Chapitre III. Hortense beranger, Chateaubriand et Lamennais
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I. - Lamennais et les femmes. - Une lettre inédite de George Sand. - Pour voir Rachel. - Béranger et Lamennais se rencontrent chez Hortense Allart. - Le Conservateur de 1818. - Lamennais y collabore avec Chateaubrand. - Leur séparation momentanée. - Ils se rapprochent après la publication des Paroles d'un croyant. - Une lettre inédite de Chateaubriand à ce sujet. - Caractère de l'amitié de Béranger pour Lamennais. - Le chansonnier dissuade le prêtre de rompre avec l'Eglise. - L'encyclique Singulari nos. - Lettre inédite de Lamennais à Elie de Kertanguy à l'occasion de cette encyclique. - L'abbé Gerbet s'éloigne de lui. - Lamennais fonde le journal le Monde et s'y ruine. - Opinion de Béranger sur ses rapports avec Liszt et George Sand. - Lamennais chez Mme Clément. - Ses démêlés avec la police. - Chateaubriand lui offre un asile. — Lamennais à Sainte-Pélagie. - Béranger et Chateaubriand vont l'y visiter - II. - Béranger à Passy. - Ce qu'écrivait Sainte-Beuve de ses entretiens avec Chateaubriand et Lamennais. - Cause de l'ennui de Chateaubriand, d'après Béranger. - Un mot de Talleyrand sur l'auteur des Mémoires d'Outre-tombe. - Le droit à la propriété d'après Pierre Leroux. - Ce que M. Thiers disait de Béranger. - Comme quoi les vœux de Chateaubriand et de Lamennais ne furent pas exaucés. - L'impénitence finale de l'auteur des Paroles d'un croyant. - Sa mort jugée par Béranger et Hortense Allart.
Lamennais a fréquenté beaucoup de femmes dans sa vie, et de fort jeunes et de très belles ; mais quelles qu'aient été leur séduction ou la facilité de leurs mœurs, aucune d'elles n'eut de prise sur sa vertu. Il ressemblait à la cigale d'Anacréon qui n'a ni chair ni sang et chante au haut des arbres. Vivant de l'idée et pour l'idée, il imposait le respect à tous, et, de même que les Messieurs de Port-Royal bravaient impunément la médisance dans leurs rapports avec les belles pécheresses du grand monde, de même Lamennais eut cette fortune qu'il ne vint jamais à l'esprit de personne de suspecter ses mœurs. Il faut dire aussi qu'il était d'une grande circonspection à cet égard : il évitait soigneusement de se produire en public avec les femmes de bonne ou mauvaise vie qu'il connaissait.
Au plus fort de ses relations avec George Sand, - et Dieu sait si Béranger les désapprouvait1 ! - nous le voyons hésiter à aller entendre Rachel à la Comédie-Française, de peur que sa présence en cet endroit ne donne lieu à des suppositions malséantes. George Sand lui écrit :
(1) Il écrivait à Mme Lemaire, le a6 février 1837, à propos de la collaboration de Lamennais au Monde : « ... Je crains qu'on n'ait spéculé sur ce brave Lamennais, qui finira par être la dupe de plus d'une façon. Quelle rage a-t-on de l'associer dans une feuille publique à George Sand ! Oh ! amour du bruitl.. » (Corresp. de Béranger, t. III, p. 6.) ↩
« Monsieur, si vous voulez entendre Rachel, ce soir, je me suis précautionnée de la petite loge de Buloz1. Il vient de me l'envoyer passée au nom et à l'ordre de Chopin. Vous pourrez y aller avec lui et avec Marliani2; l'un ou l'autre irait vous prendre un peu après le lever du rideau, vous pouvez entrer sans rencontrer d'autres visages que ceux des ouvreuses qui certainement ne vous connaissent pas, quoiqu'elles vous lisent peut-être. Je ne répondrais pas du contraire.
(1) François Buloz était alors commissaire du gouvernement près la Comédie-Française, ↩
(2) Consul général d'Espagne à Paris, italien d'origine, dont la femme tenait un salon très fréquenté. Je trouve son nom plusieurs fois dans la correspondance de Mme de Méritens, notamment dans une lettre d'elle à Sainte-Beuve, datée de 1846 : « A propos, il fut question de vous hier devant moi chez Mme X... On a dit que vous étiez un homme singulièrement désintéressé et honorable, et M. Marliani a ajouté que vous honoriez encore plus cette Bibliothèque (la Mazarine) qu'elle ne vous honorait. C'était bien dit ; il ne sait pas que je vous connais. » (Lettre inédite.) ↩
« Je désirerais bien que vous fussiez libre ce soir et assez bien portant pour ne pas manquer cette bonne occasion. La loge est à vous seul. Peut-être Buloz y fera-t-il cependant une courte apparition pour jeter un coup d'œil de maître et d'aristarque sur son public et sur son théâtre. Mais il ne fera pas de cancan, je vous réponds de lui. Je sais que vous ne vous préoccupez guère de toutes les sottises qu'on peut dire. Mais soyez bien sûr que loin de trouver que vous y songez trop, je veux mettre mes soins à empêcher que vos innocentes et légitimes distractions soient troublées par des jugements grossiers ou hostiles. Vous seriez bien bon de venir dîner aujourd'hui chez moi en famille; nous aussi, nous avons une loge pour les Français, nous partirions tous ensemble.
« A vous de cœur et de dévouement respectueux.
« GEORGE1. »
(1) Lettre inédite, communiquée par M. Macqueron. ↩
Cette lettre n'est pas datée, mais elle doit être de 183g ou 1840, années où tout Paris défilait à la Comédie devant Rachel, et où la liaison de George Sand avec Chopin battait son plein.
A cette époque, Béranger et Lamennais étaient au mieux ensemble. Ils s'étaient rencontrés en visite chez Hortense Allart, et même le premier en avait éprouvé quelque surprise, étant donné que les idées religieuses d'Hortense ne cadraient guère avec celles du second. Mais Hortense était surtout de la religion de Cousin, - laquelle était une religion d'amour, comme chacun sait; - elle était éclectique et recherchait la société des grands hommes, moins pour leurs idées que pour eux-mêmes.J'ajoute qu'elle prenait plaisir à les mettre en contact quand ils s'ignoraient,et c'est elle qui avait dit un jour à Lamennais : « Vous devriez faire connaissance avec Béranger ! »
Lamennais n'aurait pas connu Chateaubriand qu'elle l'aurait également jeté dans ses bras. Mais ces deux colonnes de l'ordre politique et social se connaissaient depuis longtemps. Chateaubriand avait eu Lamennais comme collaborateur, avec M. de Bonald, au Conservateur de 1818, et paraissait très fier de son compatriote, quoique, au fond, il en fût un tantinet jaloux. « Nous avons été bercés par les mêmes flots, » disait-il. Seulement, depuis 1818, les événements avaient singulièrement marché. Le coup de vent des 27-29 Juillet avait jeté nos deux Malouins sur deux îlots assez distants l'un de l'autre, et la campagne de Chateaubriand pour la duchesse de Berry avait achevé de les séparer.
Mais la persécution supprime les distances et rapproche les vaincus. Quand Chateaubriand vit Lamennais en butte aux tracasseries du pouvoir civil et aux anathèmes du pouvoir religieux, son vieux sang breton s'alluma de nouveau, et le petit billet suivant, écrit par René à Féli au mois de mai 1834, fit fondre la glace qui restait entre eux :
« Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné l'immortalité à cet ouvrage ; moi, je la reçois de mon sujet. Combien je regrette de ne vous voir jamais ! Mille tendres amitiés et admiration sincère.
« CHATEAUBRIAND1. »
(1) Lettre inédite, communiquée par M. Macqueron. ↩
« 11 mai. »
L'ouvrage en question n'était autre que les Paroles d'un Croyant, publiées le rer mai dans la Revue des Deux Mondes. A partir de ce moment, les deux Malouins se virent souvent et ne se quittèrent plus.
Ce fut également le pamphlet de Lamennais qui cimenta son amitié avec Béranger.
Quelques jours auparavant (22 avril 1834), le chansonnier écrivait à Napoléon Peyrat :
« J'ai un nouvel ami. Vous ne devineriez pas son nom : l'abbé de Lamennais. Vous ne sauriez croire combien il m'a recherché et combien il me plaît. Nous avions ébauché la connaissance il y a deux ans. Elle semble complète maintenant et je m'en félicite. Cet homme a vraiment le cœur évangélique, et sa philosophie est tout humaine1. »
(1) Béranger et Lamennais, p. 73. ↩
Mais l'amitié chez Béranger ne fut jamais aveugle; elle était, au contraire, très avisée, très clairvoyante. Quand il vit que Lamennais se cabrait sous les foudres de Rome, il prit peur et le mit en garde contre les coups de tête irréfléchis. « Ne sortez pas de l'Eglise, - lui disait-il, - autrement, vous êtes perdu. Vous n'aurez plus d'autorité sur les âmes qui vous suivent ! » C'était aussi l'opinion de Chateaubriand, qui l'a résumée dans cette page des Mémoires d'Outre-tombe :
« Fidèle professant l'hérésie, l'auteur de l'Essai sur l'indifférence parle ma langue avec des idées qui ne sont plus mes idées. Si, après avoir embrassé l'enseignement populaire, il fût resté attaché au sacerdoce, il aurait conservé l'autorité qu'ont détruite ses variations. Les curés, les membres nouveaux du clergé (et les distingués d'entre les lévites) allaient à lui ; les évêques se seraient trouvés engagés dans
Irup. Fortier & Marotte. Paris
Chateaubriand
d'après une lithographie de Julien
sa cause, s'il eût adhéré aux libertés gallicanes, tout en vénérant le successeur de saint Pierre et en défendant l'unité. En France, la jeunesse eût entouré le missionnaire, en qui elle trouvait les idées qu'elle aime et les progrès auxquels elle aspire; en Europe, les dissidents attentifs n'auraient point fait obstacle ; de grands peuples catholiques, les Polonais, les Irlandais, les Espagnols, auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût fini par s'apercevoir que le nouvel évangéliste faisait renaître la domination de l'Eglise et fournissait au pontife opprimé le moyen de résister à l'influence des rois absolus. Quelle puissance de vie ! l'intelligence, la religion, la liberté représentées dans un prêtre1 ! »
(1) Mémoires d'Outre-tombe, t. VI, p. 465. ↩
Malheureusement, Lamennais était absolu comme un moine2 et têtu comme un Breton. Incapable de transiger sur le terrain des principes, ne voyant en tout que la ligne droite et poussant la logique jusqu'aux extrêmes, il était, de plus, humilié - et il y avait de quoi — de voir le peu de cas qu'on faisait à Rome des services qu'il avait rendus à la papauté, et l'encyclique Singulari nos (15 juillet 1834), qui condamna les Paroles d'un Croyant, n'était pas encore lancée qu'il pensait à rompre avec l'Église. Cela résulte de la lettre qu'il écrivait, le 16 juillet, à son neveu Élie de Kertanguy :
(2) Le mot est de Mgr Darboy et fut dit au Père Hyacinthe le lendemain de sa sortie du couvent. ↩
« J'avoue, mon Élie, qu'après toutes les circonstances que tu connais, je ne m'attendais nullement à ce qui est arrivé. Il faut qu'il y ait eu de nouvelles et vives instances de la diplomatie1 pour qu'un ouvrage qui était, religieusement parlant, innocent la veille, fut si coupable le lendemain. Au reste tout cela ne m'ébranle point. Je l'avais prévu originairement, et si je m'en afflige, ce n'est pas pour moi, que l'avenir ne justifiera que trop peut-être, mais pour la religion et pour ceux mêmes qui se font si gratuitement mes persécuteurs. On m'écrit de Rome : « Vos amis tremblent à cause des funestes conséquences qu'ils prévoient. Ils me chargent de vous engager à un silence absolu et à laisser le temps agir. » C'est ce que je ferai, si cela m'est possible, si l'on ne me force point à parler. Je veux dire qu'en ce qui me concerne je tiendrai cette encyclique pour non avenue, et je continuerai de défendre, quand je le croirai nécessaire, la cause de l'humanité, cause des peuples à laquelle j'ai dévoué le reste de ma vie. L'article que je t'ai envoyé pour la Revue1 est la meilleure réponse que je puisse faire à la plupart des accusations dont j'ai été l'objet. Je désire donc beaucoup qu'il paraisse dans le numéro qui suivra le prochain. C'est le moyen le plus simple de garder ma position que je ne veux point changer. Je ne sais rien de plus quant à présent et ne m'inquiète point de ce qui suivra, comptant sur l'aide de la Providence à mesure que j'en aurai besoin. Ne vous hâtez pas trop pour l'exécution de votre projet2. Il demande, sous tous les rapports, à être bien mûri. Il serait fâcheux de commencer sans avoir au moins de grandes probabilités de succès. Je voudrais que nous puissions en causer ensemble, avant que vous ne prissiez un parti définitif. Ne comptez que peu ou point sur les promesses que l'on vous fera. Si vous réussissez, on viendra à vous. Vous verrez, dans le cas contraire, se retirer tous ceux qui vous auront donné les plus belles paroles du monde. Il faut donc, pour ne pas échouer, qu'au moins pendant quelque temps vous puissiez marcher sans le secours d'autrui. Ne doute point de ce que je te dis là.
(1) Huit jours après (le 26 juillet), il écrivait de la Chênaie à Béran- ... Les intrigues diplomatiques et jésuitiques viennent encore une fois de l'emporter. Peu importe la religion à ces gens-là, pourvu qu'ils parviennent à leurs fins. A force d'odieuses et sourdes menées, ils ont obtenu contre moi, non pas une condamnation, mais une diffamation. On m'a mandé là-dessus des détails curieux de Rome, où les théologiens disent hautement que l'Encyclique n'est que l'opinion personnelle de Mauro Capellari, et rien de plus. On ne peut, en aucun sens, y reconnaître le caractère d'un jugement doctrinal. Elle sera pourtant représentée et acceptée en France par l'opinion religieuse que forment et dirigent les hommes qui l'ont sollicitée...i(Corresp. ↩
(1) Il s'agit de l'article intitulé De l'absolutisme et de la liberté, qui parut le 1er août 1834 dans la Revue des Deux Mondes. ↩
(2) Il s'agissait de fonder un journal qui aurait soutenu les idées de l'Avenir. ↩
« Je serais fâché que M. Gerbet3 pensât que j'ai changé de sentiment à son'égard. Il n'en est rien. Seulement, notre position respective a changé. Il s'est éloigné de moi, je ne me suis point éloigné de lui. Les convenances ou, si l'on veut, les nécessités de sa position ont exigé de lui ce mouvement rétrograde : à la bonne heure, je ne m'en plains pas, mais il n'en résulte pas moins qu'il existe entre nous maintenant une séparation à mes yeux incompatible avec tout ce que renferme pour moi le doux et saint nom d'ami, quoique non pas, grâce à Dieu, avec un autre degré d'attachement très sincère. Je n'ai jamais rompu aucuns liens; beaucoup de liens rompus ont cependant laissé de profondes cicatrices dans mon âme. A mesure qu'on avance dans la vie, on remercie Dieu de ces amères épreuves qui nous en adoucissent la fin.
(3) L'abbé Gerbet était peut-être de tous les disciples de Lamennais celui qu'il affectionnait le plus. Il ne se sépara de son maître qu'après l'encyclique Singulari nos (15 juillet 1834), qui condamna les Paroles d'un croyant. Mais il s'était éloigné de lui peu de temps après lui avoir fait signer à la Chênaie, le 11 décembre 1833, la fameuse déclaration écrite en latin par laquelle Lamennais protestait « dans les termes mêmes de la formule contenue dans le Bref du Souverain pontife Grégoire XVI, du 5 octobre 1833, suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encyclique du même pape, et s'engager à ne rien écrire qui ne soit conforme à cette doctrine ». L'abbé Gerbet s'était lié avec Sainte-Beuve, quand celui-ci débuta au Globe (1824), et, malgré la divergence de leurs opinions, Sainte-Beuve lui conserva toujours un tendre souvenir. ↩
« Lorsque l'Encyclique sera connue, envoie-moi les journaux qui en parleront, s'il en est qui disent quelque chose de remarquable. Je ne veux point de l'Univers, ni de l'Ami de la Religion. Je ne te ferai plus d'excuses de mes commissions quelles qu'elles soient. Quant à ma tendresse pour toi, tu sais bien, mon enfant chéri, qu'elle sera toujours la même. J'ai une extrême en vie de te revoir, ainsi qu'Eugène. Si ce n'est pas ce mois-ci que vous venez, j'espère au moins que ce sera au commencement du prochain.
« Mille choses à tous nos amis. Je t'embrasse de cœur1. »
(1) Lettre inédite communiquée par M. Macqueron. ↩
« L'avenir me justifiera ! » - Il l'a justifié effectivement plus tôt qu'on ne pensait, et nous avons vu un grand pape - Léon XIII - ne pas craindre de mettre ses pieds dans les sandales de Lamennais. Mais, en attendant, la vie de l'illustre apologiste fut brisée, un peu par sa faute, et devint un sujet de scandale pour tous ceux qu'il avait catéchisés, et de difficultés de toutes sortes pour lui-même.
Quelques mois après l'encyclique Singulari nos, Béranger écrivait à Napoléon Peyrat :
« Je voudrais bien retirer Lamennais du bourbier où d'autres semblent vouloir l'enfoncer. N'en dites mot : il veut se mettre à la tête d'un journal, et je crains d'arriver trop tard pour lui éviter cette folie. Il m'a compris relativement à ses rapports avec Liszt et G. Sand. Mais je crains bien que, facile et bon comme il l'est, il ne tombe de Charybde en Scylla. C'est la meilleure pâte de petit homme qui soit au monde ; mais le voilà sans carte et sans boussole, et rien ne garantit qu'il n'échouera pas au premier écueil. Cet homme avait besoin d'une route toute tracée d'avance. Hors du catholicisme (car il en est sorti), il n'a pas ce qu'il faut pour s'orienter. J'ai fait œuvre de charité, moi philosophe, d'essayer de lui indiquer son chemin, mais je crains bien qu'il ne m'en sache pas très bon gré. C'est pourtant par l'attachement qu'il m'inspire que je me suis laissé entraîner à le morigéner.
« Vous avez bien jugé la nature de son esprit. Mais savez-vous que, avec ce petit corps, il a étéjadis un vert galant? que c'est pour s'arracher aux plaisirs sensuels qu'il a endossé la soutane? Savez-vous que cet extrait d'homme était un ferrailleur redoutable1 ? »
(1) Béranger et Lamennais, lettre du 8 février 1835. ↩
« Extrait d'homme » est joli et combien vrai ! La pauvre carcasse de Lamennais ballait dans sa soutane; il parut plus maigre encore après qu'il l'eut quittée. Mais quelle tête ! jamais Béranger n'en avait vu de pareille : il eut beau s'y prendre de toutes les manières pour lui faire entendre qu'il allait manger au journal le Monde, et en pure perte, les quatre sous qui lui restaient, il ne réussit qu'à l'indisposer contre lui. Heureusement que Béranger était bon cheval de trompette. Quand la colère de Lamennais était passée, il revenait frapper à sa porte, comme si de rien n'était, et l'on parlait de tout et du reste, car les sujets de conversation ne manquaient point.
Béranger souffrait beaucoup de l'isolement quasi sauvage dans lequel vivait son ami. Il craignait toujours qu'il ne tombât malade. Que deviendrait-il dans ce cas-là ? Qui prendrait soin de lui ? - « Moi ! » répondait Hortense avec son âme d'infirmière. Mais elle était trop compromettante, elle n'avait pas l'âge canonique, Lamennais n'aurait pas voulu d'elle. Ce qu'il lui fallait, c'était une amitié de femme, de sens rassis, une gouvernante qui fût un peu mieux qu'une domestique, - une seconde Lisette, enfin. - Mais Lamennais n'en éprouvait pas le besoin. Il aimait mieux la solitude. Pourtant, en 1837, pendant que Béranger habitait la Grenadière, près Tours, il parut se résigner à vivre sous le même toit qu'une famille amie. Le chansonnier lui écrivait alors :
« J'ai appris que madame Clément vous proposait de vous louer un appartenant dans l'hôtel qu'elle va prendre. Je me réjouirais que cet arrangement eût lieu, si votre petite fortune vous le permet, car alors vous auriez auprès de vous des personnes qui pourraient veiller à votre santé que je crois que vous gouvernez fort mal, et que pourtant vous devriez ménager pour vos amis et pour tout le monde. Madame Clément est une dame excellente, d'un noble caractère et pour qui c'est un besoin de s'occuper du bonheur de ceux qui l'entourent ; tout cela sans caprices et sans insistance1. » »
(1) Sur Mme Clément, voici ce que Béranger écrivait à Mme Lemaire, le 29 juillet 1837 : « Avez-vous lu que Lamennais était à la Trappe ou à Rome! Il vient de m'écrire de Sézannea, où il est retiré chez une dame Clément, chez qui j'ai contribué à faire entrer, il y a cinq ans,le jeune P[eyrat, Napoléon]. Je connais un peu cette dame qui vient de m'écrire pour m'engager à aller voir Lamennais chez elle. C'est une excellente ↩
(a) Sézanne est dans la Marne. ↩
Hélas ! il était dit que Lamennais ne connaîtrait jamais le repos. Au moment où il s'apprêtait à entrer chez Mme Clément, son libraire fit faillite, et il en résulta pour lui une si grande perte d'argent que, faute de pouvoir prendre sa part des dépenses communes, il déclina l'offre gracieuse de cette dame (1). En même temps ses démêlés avec la police recommencèrent. On perquisitionna dans sa mansarde, on procéda à l'examen de ses papiers, fouillant partout et lisant tout, même les cartes de visite. On ne respecta rien, ni les lettres de famille, ni les actes relatifs à ses affaires privées. On interrogea sa domestique sur les personnes qu'il voyait, sur ses habitudes, voire sur la façon dont il s'habillait. Bref, cette descente de police fut si brutale et si scandaleuse que Chateaubriand, qui pourtant y était habitué, en fut révolté et offrit à Lamennais un asile chez lui :
« Si la pensée n'est plus en sécurité dans votre grenier, mon illustre ami, ma maison vous est ouverte. Acceptez mon hospitalité, tout l'honneur sera pour тої (2).
Chateaubriand était alors en veine de générosité. femme, encore un peu jeune, mais maladive et d'une grande exaltation. Je voudrais que Lamennais pût rester longtemps là, et ne plus se rejeter dans le journalisme. Mais il fait la sourde oreille à mes conseils. » (Corresp. de Béranger, t. III, p. 41.) Lire aussi les lettres de Lamennais à Mme Clément publiées par M. Christian Maréchal dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, n° d'avril-juin 1905.
(1) Lettre de Lamennais à Mme Clément, en date du 30 décembre 1837, publiée par M. Christian Maréchal.
(2) Lettre inédite du 6 août 1838.
Quelque temps avant, ayant appris que Béranger allait être obligé de quitter sa retraite de la Grenadière, il lui avait offert de lui venir en aide. Et cela dans le moment où lui-même était contraint d'abandonner sa maison de la rue d'Enfer. « Quel noble cœur ! » s'écriait Lamennais. Oui, mais aussi comme il était payé de retour ! L'année suivante, il écrivait à Béranger :
« Il me semble que nous veillons l'un sur l'autre. J'ai eu peur de votre pauvreté, voilà que vous avez peur de la mienne ; mais la vôtre est toute ronde, d'une marche uniforme et d'un bon caractère; la mienne est quinteuse, elle a quelquefois l'air de dégringoler par mon escalier et de me laisser avec des écus ; puis elle rentre soudain par la fenêtre ; j'aimerais bien mieux un lit assuré dans quelque grenier d'un hôpital... Pourtant je vous remercie de grand cœur; soyez tranquille, cette fois : la banqueroute1 me cause bien quelque embarras, mais elle ne m'atteint pas réellement... »
(1) Celle de son éditeur. ↩
Et il ajoutait :
« Je suis allé plusieurs fois chercher l'abbé de Lamennais. Je l'ai rencontré par hasard, car les trois quarts du jour il ferme sa porte, ou il se retire chez des amis aux environs de Paris. Il m'a dit qu'il travaillait toujours à son grand ouvrage2. »
(2) Corresp. de Béranger, t. III, p. 162. ↩
Ce grand ouvrage était l'Esquisse d'une Philosophie que Lamennais publia à la fin de l'année 1840, la veille de sa condamnation pour sa brochure intitulée : le Pays et le Gouvernement. Car il passait de la philosophie à la politique et de sa mansarde à Sainte-Pélagie avec une aisance qui n'avait d'égal que son courage, ou la sottise du gouvernement. Naturellement, pendant qu'il était en prison, les visites de Chateaubriand et de Béranger ne lui firent point défaut. C'était une trop belle occasion pour le premier de se rappeler au bon souvenir du public, et depuis que notre chansonnier avait quitté définitivement la Touraine, il n'était pas fâché, lui non plus, de montrer que petit bonhomme vivait encore !
II
Le 5 août 1844, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier :
« Béranger, Chateaubriand et Lamennais se voient volontiers et avec plaisir chez Béranger, a Passy; le malin chansonnier fait son métier de diable, comme il dit, en les conviant chez lui sur son terrain. Ils s'y plaisent et s'y sentent à l'aise : le chevalier et le prêtre rendent les armes au siècle. On fera un jour un curieux livre avec le titre d'Entretien de ces trois hommes; un futur philosophe y fera entrer tout ce qu'il voudra1. »
(I) Correspondance inédite de Sainte-Beuve ovec M. et Mme Juste Olivier. ↩
Comme je ne suis pas ce philosophe, je n'essaierai pas de faire parler « ces trois hommes », mais je crois que l'on pourrait résumer facilement leurs conversations. Lamennais, qui était resté prêtre, se plaignait du Pape et de l'Empereur, « ces deux moitiés de Dieu v. - Béranger, à qui a le Dieu des bonnes gens » suffisait, maugréait surtout contre l'Empereur, - c'est-à-dire contre le roi Louis-Philippe, qui décidément n'était pas la meilleure République. - Quant à Chateaubriand, il s'ennuyait plus que jamais depuis qu'il ne comptait plus.
Je me suis toujours ennuyé, - disait-il.
Béranger lui répondait :
C'est que vous ne vous êtes pas occupé des autres !
Sur quoi, Mme de Chateaubriand, « esprit fort singulier » s'écriait :
Vous avez bien raison ! vous avez bien raison1!
(1) Lettre de Béranger à M. de Valois, du 27 mai 1849. - Cette anecdote me rappelle le mot de Talleyrand sur l'auteur des Mémoires d'Outre-tombe : « Il se croit sourd depuis qu'il n'entend plus parler de lui. » (Journal du maréchal de Castellane, t. III, p. 66.) ↩
Elle morte, il s'ennuya bien plus encore. Comme il n'avait plus personne pour l'entêter et le contredire, il passait ses journées à parcourir d'une main distraite et lourde les cahiers de ses Mémoires2. Mme Récamier elle-même, qui le visitait tous les jours, avait peine à lui arracher une parole. Cependant Hortense se vantait, au mois d'octobre 1847, de l'avoir fait rire en lui expliquant d'après Pierre Leroux « le droit à la propriété qui était sacré et la propriété qui ne l'était pas1 »; et Béranger prétendait, à la même époque, qu'il trouvait encore moyen, quand il allait le voir, de le faire causer un quart d'heure ou vingt minutes. Mais, comme le remarquait spirituellement M. Thiers, quand Déranger avait parle à quelqu'un, il s'imaginait volontiers que ce quelqu'un avait parlé.
(2) Il les remaniait sans cesse, en effet, et Victor Hugo raconte, dans ses Choses vues, qu'au lendemain de sa mort il en vit des cahiers entiers par terre dans son appartement. ↩
(1) Lettre inédite à Sainte-Beuve. ↩
Le certain, c'est qu'au mois de mai 1848 Chateaubriand était comme en enfance. Il ne trouvait qu'un mot à dire à Béranger :
Eh bien ! vous l'avez, votre République !
Oui, - répondait le chansonnier, - mais j'aimerais mieux la rêver que l'avoir2.
(2) Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 397- ↩
Et le fait est qu'elle n'était pas belle. A peine était-elle proclamée qu'elle glissait dans le sang.
Chateaubriand aurait été navré de cette chute tragique, s'il en avait eu connaissance, car, tout monarchiste qu'il était, il savait gré à la République d'avoir vengé sur le dos de Louis-Philippe l'outrage fait à la duchesse de Berry, sa noble cliente. Mais il n'entendit pas les mitraillades de Juin, et sa mort, qui en temps ordinaire eût été un événement de premier ordre, passa pour ainsi dire inaperçue dans l'immensité du désastre public.
Il n'en fut pas de même de celle de Lamennais, arrivée le 27 février 1854.
Parlant de son illustre compatriote, au dernier chapitre des Mémoires d'Outre-tombe, Chateaubriand s'exprime ainsi :
« J'aimerais à voir son génie répandre sur moi l'absolution que sa main avait autrefois le droit de faire descendre sur ma tête. Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots ; qu'il soit permis à mon ardente foi et à mon admiration sincère d'espérer que je rencontrerai encore mon ami réconcilié sur le même rivage des choses éternelles1. »
(1) Mémoires d'Outre-tombe, t. VI, p. 466. ↩
Hélas ! cette pieuse espérance fut cruellement déçue. L'auteur des Paroles d'un croyant mourut dans l'impénitence finale. Et, au lieu d'être déposé, comme il l'avait désiré jadis, sur le rocher du Grand-Bé, au pied de la tombe de Chateaubriand, le corps de Lamennais, enlevé dès l'aube au milieu d'un grand déploiement de forces policières, fut enterré, suivant son expresse volonté, dans la fosse commune, sans avoir été porté à aucune église, sans la moindre pierre, sans la croix pour laquelle il avait brisé tant de lances superbes.
Au retour de cet enterrement, qu'il avait suivi en voiture, Béranger s'écriait :
« Quel temps singulier où, en débutant par l'Indifférence en matière de religion, on peut finir ainsi1 ! »
(1) Corresp. de Béranger, t. III. ↩
Et Hortense Allart qui, malgré tous ses égarements, était demeurée chrétienne, écrivait alors à Sainte-Beuve :
« C'est égal, vous me croirez si vous le voulez, j'aime encore mieux la fin religieuse de M. de Chateaubriand, elle est plus conforme à notre pauvre nature humaine2. »
(2) Lettre inédite. ↩
Ce n'est pas moi qui la contredirai.