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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand XI. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 5 avril 1828, Paris

Lettres de Chateaubriand

XI. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 5 avril 1828, Paris

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 92–93 · chapitre 19 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

XI

(Pour remettre à Mlle Adèle de...)

Paris, ce 5 avril 1828.

J'ai peur de vous affliger et, cependant, je sens que je dois vous parler sérieusement. Vous me dites : je vois du bonheur ou du malheur avec vous et par vous. Vous vous trompez, je ne puis vous donner que du malheur. Je ne parle pas du malheur que je porte en moi et que vous pourriez aimer ; je parle de celui que je donne. Toutes les personnes qui se sont attachées à moi s'en sont repenties ; toutes ont souffert ; toutes sont mortes de mort prématurée; toutes ont perdu plus ou moins la raison avant de mourir. Aussi suis-je saisi de terreur quand quelqu'un veut s'attacher à moi. Je vous en conjure, Léontine, songez bien à ce que vous faites. Que votre sentiment pour moi soit d'une espèce ou d'une autre, peu importe : je vous rendrai malheureuse dans ce sentiment. Je ne dispose ni de ma vie intérieure, ni de ma vie extérieure, je ne puis ni régler mon cœur, ni ma destinée. Si j'avais une longue carrière devant moi, encore pourriez-vous être assez insensée pour en courir les chances ; mais perdre toute votre vie pour quelques années qui me restent, cette idée me révolte. Songez que je vous échapperai. La fortune ou la mort peuvent m'enlever à vous d'un moment à l'autre ; je puis être dans l'impossibilité de vous voir, de vous rencontrer jamais. Si vous m'aimez trop, que deviendriez-vous?

Pardonnez, je vous dis tout cela brutalement, mais en homme de conscience et d'honneur, en homme qui connaît l'influence de sa fatale destinée. Vous me direz : « Pourquoi vous alarmez-vous? Qui vous dit que je vous aime d'une manière à souffrir par vous? Sur quoi me jugez-vous ainsi? »

Chère Léontine, je veux bien me tromper, je veux bien continuer à vous aimer et à vous écrire toute ma vie ; mais j'ai dû vous avertir, afin que si, un jour, vous vous trouviez malheureuse, vous ne puissiez pas me dire : « Pourquoi m'avez-vous trompée, pourquoi m'avez-vous entretenue dans une dangereuse illusion? Pourquoi n'avez-vous pas averti une jeune étrangère, qui se laissait aller vers vous par le vain bruit qui s'attachait à votre nom? Vous ne deviez pas faire de son bonheur un jouet et de sa confiance un abus coupable. »

C'est la première et la dernière fois, Léontine, que je vous parle sur ce ton. Si vous calmez mes craintes, si vous vous sentez assez courageuse pour risquer avec moi votre destinée, je n'ai plus rien à vous dire et je m'abandonnerai avec vous les yeux fermés à l'avenir.