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L'Enchanteur 1768—1848

Lettre inédite de Libri

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 4 min de lecture · p. 251–254 · chapitre 18 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous avons publié plus haut (page 68) une lettre de Libri relative à son procès. En voici une autre du même temps, adressée également à Hortense et sur le même sujet.

Londres. Vendredi, Septembre.

Veuillez, de grâce, excuser mon silence. J'ai reçu toutes vos lettres et je vous remercie vivement de votre intérêt amical. J'ai été de nouveau atteint par mes douleurs d'estomac et dans ce moment-ci j'ai toutes les peines du monde à vous écrire, car en me pliant un peu sur mon pupitre, je sens mes douleurs augmenter. J'ai écrit à Mme Hamelin. La lettre a été remise à M. P..., qui la lui a adressée à la campagne. L'a-t-elle reçue? Veuillez lui dire dix mille choses de ma part.

Vivent les nigauds qui, après avoir vu comment on m'a traité et qui, sachant comment on me traite encore, s'imaginent que je devrais aller me jeter entre les mains de M. Hatton ! Ce juge a été choisi avec les experts pour me perdre : on le comprend, on se le dit au fond de l'âme, mais comme on en a peur (les méchants font toujours peur aux braves gens) on gémit et on se laisse faire. Quand vous écrirez à M. de M..., veuillez lui demander s'il trouve, lui magistrat, que les règles de la justice aient été observées à mon égard et s'il croit que les articles 35, 36, 37, 38, 39, 8g du Code d'instruction criminelle permettent de saisir les papiers, les livres, les meubles, tous les biens enfin d'un accusé, sans inventaire, sans témoins, sans la présence d'un fondé de pouvoir, sans que rien fût cacheté, rien paraphé, sans inventaire descriptif, etc.

Demandez-lui si ces articles et les articles 184, etc., du Gode pénal permettent que, pendant des mois entiers, des étrangers (je ne parle pas des experts ici) puissent entrer (malgré l'opposition et les réclamations les plus vives) dans le domicile d'un individu, y rester des journées entières, à leur gré, apporter et emporter ce qui leur plaît, sans aucune formalité; si enfin les magistrats avertis directement par des protestations, par des lettres, de ces énormités, remplissent leur devoir en les tolérant et en protégeant ceux qui les ont commises et qui ne cessent pas de les commettre !

Vendredi dernier (31 août), les 3 experts sont entrés chez moi et ont emporté une charretée pleine de livres, de papiers, de manuscrits, sans inventaire, sans aucune personne chargée de me représenter, sans qu'il fût pris aucune précaution pour s'assurer de l'identité des objets enlevés, en un mot sans aucune garantie ni pour la justice ni pour moi !

En s'en allant les trois experts ont déclaré à mon domes tique qu'ils avaient emporté tout ce qu'ils devaient prendre et qu'ils ne reviendraient plus jamais chez moi ; et cependant, le lundi 3 septembre, M. Lalanne (celui qui a déclaré vouloir me faire pendre) est revenu seul chez moi et a emporté encore des paquets sans aucune formalité et sans témoins. Qu'est-il allé faire chez moi? A-t il enlevé (comme on me l'écrit) des choses qu'il avait trou_ vées à sa convenance chez moi? A-t-il détruit des factures de libraires ou d'autres papiers utiles à ma défense ? Demandez, s'il vous plaît, à M. de M... ce qu'il pense de ces procédés tolérés, protégés même parses amis. J'ai entre les mains une lettre d'un célèbre jurisconsulte étranger qui m'écrit que, s'il y avait l'ombre de la justice en France, le juge d'instruction et le procureur de la République qui ont présidé à l'instruction dirigée contre moi ne seraient pas condamnés à une amende, mais seraient envoyés aux galères. Le signal le plus certain de la décadence de la France, c'est que de telles énormités puissent s'y commettre pendant 18 mois, et qu'ils soient connus du public sans exciter aucune émotion. Le premier besoin d'un grand peuple c'est que les lois soient respectées. Quand il devient indifférent à la justice, un peuple est bien malade.

Il a paru, dans le Statuto de Florence du 16 août, un excellent article sur mon affaire. On m'assure que Capponi y a travaillé. L'article est excellent et j'en ai été très touché. Je lui écrirai, mais je suis écrasé par une correspondance qui embrasse tous les points de l'Europe. A part le besoin de diriger tout ce qui se fait à Paris, notes, mémoires, lettres, polémique, je fais tout et souvent on me gâte tout.

Voici un petit mot pour M. le curé d'Herblay. J'espère que vous avez reçu une lettre dans laquelle je vous parlais de lui. Je me souviens que, dans cette lettre, j'ai écrit le mot intrinsèque par un c à la fin. Veuillez corriger cette bévue. Soignez-vous, par le temps qui court, et donnez-moi toujours de vos nouvelles, qui me sont bien chères.