pas si elle avait des amis tièdes ou préoccupés, un public ingrat ou trop exi-Si on l'eût mieux connue, on l'eût applaudie davantage. Il y a des personnalités qui ne savent pas se communiquer, qui tout à la fois se revêtent trop et pas assez.
« C'était, selon nous, le défaut de Mme Allart. La muse montait sur le piédestal, couverte d'un voile emprunté. On ne voit pas assez, dans son œuvre, la femme excellente que ses amis adoraient en dépit de son mâle génie...
« Nous conseillons aux femmes intelligentes la lecture de ce livre, et particulièrement de la partie intitulée Mémoire, qui semble s'adresser à elles de préférence.
« La manière de l'auteur est originale. Ses défauts sont presque toujours des qualités. Son style court toujours et vole souvent... Elle est savante, elle est poète et elle est femme.
« En somme, M=e Hortense Allart est, par ses travaux sérieux, ses vertus privées, la noblesse de son caractère, l'élévation de son talent, et la haute direction de son esprit, une des gloires de son tous les jours, au fur et à mesure qu'elle se pénétrait, Sainte-Beuve aidant, de l'esprit de Port-Royal. Elle s'imagina qu'elle le possédait, le jour où Saint-Martin, « le philosophe inconnu », lui fit comprendre le sacrifice du calvaire et que « le désir en nous est la racine de l'éternité.
Cette disposition d'esprit, toute nouvelle chez Mme de Méritens, ne lui fut pas inutile dans l'épreuve cruelle qui lui était réservée : la mort de son fils Henri, en 1862, la trouva résignée à la volonté de Dieu ! Peu de temps après, elle publia, sous le titre de Nouvelle concorde des quatre évangélistes, une vie de Jésus qui pourrait être mise entre toutes les mains chrétiennes, et, de ce jour, sa vie, à elle, fut vraiment édifiante.
M. Thiers, qui l'appelait « ma très ancienne amie », lui avait fait obtenir une petite pension d'un millier de francs, en qualité de femme de lettres (1).
(I) Il lui écrivait en 1861 :
« Ma très ancienne amie, j'ai parlé à M. de Rothschild, après Bulwer. Tout ce que la recommandation la plus chaude peut faire a été fait. Maintenant il faut que votre fils se rappelle par sa présence à MM. de Rothschild, et si cela ne suffît pas je reviendrai à la
« Je viens de lire le petit volume de M. Paul Boiteaua. Je l'ai trouvé plein de sens, de finesse et d'esprit. Si j'avais su que je lui devais l'envoi de ce volume, je l'en aurais remercié déjà depuis long-temps. Ne sachant pas son adresse, je vous prie de me servir d'intermédiaire et de lui communiquer textuellement le passage de ma ettre.
(a) Il s'agissait du petit livre de Paul Boiteau sur Béranger. ↩
« Mille et mille amitiés,
A. Thiers
Non seulement elle se suffisait avec cette somme quasi ridicule, mais encore elle avait l'art de faire le bien tout autour d'elle, en sorte que les gens de Montlhéry l'avaient surnommée « la bonne dame ».
Le scandale de ses Enchantements l'étonna beaucoup : elle ne l'avait pas plus cherché que saint Augustin dans ses Confessions, et elle croyait avoir, sinon sanctifié, à tout le moins purifié ses confidences par les prières qui les terminent. C'était une âme simple et naturelle du xviii° siècle, à qui le sens moral pouvait faire défaut, mais dont la sincérité n'était pas douteuse.
J'avais fait appel aux souvenirs de ceux qui pouvaient l'avoir connue dans ses dernières années. Une de ses petites-filles a bien voulu rédiger à mon intention la note suivante :
« Dans sa retraite de Montlhéry, Mme Hortense Allart de Méritens vivait au milieu des paysans de l'endroit. L'air de Montlhéry convenait à sa santé. La vieille tour féodale, encore solidement debout, s'harmonisait avec ses méditations sur la politique et l'histoire. Du haut de ses créneaux, elle revoyait,
« Vous aurez mes volumes en novembre, après quoi je prends ma retraite. »
Et le 13 février 1864 :
« Je suis grippé, fatigué et incapable d'écrire. Je vois le personnage dont vous me parlez, je fais cas de son grand talent et de son caractère indépendant; je suis bien avec lui, mais je ne puis me permettre de lui parler d'un sujet aussi intime que celui qui vous tient au cœur.
« Mille amitiés,
A. Thiers
(Lettres inédites.) dans une immense et ravissante étendue circulaire, des châteaux et des domaines familiers aux jours de sa jeunesse. Dans la belle saison, elle s'installait pour de longues heures à l'ombre du petit bois de pins qui lui rappelait l'Italie, au-dessous de la tour, sur la colline en pente rapide dont le sable tiède et fin a séché l'encre de ses nombreuses lettres.
« Elle avait remplacé l'habillement élégant mais simple dont elle se parait d'habitude, par un costume seyant à son âge, mais fait avec les étoffes de cotonnade employées par les paysans. Une longue capote de percale finement froncée défendait son visage contre le vent et le soleil; le large parapluie de coton bleu des paysans, en harmonie si gaie avec la campagne, l'abritait dans les longues promenades qu'elle faisait de préférence sous la pluie. Elle se drapait, sans jamais y penser, comme une Polymnie, dans un châle léger et chaud; une 'robe 'unie s'arrêtait au ras de ses chevilles pour le jeu alerte de ses petits sabots. Des manches larges et de très longs gants qu'elle faisait et même brodait adroitement elle-même complétaient ce costume si commode pour son genre de vie. Un sac, où elle emportait toujours de quoi lire et écrire lorsqu'elle partait en promenade, pendait à son fin poignet dont la délicatesse cachait une force d'acier... Quand je cherche à me la rappeler, je la retrouve tout entière dans le tableau où elle fut peinte par Ducis, frère du poète, vers l'âge de quatorze ans1. Mme Hortense Allart de Méritens a écrit que c'était Minerve qu'on retrouve aux deux extrémités de la vie. C'est vraiment la jeune fille au regard ingénument réfléchi et profond du portrait de Ducis qu'on retrouvait dans le visage jamais embrumé de cette grand'mère si étincelante de vie, d'intérêt et de gaieté, dont le rire olympien sonne encore aux oreilles de ceux qui l'ont entendu. Elle pleurait cependant presque aussi facilement, mais, par un don singulier, les larmes l'avaient toujours embellie et rajeunie...
(1) C'est ce tableau que nous reproduisons en tête de cet ouvrage. ↩
« Un soir de février, à l'entrée de la saison qu'elle avait toujours redoutée, elle convint avec une voisine de quelque détail pour le lendemain. Rien d'anormal ne paraissait en elle, on l'avait vue tout le jour vaquer à ses occupations habituelles. Cependant elle n'ouvrit pas le lendemain. On avertit son fils, qui la trouva sur son lit entièrement vêtue et ne donnant plus signe de vie. Elle était morte de la rupture d'un anévrisme. Ainsi était morte sa mère, jeune encore, pendant qu'occupée à sa toilette elle relevait ses lourds cheveux. »
On m'avait raconté qu'après sa mort son fils Marcus avait brûlé toute sa correspondance. D'après les renseignements que m'a donnés sa famille, c'est elle-même qui, dans son irritation contre Barbey d'Aurevilly et consorts, accomplit cet autodafé1.
(1) En adressant à Marcus la lettre de George Sand que nous publions au début de cet article, elle avait écrit en marge : « A jeter au feu ! » ↩
Heureusement, une partie de ses papiers étaient alors en la possession de Marcus.
Toutes les lettres que je viens de citer, à l'exception des siennes, proviennent de sa succession. Mais les plus importantes, parmi celles qui me serviront à la montrer dans ses rapports avec Béranger, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Lamennais et les autres, sont incontestablement celles qu'elle écrivit au critique des Lundis, de 1841 à 1848. Lorsqu'on les aura lues, - et les fragments que j'en ai déjà publiés en donnent un avant-goût, - on saura un gré infini à Sainte-Beuve de les avoir conservées. Quant à moi, je ne saurais trop remercier ici M. Jules Troubat de me les avoir communiquées.
Un mot maintenant sur la tombe de Mme de Méritens. C'est grâce à l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux que je l'ai trouvée. Je la croyais à Montlhéry; elle est dans le petit cimetière de Bourg-la-Reine, à deux pas de celle d'André Theuriet, qui précisément était maire de cette commune quand le corps de Marcus y fut rapporté. Car, de même que Mme de Méritens avait voulu reposer auprès de son fils Henri, Marcus, qui mourut à Lunéville, le 12 janvier 190r, voulut reposer auprès de sa mère.
Ils sont là tous les trois, qui dorment côte à côte, comme la poule et les poussins dont parle l'Écriture, sous une pierre basse, fleurie de lichen, et que rien ne désigne au regard du passant.
Voici leur épitaphe :