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L'Enchanteur 1768—1848

XIV

Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult · 4 min de lecture · p. 289–291 · chapitre 27 sur 45

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Passy, 22 février. Me voici un peu moins souffrant de la tête, et j'en profite pour répondre plus clairement à tout ce que vous avez eu la bonté de m'écrire relativement à votre article, que vous devez bien maudire.

Je ne l'ai pas relu, mais vous me dites que vous y ajoutez quelques critiques. Tant mieux, vraiment. La peur d'en faire qui me déplaisent est fort aimable de votre part, bien que peu raisonnable. Parce que vous avez la bonté de vous occuper de moi et d'en occuper le public, pensez-vous que je puisse vouloir vous ôter la liberté de le faire à votre fantaisie, et vous imposer une admiration sans bornes pour ma petite poésie et pour ma prose écolière? Les critiques de mauvaise foi et vraiment malveillantes, je les hais, parce qu'on se sent peu disposé à en profiter, même quand elles tombent juste. Il n'en est pas de même des autres. D'ailleurs, je sais que votre amitié pour moi vous empêchera de dire toute la vérité. Vous prétendez qu'on croit que nous avons été bien ensemble, jugez de ce qu'on penserait de vous, si vous alliez vous montrer trop sévère. Oh ! dirait-on, on voit bien qu'il l'a quittée. Ce sont là de ces choses qu'elles ne pardonnent jamais, etc., etc., etc., et mille autres propos semblables. Oui, si vous ne mettez du miel dans votre encre, voilà ce qui vous attend. Je n'ai donc pas de raison de m'inquiéter de la prétendue sévérité dont vous avez peur vous-même.

Mais dites-moi donc quels sont les braves gens qui prétendent m'enrichir de vos faveurs. Si je les connaissais, je les baiserais sur les deux joues pour l'honneur qu'ils veulent bien me faire. Vous avez bien cherché, coquette (car vous l'avez été avec moi et peut-être avec moi seul), à me faire tomber à vos genoux, mais j'ai si bien deviné que c'était pour voir comment je m'en relèverais que je n'ai fait que sourire de vos agaceries. Bien m'en a pris, ma foi ! Comme vous vous seriez amusée à bouleverser ma pauvre tête ! Quand on est sujet aux migraines, on évite avec grand soin les voitures qui cahotent leur monde, surtout quand il n'y a que des cahots à attendre. Les bonnes places n'auraient pas été pour moi, qui n'aurais servi qu'à compléter l'équipage, en singe ou en lapin. Oh! je ne m'embarque pas ainsi. Dites-le de ma part à ceux qui vous calomnient. Je n'en suis pas moins reconnaissant de la bonne idée qu'ils ont de moi, car, à vous en croire, ce n'est pas le mauvais rôle qu'ils me font jouer.

Mais parlons de choses plus sérieuses. Concevez-vous le procès fait à M. de Chateaubriand ? Quoi ! la brochure paraît et elle passe sans poursuites, et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même brochure 1 Je suis sûr qu'il est loin de s'en affliger. A sa place, je m'en réjouirais. Pourtant, une chose m'inquiète. Selon moi, une fois sur les bancs, il sera condamné. Or, la prison ne lui va pas du tout. Il lui faut la liberté matérielle; la vue d'un verrou doit lui agacer les nerfs. Comment fera-t-il pour passer trois mois (il ne peut être condamné à moins) entre quatre murailles? Je crains pour sa santé. Il ne tient pas assez aux témoignages d'attachement et d'intérêt, pour qu'ils lui soient une compensation suffisante. Vraiment, ces réflexions m'affligent, et vous ne m'en dites pas un mot! Je voudrais qu'on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. Moi, cela me va. Dites-lui que, si on veut faire cet arrangement, mon paquet sera bientôt fait. Certes, j'aimerais mieux me voir encore là que lui. Je vous assure qu'il y sera malade. La captivité aura bien vite dissipé tout ce qu'il aura eu de plaisir à glorifier Henri V devant le tribunal. Mais, encore une fois, concevez-vous des stupides comme les gens qui nous gouvernent ! Chateaubriand en prison ! quelle victoire !

Je suis bien aise que vous l'ayez consulté pour votre article. Vous voyez qu'il n'aime pas le mot de grand homme, lui à qui ce mot va pourtant. Mais, dites-vous, Sainte-Beuve l'a employé. Jamais directement, si j'ai bonne mémoire. Et puis, il ne m'a pas consulté pour son article, sauf pour les passages biographiques.

Puisque vous êtes si bien avec M. Pichot, vous devriez le prier de m'envoyer le n° de la Revue où sera votre article1. Vous devez croire que je serai très empressé de le lire, surtout sachant que vous y avez fait des changements et que vous vous permettez de me critiquer.

(1) Cet article d'Hortense sur Béranger parut dans la Revue de Paris le 17 mars 1833. Il était si dithyrambique, que la direction crut devoir le faire suivre de la note suivante : « En acceptant l'article qu'on vient de lire, nous l'avons moins considéré comme une appréciation critique du beau talent de M. de Béranger que comme une réponse à ceux qui voudraient que cette muse populaire fût exclusivement la muse du peuple. M. de Béranger jugé avec amour par une femme, M. de Béranger réclamé par elle comme le poète des esprits aristocratiques, voilà ce qui nous a frappé dans cette espèce d'apothéose de notre grand chansonnier, qui nous permettra de le juger à notre tour plus froidement. » ↩

Adieu. A vous de cœur,