Béranger. (Adressée à Florence.)
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Saint-Cyr, près Tours, 9 décembre 1837.
Votre aimable lettre m'a trouvé au milieu des plantations que je fais faire et que je fais moi-même, car j'ai pris un goût très vif au jardinage : ces occupations, qui ont duré près d'un mois, m'ont empêché de vous répondre plus tôt. Oui, certes, ce serait un beau voyage à faire pour moi que d'aller visiter la Toscane ! Non que je croie le moins du monde qu'on m'y adore, comme il vous plaît de le dire, mais j'ai toujours eu le désir de voir cette Italie, car si j'y étais une fois, ne croyez pas que je m'en tienne à Florence; il me faudrait un peu de Rome, de Naples, de Venise, etc., etc. ; sauf à venir compléter mon année auprès de vous dans les belles campagnes florentines. Tout cela serait charmant, mais je suis trop vieux maintenant pour faire de si longues courses. Plus que jamais je redoute de me déranger. Croiriez-vous que le voyage de Paris m'épouvante, et qu'il y aura bientôt deux ans que je n'y ai mis le pied? Il est vrai que le nombre des connaissances à voir, des dîners à faire, des soirées à passer est pour beaucoup dans mon effroi. En Italie, je serais à l'abri de cesinconvénients. Mais, je vous le répète, tout le plaisir que je me promettais de la belle nature, des arts, de la fréquentation des hommes distingués du pays où vous êtes ne suffit pas pour vaincre mon antipathie de mouvement qui ne fait que croître chaque jour. Ainsi, à moins d'événements majeurs, n'espérez pas être jamais mon cicérone à l'étranger, malgré tout l'honneur que cela pourrait me faire. Mon Italie à moi c'est le coin que j'habite en Touraine, et je prie Dieu de m'y laisser vieillir et mourir, non en égoïste, mais en ermite qui rêve pour le monde un avenir consolant vers lequel les folies de ce temps, comme un cocher ivre, nous mènent plus droit et plus vite, peut-être, que ne le pourrait faire la raison avec toutes ses brides et tous ses fouets.
J'aurais bien voulu pourtant me plonger dans le passé avec vous ; mais Didier a oublié de faire votre commission et j'attends encore le 1er vol. de votre Histoire de Florence. Je vais tenter d'en avoir des nouvelles, car je suis non-seulement très curieux de connaître votre nouvelle tentative, mais il m'est nécessaire, dans ce moment, de savoir mieux que je ne la sais l'histoire de cette république. Avec ma manière de voir, les derniers historiens sont toujours les meilleurs, sans compter que je vous crois bien capable d'effacer ceux de nos Français qui se sont déjà emparés de ce sujet fécond et brillant.
Mais l'histoire ancienne vous fait-elle oublier ce que vous devez à la grande affaire de notre époque. Je veux parler de l'émancipation de la femme. Avez-vous rompu avec la célèbre madame ***. J'ai eu des nouvelles de vos assemblées et j'aurais fait volontiers 60 lieues pour y assister. Quoi ! vous étiez présidente? Quoi ! vous et vos acolytes portiez de larges rubans rouges ! Mais, vraiment, cela devait être d'une magnificence et d'une grandeur à désespérer Dupin avec son crachat et M. Pasquier avec sa fameuse robe puce. Et que de beaux et d'éloquents discours on prononçait là, m'a assuré la dame qui les a entendus et qui m'a prédit qu'il en résulterait infailliblement l'asservissement de notre sexe ; heureux encore qu'on nous laisse la vie, par simple intérêt de propagation, chose reconnue indispensable jusqu'à l'invention de quelque machine à vapeur ou autre qui fasse enfin disparaître cet inconvénient trop bourgeois. Tout cela est-il vrai, dites-moi ? Je n'ose croire le siècle en si beau chemin. Vous avez fait bien des progrès, s'il faut en croire mon historien.
Vous me parlez de votre sœur et de sa position heureuse de manière à me faire plaisir.
Adieu. Ecrivez-moi plus souvent et je serai plus exact à vous répondre.
A vous de cœur.