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L'Enchanteur 1768—1848

Béranger. VIII

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 14 min de lecture · p. 275–286 · chapitre 24 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

8 janvier 1830.

Vous devez plus que jamais m'accuser d'ingratitude. Voilà plus de deux mois que je ne vous ai vue, et vous n'êtes certainement point habituée à un pareil abandon de la part de ceux qui vous aiment. Aussi ne veux-je point vous laisser ignorer la cause qui m'empêche de vous aller voir. Je suis indisposé, et le médecin me défend de sortir. J'ai pensé d'abord qu'avec du régime et de la retraite j'en serais bientôt quitte ; mais point; et chaque tentative de sortie que je fais me convainc plus vivement de la nécessité d'obéir au docteur. Depuis huit jours, j'allais mieux ; hier, l'irritation s'est de nouveau emparée de la poitrine, et un accès de fièvre violente me tient encore aujourd'hui. Tout cela passera, il faut l'espérer. Et vous, comment avez-vous supporté ce froid rigoureux ? Il a dû vous faire regretter bien vivement votre doux ciel de l'Italie. Votre plume ne s'est-elle pas gelée dans vos jolis doigts ? On prétend que non : quelqu'un m'assure que vous êtes sur le point de publier un nouvel ouvrage. Celui auquel vous travailliez est-il déjà terminé ? Je ne reçois plus le Temps ; mais je le recevais encore lorsque parut un article sur Jérôme. Quelle est la personne de votre connaissance qui s'est avisée de vous juger ainsi, et de parler de votre héros d'une si singulière manière? Cet article ne m'a pas satisfait. Qu'en pensez-vous? Je vous ai répondu à la hâte le jour où vous avez envoyé chercher mes chansons. Savez-vous que vous m'aviez écrit la lettre la plus aimable possible? Vous êtes bien heureuse que je ne sois pas tant soit peu fat. C'est une lettre à montrer à tout le monde, comme preuve de bonne fortune. Une autre qui se connaîtrait moins, et vous connaîtrait moins aussi, se croirait en beau chemin avec vous. Ce qu'il y a de vrai dans tout cela, c'est que je crois que vous commencez à me juger mieux; que vous voyez qu'il y a en moi un être quine se montre que rarement, et dont j'ai fait quelquefois ressource pour varier le genre borné à qui je dois ma réputation. Cette portion de moi-même a besoin de solitude, et c'est pourquoi je me félicite presque de la prison et de la maladie quand elles me procurent cette jouissance. C'est à cet autre moi que je dois le bonheur dont j'ai joui, et ce bonheur s'accroît de l'attachement que je puis inspirer aux êtres bons et intelligents qui me devinent, même àceux qui ne le font que par un instinct du cœur. Avec cette clef de mon caractère, vous pourrez vous expliquer des choses qui vous ont paru, ou de l'indifférence affectée, ou de la fausse modestie. Si aujourd'hui j'ai l'air d'attacher plus de prix à la réputation qu'à de plus doux sentiments, c'est qu'à mon âge cette disposition est plus sage, quand on est assez sûr de soi-même pour ne pas trop regretter cette réputation, à l'instant où elle déchoira. Ah ! si j'étais jeune ! Mais vous, qui l'êtes encore, que faites-vous de votre temps? Serait-il possible que votre tête n'eût pas encore trouvé l'occasion de se monter, au moins pour quelques jours.

Ce qui démonterait la mienne, si j'avais moins de philosophie, c'est la banqueroute de mon libraire. Figurez-vous que j'allais prendre quelqu'un pour me servir, car je suis bien seul. Mais je vous avais déjà fait part de ce projet : eh bien ! le voilà flambé ! Longtemps encore il me faudra allumer mon feu, et,' par un pareil froid, c'est bien ennuyeux, surtout lorsqu'on est malade.

Voilà, je l'espère, une lettre qui me réconciliera avec vous, si vous étiez fâchée. Comptez sur ma sincère amitié.

IX

8 février 1830.

Savez-vous que je commence à vous croire? Ne poussez pas trop loin les preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains ! Quelle gloire pour la chanson ! N'allez pas penser que je veuille le dire à tout le monde. J'aurais trop peur de rencontrer des incrédules, ou, si je parvenais à convaincre les gens, de nuire à votre illustre ami. Et Dieu m'en garde, quoique sa politique ne soit nullement la mienne, à moi, homme des basses classes, qui regarde avec mépris tout ce qui est là-haut, parce que je porte un cœur français qui n'admet rien de ce qui ne sympathise pas avec la nation, telle que la Révolution l'a faite.

En lui répondant bien du secret, quant à moi, remerciez, je vous prie, celui qui vous a chargée de me transmettre de si douces louanges. Vous prétendez que je prends les suffrages à la quantité et point à la qualité. Si, en effet, il pense de moi le bien que vous dites, il en doit juger autrement. Car, pour le peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voir le faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû exiger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature des sujets ou l'intérêt politique m'en font une loi. Il lui suffira de cet examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ses éloges.

Venons à vous. Pourquoi dites-vous que vous êtes piquée contre moi ? Est-ce parce que je ne vous ai pas priée de me venir voir ? En vérité, il y a si loin de chez vous chez moi que je n'aurais osé le faire. Vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurais eu à recevoir votre visite, eussions-nous dû nous quereller encore. Ma porte n'est jamais fermée pour les dames, il n'en est pas de même pour ces messieurs. Je suis bien touché du conseil que vous donnait M. de Chateaubriand, vous auriez dû le suivre au lieu de me quereller injustement.

J'ai lu les articles sur l'Italie, et j'en tiens un nouveau que je trouve très bien. Celui que j'ai lu sur Milan m'avait également plu, et alors je n'en connaissais pas l'auteur. Je ne suis pas très bon juge de la matière, mais la forme en est excellente, les aperçus fermes et étendus, et tout cela sent un auteur qui est là sur son terrain. Courage! Il y a dans le dernier une contradiction apparente : les Italiens ne vont pas au cabinet de lecture, et plus loin tout ce qui se passe chez nous les occupe. Je sais que dans le rer passage on parle de la multitude, et dans l'autre des hommes d'élite. Mais il y avait, selon moi, nécessité de peser sur la distinction. Il faut qu'à tort ou à droit je critique toujours, n'est-ce pas? Malgré cette observation pédantesque, courage encore une fois !

Adieu. Vous avez vu H. Passy. J'ai eu aussi bien du plaisir à le revoir. Quel savoir et que de bon sens ! Adieu. Tout à vous de cœur.

X

Mardi matin, s. d.

Votre lettre, datée de dimanche soir, ne m'arrive qu'à l'instant : je me hâte d'y répondre parce que je crains de ne pouvoir aller chez vous demain, quelque désirque j'aie de vous voir ou de vous revoir pour mieux dire.

Assurez M. de Chateaubriand de toute ma reconnaissance pour la preuve de bienveillance qu'il vous charge de me transmettre. Dites-lui, je vous prie, que j'en conserverai, un éternel souvenir ; que j'estime plus le suffrage qu'il veut bien m'accorder que ma nomination même, si je m e mettais sur les rangs ; mais qu'il ne m'est pas possible de profiter de cette offre dont je sens tout le prix et qui va enfin me donner de l'orgueil, ce dont j'ai trop manqué, bien que vous disiez, vous qui vous vantez de me connaître.

Non, je n'ai et n'aurai vraisemblablement jamais de prétention à l'Académie. Je l'ai écrit, il y a peu de temps encore, à Andrieux, qui me prêche en vain depuis trois ou quatre ans. Ne croyez pas au moins que je dédaigne ce corps : depuis plusieurs années, il s'est relevé à mes yeux ; je serais fier d'être le collègue de beaucoup de personnes qui en font partie. D'ailleurs, j'y ai déjà beaucoup d'amis. J'ai, il est vrai, l'idée que l'Académie française a été plus nuisible qu'utile à la poésie, mais le mal est fait et peut-être il serait possible d'en modifier aujourd'hui l'influence. Vous voyez que je ne suis pas positivement anti-académique. La question pour moi n'est donc pas dans l'Académie : elle m'est toute personnelle.

Ce que j'ai cherché toute ma vie c'est une position conforme, autant que possible ici-bas, à mes goûts et à mon caractère; la Providence (car j'y crois), après bien des tourmentes, m'a poussé vers un petit coin de terre que tout le monde dédaignait, je veux dire la chanson; ce genre est devenu ma vie et ma position. Il m'a procuré de quoi vivoter et me faire connaître. J'en suis heureux, et voilà plus de 15 ans que cela dure. Personne ne me porte envie et je suis à l'abri de l'envie que les succès des autres pourraient m'inspirer dans une plus haute carrière. J'ai dépensé à ce métier une partie du petit magasin d'idées que je m'étais fait. Je n'y suis forcé à rien de grand, à rien de solennel, je fais ce que je peux, je fais ce que je veux, parce que je suis, homme et bagage, en dehors de tout. En politique même, jen'en fais qu'à ma tête, me moquant du mot d'ordre des partis, et ne m'inspirant que de l'amour de la patrie, ma grande et durable passion.

Et vous voudriez que j'allasse me perdre dans un corps illustre, moi à qui tout esprit de corps est insupportable. Laissez-mon petit ruisseau serpenter à l'ombre, dans sa verte prairie, au milieu des fleurs, et, voisin de la mer, s'y précipiter, sans se perdre avant dans quelques fleuves qu'il ne grossirait pas. Il faut que je sois poète comme je suis homme. Je déteste ces gens qui sontautres dans leur vie que dans leurs ouvrages; songez à mes goûts. Songez à mes opinions. Me voyez-vous dans la tribune académique, débitant un beau discours comme le mélancolique Lamartine ? Pensez à ce chansonnier condamné deux fois à la prison pour injures à la dynastie, et qui, ayant obtenu du roi l'approbation des suffrages académiques, proclame au nez de toute la France la gloire de Charles X! Non, ma chère Hortense ! J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poète d'en avoir. Je veux 'être conséquent, et je vous assure que cela ne me coûtera pas. J'ai bien étudié mon caractère : il ne veut pas que je sois autre chose que ce que je suis. N'être rien, voilà ma vocation. J'ai entendu quelquefois traiter cette abnégation de vertu. On avait tort; ce serait plutôt de l'égoïsme. La preuve c'est qu'on a voulu me faire le cens d'éligibilité pour que je fusse de la Chambre, et que les mêmes motifs m'ont fait refuser cet honneur qui m'eût pourtant mieux convenu que les titres académiques.

Si je voulais ajouter des raisons purement littéraires à celles que je viens de vous donner, elles ne me manqueraient pas ; mais elles seraient plus faciles à combattre, je m'en tiens donc à ce qui me regarde personnellement. Je vous ferais rire et votre ami aussi, si je vous disais que ce que je regrette le plus de l'Académie c'estle traitement qui eût pu me servir à avoir, comme vous le dites, une bonne pour me faire servir. Oui, certes, 1.500 francs me feraient un grand bien. J'apprends chaque jour à mieux connaître le prix de l'argent, mais je ne suis pas plus disposé à l'acheter trop cher. D'ailleurs je ne meurs pas de faim, et mes espérances de fortune n'ont jamais été au-delà.

Vous me direz peut-être, vous qui m'aimez, qu'un jour je regretterai le refus que je fais aujourd'hui. Vous pouvez avoir raison. Quand la réputation s'en ira, il est possible que je voie les choses d'un autre œil; mais alors l'âge aura fait son travail, je ne serai plus qu'un sot et j'agirai conséquemment à ce que je serai. Qui sait aussi si, à l'article de la mort, je ne demanderai pas un confesseur? Mais alors le Béranger que vous aimez et que veut bien estimer un peu votre illustre ami, ne sera plus : ce sera un autre Béranger dont vous vous moquerez avec grande raison et dont l'Académie ne se souciera guères, non plus que le curé de sa paroisse.

Celui qui a encore bonne tête et bon cœur vous assure de toute sa tendresse et vous prie de ne pas l'oublier.

Adieu et à bientôt,

Béranger

XI

9 juin 1830.

Mille bons jours. Vous voilà revenue et vous me retrouvez encore malade. Je ne puis me tirer d'affaire : le temps variable que nous avons contribue bien sans doute à mon indisposition.

M. de Chateaubriand s'est donné la peine de me venir voir il y a trois jours, et mon portier, qui est nouveau dans la maison, l'a empêché de monter: il est vrai que j'étais ce jour-là peu en état de le recevoir. Je n'en ai pas moins été désolé. Je ne tarderai pas à sortir, je l'espère, et j'irai m'excuser auprès de lui. Sans doute il vous dira que j'ai été le déranger plusieurs fois; ce qu'il ne vous dira pas c'est que je l'aurais été voir plus souvent, si je n'avais craint d'être importun. Il ne vous dira peut-être pas non plus que j'ai été pour lui une occasion d'injures de la part des journaux absolutistes. Vous devez croire que j'en ai été désolé. Je voudrais bien qu'il n'en doutât pas.

Je suis bien fâché d'apprendre que vous avez retrouvé votre fils malade. Heureusement que la saison, toute singulière qu'elle se présente, rend son mal moins dangereux. Allons, bonne et tendre mère, voilà encore de ces soins que vous devez prendre avec toute l'intelligence d'un cœur de femme. Quant à un amant ou un mari, je suis persuadé que vous ne vous y entendriez pas du tout.

Avez-vous fait un agréable voyage? Avez-vous rencontré quelqu'un là-bas? Voilà des questions auxquelles vous répondrez bientôt, si, comme je l'espère, je puis vous aller voir avant peu de jours.

A vous de cœur.

29 août 1830.

Vous finissez votre lettre par les mots que m'adressa M. de Chateaubriand lorsque j'allai le voir après nos grands événements. Que de belles chansons à faire! me dit-il. Vous vous trompez tous les deux. Mon rôle est fini ; pour faire de la politique en couplets, il me faut, moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position; jusque-là je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir in incessamment, aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin? Non, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur, et pourtant j'ai versé des larmes de bonheur quand la tyrannie a expiré sous les coups des Parisiens. Une chose met ma conscience à l'aise, c'est qu'ainsi que Chateaubriand moi aussi j'ai refusé tout ce qu'on a voulu faire pour moi. On a prétendu que, dans notre grande semaine, j'avais rendu bien des services; on aurait voulu m'en donner le prix; j'ai prié qu'on me laissât ce que je suis ; et je suis Gros-Jean comme devant, ce qui doit vous faire pitié. Cette pitié augmentera quand vous saurez que, sous ce règne comme sous le précédent, Béranger ne se laissera pas porter à l'Académie et qu'il a de nouveau signifié à ses amis de ne plus lui en parler. Le seul changement que mon sort va subir, c'est que mes chansons, cessant d'être fruit défendu, vont perdre les trois quarts de leur valeur pour les libraires, ce qui diminuera sensiblement mes petits revenus déjà presque insuffisants. Mais qu'y faire? Mon règne a fini avec celui de Charles X. La fin de l'un doit me consoler amplement de la fin de l'autre.

Une des choses qui doivent attrister dans ce beau résultat de nos efforts, c'est que tous les amis ou se dispersent ou vont s'engloutir dans le pouvoir. Je ne suis pas homme à faire antichambre; d'ailleurs, ils en seraient affligés. Pourtant, il en faut passer par là ou ne plus se voir; et ne plus se voir, à Paris, c'est ne plus se connaître.

Mais vous, pendant toutes nos mitraillades, où étiez-vous fourrée? Est-ce la peur qui vous a fait fuir jusqu'à Saint-Valery? Y avez-vous vu votre enfant? J'ai été un soir chez***, pour avoir de vos nouvelles.

J'ai dîné avec M. Libri, chez Mme Regnaud, peu de jours après la grande semaine, il s'est battu comme un déterminé. Il me paraît avoir une bonne tête et des pensées généreuses. Il pense beaucoup à sa patrie; cela me fait bien penser de lui.

Je vais peut-être partir pour la Picardie, afin d'éviter le flot des solliciteurs qui s'acharnent après moi; tous me supposent un immense crédit, par la raison peut-être que je n'en veux pas faire usage pour moi.

Voilà une bien longue lettre pour un malade qu'on a saigné avant-hier, et qui souffre encore beaucoup de la tête et de la poitrine.

Adieu, travaillez, écrivez-moi entre deux chapitres.

Tout à vous de cœur.

Avez-vous pleuré ce pauvre M. Farcy, qui s'est fait tuer si héroïquement ?