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L'Enchanteur 1768—1848

XVII. Paris, 16 avril 1835

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 3 min de lecture · p. 298–299 · chapitre 32 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J'ai passé hier chez vous, pour savoir si on vous faisait parvenir les lettres qui vous y étaient adressées. Votre portier m'en a donné l'assurance. Je vous écris donc pour vous remercier de tout ce que vous me transmettez de choses flatteuses. Vos Anglais sont bien bons pour moi, et vous finirez par me faire croire que je jouis de quelque considération au-delà du détroit, ce qui, je vous l'avoue, me semble un peu singulier, étant aussi éminemment poète français de fond et de forme que je le suis, dans mon petit genre tout familier. Au reste, je ne puis mieux faire que de m'en rapporter à vous. Ce n'est pas seulement avec les Anglais que je suis dans le doute à cet égard. Un professeur d'léna m'étant venu rendre visite il y a peu de jours, j'opposai la même incrédulité aux louanges qu'il avait la bonté de m'apporter d'Allemagne. Il souffla tant et si bien dans ma vanité d'auteur, comme vous le faites vous-même, qu'il parvint à ébranler ma raison. Malheureusement, j'ai une vanité qui se désenfle bien vite. Vous m'avez envoyé un article que Martin, qui est encore ici, m'a analysé, et qui m'a fait beaucoup de plaisir. Mais il m'en eût causé davantage, si je n'avais vu que son auteur, sur la foi de je ne sais quelle autre feuille, m'attribuait une chanson intitulée le Lion muselé, qui finit par des vœux pour le triomphe de Henri V. Je ne connais pas l'original français de cette chanson : elle peut être meilleure que les miennes; mais ceux qui ont lu avec quelque attention mes chansons et mes préfaces peuvent-ils se laisser prendre à me croire l'auteur de vers écrits dans un pareil esprit? Ce sont toutes les erreurs de ce genre que je remarque dans ce que les étrangers écrivent sur les autres Français, qui me font douter de ma réputation hors des frontières de notre langue. Je me suis quelquefois demandé si j'étais bien compris, même, hors de Paris.

Je vois que vous êtes mieux disposée pour l'Angleterre cette année que dans vos précédents voyages. J'en augure bien pour votre avenir, qui, m'assure-t-on, pourrait devenir tout anglais - qu'en dites-vous? Nous sommes toujours maintenant en attendant des nouvelles de Londres. Les arrangements ministériels de ce côté de la Manche peuvent avoir beaucoup d'influence ici : du moins on le croit, je pense un peu différemment.

Vous aurez peut-être entendu dire que j'étais ruiné, ou vous l'entendrez peut-être dire. N'en croyez rien, quelque journal qui vous en porte la nouvelle. Il est vrai que mes petits revenus peuvent aller en s'amoindrissant beaucoup, pendant que ceux de mes libraires vont en croissant outre mesure. Mais je ne suis pas ruiné. Seulement, je pense à me retirer à Fontainebleau pour y vivre avec plus d'économie. Cela est un peu triste sans doute ; mais il le faudra. Dans cette circonstance, grand nombre d'offres obligeantes m'ont été faites. J'aurais voulu pouvoir en accepter quelques-unes; mais, tout bien pesé, j'ai trouvé dans toutes plus d'inconvénients que ne m'en fait redouter ma retraite loin de Paris ; retraite qui ne sera pas telle que je ne puisse venir de temps à autre voir les bons amis que je laisserai ici. Je ne regretterai qu'eux, car le monde, qui ne m'a jamais beaucoup charmé, commence à m'inspirer bien du dégoût.

Adieu, ma chère Hortense. Soyez heureuse, à Paris ou à Londres, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, que je recevrai toujours avec un vif plaisir, à Paris comme à Fontainebleau.

Votre tout dévoué,