Béranger
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
P. S. - Je vous dirai, si cela peut vous intéresser, qu'on regarde ici comme certaine la chute de Villèle, tout semble le prouver; j'y croirai peut-être demain.
(Adressée à Florence.)
La Force.
Votre lettre m'a fait un grand plaisir; je craignais que vous ne m'en voulussiez pour ma franchise un peu rustique. Mais point ; vous êtes toujours la même ; c'est-à-dire tellement pleine de fierté que la vanité n'a pas de prise sur vous. Oh! que je suis bien loin de croire que ce soit pour vous raccommoder avec moi que vous m'écrivez tant de douceurs! Je vous connais trop bien pour avoir une pareille idée. Je penserais plutôt que, prévoyant pour moi de nouvelles persécutions, votre cœur en a été ému et a cru devoir m'offrir d'avance une aimable consolation. Savez-vous que si tout ce que vous dites de mon talent et de ma réputation était vrai, j'aurais là une belle compensation à toutes les tribulations qu'on me fait essuyer? Qu'est-ce que c'est qu'une condamnation de neuf mois de prison et de r0.000 fr. d'amende, auprès d'une gloire comme celle que vous me promettez? Si ma conviction à cet égard est moins forte que la vôtre, il faut que vous me le pardonniez, quand ce ne serait que pour la rareté du fait. Oh! que je connais de gens qui vous prendraient au mot! Je ne vous en suis pas moins reconnaissant d'avoir une si bonne idée de mon mérite et de la propager où vous êtes. J'ai dîné chez Mme Régnaud avec un Italien, dont je n'ai pu retenir le nom, mais qui m'a dit des choses sur mon compte qui me paraissent lui avoir été inspirées par vous. J'ai eu un grand plaisir, c'est de l'entendre dire de vous tout le bien que j'en pense. Jamais éloge ne m'a paru le résultat d'observations plus justes. Je m'en veux de n'avoir pas retenu le nom de ce monsieur, vous savez sans doute déjà de qui je veux parler, car il doit être rendu à Florence avant ma lettre. J'étais déjà condamné lors du dîner que nous avons fait chez la comtesse. Maintenant, je suis sous les verrous de la Force, où je suis entré depuis six jours, m'y voilà pour neuf mois. C'est bien long; qu'y faire? La lâcheté de quelques amis politiques qui m'ont abandonné a fait prendre courage au pouvoir et une haine toute puissante a triomphé. Je dois le dire, pourtant, l'effet de ma condamnation a été de me ramener beaucoup de gens qui ont rougi de délaisser un pauvre athlète, pour qui le peuple faisait tant de vœux. La popularité est une bonne chose. Sans celle dont je jouis, comme me le disait un cocher de cabriolet, on m'eût fait plus de mal encore, et beaucoup plus de gens m'auraient tourné le dos. Je n'ai pas voulu appeler du jugement, d'abord parce que la cour royale ne vaut pas mieux que les tribunaux inférieurs, et puis parce que ce jugement est d'une si belle absurdité qu'il eût été fâcheux de le faire réformer dans quelque partie. Vous le lirez et verrez que moi, plein de certaines croyances dont nos spiritualistes tireraient vanité, je suis condamné pour avoir attaqué le dogme de l'immortalité de l'âme, dans des couplets qui prouvent le contraire, mais qui sont une attaque contre l'insuffisance de la religion comme consolation dernière. Il est bon que vous sachiez que, voulant me condamner pour outrage à la personne du roi et à la dynastie, on a cru nécessaire d'y mêler d'autres chefs d'accusation. Voilà le mot de cette énigme. Il y avait bien dans le recueil quelques autres chansons irréligieuses, mais elles attaquent les jésuites et on n'a pas osé s'en servir contre moi. D'où vous êtes, vous ne pourriez pas deviner tout cela. Vous ne pourriez pas non plus vous peindre tout le trouble que ces 30 chansons ont apporté ici. A leur apparition, je voyageais en Normandie, pressentant quelque mésaventure et faisant provision de grand air. Il y a eu embarras extrême au conseil des ministres, grande colère un peu plus haut, grande hésitation un peu plus bas; criaillerie d'ultras; criaillerie de semi-libéraux et même de libéraux purs. Je ne me suis effrayé de rien. Je n'ai voulu entendre à aucune négociation, déclarant, à la grande surprise de nos politiques, que je voulais être défendu par le droit, c'est-à-dire que je soutenais qu'il y a deux personnes dans un roi constitutionnel, dont l'une, placée dans le cercle de l'inviolabilité, est nécessairement inattaquable, mais dont l'autre peut être atteinte par la critique, dans l'intérêt même de la première; que cela se pratique ainsi en Angleterre et qu'il était temps de le connaître en France. Parler ainsi, c'était se mettre en guerre avec tous ceux qui voudraient recréer un prestige royal, qui nous rendrait une nation de laquais. Les bons esprits m'ont enfin approuvé et Barthe a plaidé dans ce sens; mais il lui eût fallu peut-être appuyer davantage sur les raisonnements qui servaient de base à sa défense. C'est plutôt de la faute de mes amis que de la sienne s'il ne l'a pas fait davantage. Au moins m'a-t-il montré un dévouement sans borne et qui a contrasté avec la faiblesse de Dupin, aujourd'hui bien honteux sans doute du rôle qu'il a joué dans cette affaire, rôle qui l'a exposé aux turlupinades de tous les partis. Personne ne l'a ménagé et il doit bien m'en vouloir.
Mais c'est trop vous entretenir de ce diable de procès. Pour vous parler toujours de moi, je vous dirai que je ne suis pas trop mal dans ma prison, et que je m'y porte bien jusqu'à présent. Les visites commencent à y abonder. J'ai cependant encore besoin de repos ; j'ai eu beaucoup de fatigues à essuyer depuis deux mois et ma poitrine en avait souffert. Je compte la rétablir ici. J'étais redevenu à la mode ; mais bientôt on m'oubliera et je pourrai goûter le repos dont j'ai tant besoin. Peut-être bientôt aussi trouverai-je ce repos trop grand. Alors, ma foi, il faudra appeler toute ma philosophie à mon aide ; c'est surtout au printemps que j'en aurai besoin. Que je suis heureux de n'avoir point vu l'Italie ! Si j'avais joui de la belle nature, qui vous enivre tant, je regretterais peut-être encore plus le grand air et l'aspect du ciel. Dans ce moment, celui que je vois à travers les barreaux de ma fenêtre me donne peu d'envie de courir pour en voir davantage. L'aspect des gros verrous ne me causé pas beaucoup d'horreur ; mais le printemps reviendra. Ce sera le cas de dire : maudit printems, etc.
Ecrivez-moi souvent; que les 10.000 fr. que j'ai à payer ne vous épouvantent pas : le port de vos lettres ne me semble pas cher, quoique je n'aie pas vendu 4o chansons pour 40.000 fr. On m'a donné 30.000 fr. de lettres de change payables en 4 ans, pour la jouissance de cinq années de toutes mes chansons, les nouvelles comprises. Il ne faut qu'une banqueroute pour réduire cela à bien peu de chose, et tous nos libraires sont en train de manquer, à commencer par Ladvocat. Mais la gloire reste toujours, n'est-il pas vrai ? Pourvu qu'il n'y ait pas banqueroute aussi de ce côté.
VI
(Adressée à Florence.)
La Force, 22 mars 1829a Voilà bien longtemps que je veux vous remercier de la prompte réponse que vous avez faite à ma lettre. Mais depuis mon entrée à la Force j'ai été souffrant (et j'ai été près d'un mois sans pouvoir ni lire ni écrire plus d'un quart d'heure de suite). Il a fallu recourir aux synapismes, à la saignée, à la diète, enfin à tous les ingrédients de la science médicale. Ma pauvre tête était tellement embarrassée qu'il n'y a que quelques jours que j'éprouve un mieux sensible. Je le laissais croire jusque-là, quoi qu'il n'en fût rien, pour n'être pas tourmenté par mes amis, qui voulaient à toute force que je demandasse une maison de santé, ce qui ne me convenait d'aucune façon, parce qu'en effet, à la liberté près, je suis aussi bien ici qu'on puisse être en prison. J'ai quelqu'un pour me soigner, et, sous ce rapport, je serais certes moins bien chez moi. Il est vrai que tout cela coûte fort cher et que je suis diablement pauvre ; mais je dépenserais plus encore dans une maison de santé. Mais à quoi bon vous parler de ces détails de ménage trop au-dessous de vous, d'autant plus que vous prétendez que j'ai vendu mes 40 chansons 40.000 fr. J'aime mieux répondre à votre lettre de point en point.
Je suis toujours charmé lorsque vous me dites qu'on pense quelque bien de moi où vous êtes. J'aime les Italiens, et j'ai pour eux plus d'estime qu'on n'est dans l'usage de leur en accorder en France, et peut être dans toute l'Europe. Votre poète Nicolini est vraiment bien bon d'avoir une si haute idée d'un faiseur de ponts-neufs. Plus d'un de nos tragiques, sans le valoir, se garderait bien d'avoir pareille indulgence.
Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier, je vous l'aurais dit. Ah ! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment; à vingt ans, j'étais, à cet égard, comme je suis aujourd'hui. Vous avez donc une bien mauvaise idée de cette pauvre Lisette ? Elle était cependant si bonne fille ! si folle ! si jolie! Je dois même dire si tendre ! Eh quoi ! parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait soin de sa garde-robe, vous vous fâchez contre elle. Vous n'en auriez pas eu le courage, si vous l'aviez vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout lui allait si bien ! D'ailleurs, elle n'eût pas mieux demandé de tenir de moi ce qu'elle était obligée d'acheter d'un autre. Mais comment faire ? Moi j'étais si pauvre. La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, panade que je faisais moi-même, en entassant rime sur rime, et tout plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre. Employez bien ce qu'il vous en reste, ma chère amie. Aimez et laissez-vous aimer ; j'ai bien connu ce bonheur : c'est le plus grand de la vie. Mais n'aimez pas avec votre tête ; arrivée à mon âge, vous n'oseriez pas regarder en arrière, car vous ne seriez suivie que par les squelettes de vos illusions. Matérialisez un peu plus l'amour que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Il me semble que cela est aussi nécessaire aux femmes qu'à nous. Vous êtes dans un pays qui doit vous en dire plus que mes paroles. Vous devez rougir, à l'aspect d'un si beau ciel, d'oser vous vanter d'avoir été seulement occupée par des hommes qui auraient pu vous procurer chacun quelques jours de bonheur. Un seul me déplaît dans la liste que vous me donnez. C'est l'abbé, allez-vous croire ? Non pas ; c'est votre homme supérieur. Je déteste les hommes supérieurs en herbe, qui ne tiennent jamais rien de ce qu'ils promettent. Presque tous ces jeunes prodiges avortent, et ce sont souvent ceux dont on n'attend rien qui portent les fruits qu'on semblait n'attendre que des autres. Au contraire, votre abbé me plaît fort, malgré ses pâmoisons. La famille de Boniface, vaincue par une Française, m'aurait paru une chose charmante. C'eût été un nouveau soufflet dont l'ombre du vieux pape ne se fût pas plus consolée que de celui qu'il reçut jadis. Quant à votre M.***, je suis bien aise que vous ne vous soyez pas arrêtée là. Dieu vous préserve des poètes ! Ne croyez pas que je plaisante. Non, ces hommes-là ont généralement un égoïsme de pensée qui les rend des amoureux peu séduisants. Aussi, voyez comme ils réussissent peu. Leurs meilleurs vers attestent leurs mésaventures. C'est leur valoir des lauriers que de ne pas les couronner de fleurs, pour m'exprimer comme parlent ces messieurs. Seulement, après cette sortie, je vous prie de ne jamais les confondre avec les chansonniers. Ceux-ci sont d'autres gens. Pour eux, vivre c'est travailler. Il faut qu'ils mettent toute la vie dans leurs ouvrages : ils ne sauraient donc trop l'embellir. Aussi traitez-vous avec mépris ces êtres grossiers, qui sont hommes avant tout. Ah ! devenez femme tout à fait, et vous leur accorderez quelque estime.
Me voici à un passage de votre lettre qui pique furieusement curiosité. Ne parlons pas encore d'aujourd'hui, me dites-vous. Il y a dans cette réticence tout un avenir d'amour, pour parler le beau langage. Hélas ! quand ma lettre vous parviendra, de nouvelles illusions se seront peut-être dissipées. Déjà peut-être ne saurez-vousplus ce que ce mot a voulu dire. Je ne le souhaite pas. Je voudrais, au contraire, que vous eussiez une longue histoire à me raconter, mais une de ces histoires qui finissent bien et qui n'intéressent pas du tout les gens étrangers au héros et à l'héroïne.
Vous trouverez peut-être que je vous parle trop de vous, c'est que je n'ai rien à vous dire de moi. Je suis dans un meilleur état de santé ; mes jours passent vite ; je suis beaucoup visité ; on a grand soin de renouveler mes provisions, et comme jusqu'à ce jour je ne suis pas sorti de ma chambre, j'ai en réserve les jouissances que doit me « procurer la promenade dans les cours de la prison. Je travaille un peu. Vous sentez que j'ai des comptes à régler avec ceux qui m'ont fait emprisonner. Je commence par là.
P. S. - Vous pouvez m'écrire: Béranger à la Force. On ne décachète pas les lettres.
Je ne vous parle pas de l'ouvrage que vous venez de terminer, parce que vous faites toujours la mystérieuse sur cette matière. Je me hasarde pourtant à vous demander quand vous le ferez imprimer ?
Tout à vous,