Première partie
Gitovenne (suite 2)
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Naturellement, dans son esprit, cela devait aboutir à faire du Consul un César. Mais beaucoup d'autres, tout en le suivant, pensaient davantage aux Bourbons, et ils le pouvaient d'autant mieux que Bonaparte n'avait pas encore repoussé nettement les avances de Louis XVIII, comme il le fit après Marengo.
Ainsi, pour Fontanes, entrer dans ce parti, c'était, si l'on voulait, servir le roi, et, si l'on voulait, le Consul; c'était, en tout cas, se servir soi-même, et en sauvant les apparences.
Il manœuvra dans ce sens avec aisance et sûreté.
Avant de se mettre en route, il avait commencé, en homme prudent, par vérifier son bagage. Il était justement en train de faire imprimer le recueil de ses œuvres complètes. Il y avait là, en attendant la Grèce sauvée, qui n'avançait pas vite, ses poésies, une traduction de l'Essai sur l'homme de Pope, et une traduction en vers du cinquième chant de Lucrèce, en tête de laquelle se trouvait un avant-propos fort philosophique. Cette littérature datait du temps où il ne voulait vivre que pour les lettres, ou du moins n'arriver que par elles. Après l'éloge de Washington, cela lui parut sentir un peu trop l'idéologue et plus capable de lui nuire que d'autre chose. Il arrêta donc l'impression et retira l'édition1, peu près vers le moment où Chateaubriand retirait la sienne à Dulau. On notera au passage la coïncidence. Simple rencontre? Plan concerté? Conseil du plus prudent et du plus avisé au plus jeune? Influence séparée des mêmes circonstances et des mêmes ambitions? Le lecteur choisira.
(1) On sait que les bonnes feuilles en tombèrent entre les mains de Sainte-Beuve qui en a reproduit d'intéressants passages (cf. Chateaubriand et son groupe, 2° leçon; et aussi la Notice qu'il écrivit de son côté en 1839, en tête des œuvres de Fontanes). - l'ontanes eût fort désapprouvé cette publication; il n'aimait pas, pour cause, qu'on produisît ce qu'il n'avait pas jugé à propos de produire lui-même et à l'occasion il protestait vivement : « Je me suis élevé plus d'une fois contre l'indiscrétion de ceux qui réimpriment, sans mon aven, les essais de ma jeunesse, et qui même veulent m'attribuer ce que je n'ai pas fait... » (Journal de Paris, 6 janvier 1810.) Hélas! On le réimprimera plus d'une fois ainsi, sans son aveu, et il lui en coûtera. ↩
L'affaire faite, Fontanes se sentit plus leste. Certes, il avait grand besoin du Premier Consul, et grand désir de lui plaire; mais le Premier Consul, de son côté, indépendamment des services qu'il pouvait attendre de l'orateur officiel, avait besoin de s'appuyer sur des hommes de cette nuance pour pratiquer sa politique d'équilibre et contrepeser les jacobins. L'académicien Roger raconte ainsi dans sa Notice de la Biographie universelle (1837), réimprimée ensuite en tête des œuvres de Fontanes, qu'il a vu entre ses mains la carte d'entrée particulière à l'aide de laquelle il était introduit (après l'éloge de Washington) au pavillon de Marsan :
Là, ajoute le complaisant biographe, se tenaient des conversations dont le but était évidemment d'entretenir dans l'esprit de Fontanes les illusions des royalistes, afin de le rallier, lui, et eux par lui, au pouvoir nouveau.
Fontanes était-il homme à conserver des illusions de cette sorte? Point du tout. Mais à les affecter, oui, et fort bien, de manière à s'en couvrir vis-à-vis des royalistes le plus longtemps possible.
D'ailleurs, dans son entreprise pour capter la faveur de Bonaparte, il ne s'en tenait pas à pousser sa pointe auprès du Consul.
Il avait jugé bon de s'introduire dans l'entourage immédiat de Lucien. Le tout jeune auteur de la Tribu indienne aimait fort la poésie et les poètes. Arnault, La Harpe, Esménard, Boufflers et d'autres, pour répondre à ce goût, lui composaient une cour obligeante dont les hommages lui étaient précieux. Fontanes, se jugeant qualifié la autant qu'un autre, s'empressa parmi ces élogieux courtisans, et dut faire merveille, car il se trouva bientôt le mieux en cour et casé au ministère de l'Intérieur, section de l'Instruction publique1.
(1) « Je créai pour lui, en attendant mieux, dit Lucien, une place, qui ne pouvait être que provisoire, de réviseur extraordinaire des pièces de théâtre et de littérature, qui, en réalité, lui assurait plus d'appointements que de besogne. » (JUNG, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, 1, 390.) ↩
Auprès de Lucien, comme au pavillon de Marsan, il enseignait d'un air convaincu la doctrine du parti réacteur. Un de. ses points essentiels était qu'il y avait lieu de restaurer l'Eglise romaine, afin d'étayer de ces traditions et de cette discipline encore solides un gouvernement qui voulait durer. L'habile homme se faisait toujours écouter quand il montrait le parti qu'on pouvait tirer comme instrument de règne d'un clergé fortement hiérarchisé qui tiendrait le peuple des villes et des campagnes, quand il retrouvait les accents du Jour des Morts ou de la Chartreuse pour célébrer l'empire des pompes catho-. liques sur l'imagination ou sur le sentiment des foules, et quand il dénonçait, par contre, le pouvoir dissolvant du philosophisme.
Cette poétique mêlée de politique, et fort pratique, pénétrait si bien l'âme jacobine de Lucien qu'il en concevait, pour la réaliser quelque jour dans un futur moins occupé, l'idée d'un vaste poème où l'ancien Charlemagne délivrerait l'Eglise des Lombards, comme le nouveau la devait délivrer des philosophes, pour le plus grand bien des Bonaparte et de leurs clients.
Or, c'est seulement quelques mois plus tard que le Premier Consul, en Italie, haranguait avant Marengo les curés de Milan (8 juin)1, puis faisait adresser à Pie VII, après la victoire, les ouvertures d'ou devaient sortir les négociations du Concordat.
On voit d'après cela combien l'auteur des Beautés de la religion arrivait à propos. Qu'il entrât dans les vues de son parti, avec son livre presque achevé; qu'il sût parer des agréments d'un style original ce dont les esprits positifs appréciaient, pour le moment, surtout l'utilité; qu'il ralliât par les séductions de l'imagination les incrédules, les hésitants; qu'il reconquit par le cœur ce que la philosophie du dernier siècle avait conquis par la raison; en un mot, et selon ses propres expressions, qu'il « sonnât la trompette devant le temple » qu'on voulait rouvrir, - tel est le rôle d'une si heureuse opportunité qui s'offrait à lui ou qu'on lui offrait.
On examina donc ce qu'il apportait, et Fontanes dut faire la grimace, car le docile disciple de Londres avait pris de l'essor et ce style d'exilé sentait un peu le sauvage. Heureusement Joubert était là. Sa finesse admettait et recherchait l'originalité; il perçut à ce miel une douceur insolite, et ce fut sans doute lui qui obtint qu'on laissât l'auteur écrire à sa manière1. Quant au fond, pour bien adapter l'ouvrage aux besoins du moment, il est à croire qu'il y avait fort à remanier, puisque l'ouvrage, importé fini ou presque, ne put paraitre que deux ans plus tard.
(1) « Les philosophes modernes, leur dit le Premier Consul, se sont efforcés de persuader à la France que la religion catholique était l'implacable ennemie de tout gouvernement républicain. De là cette cruelle persécution que la République exerça contre la religion et ses ministres... L'expérience a détrompé les Français... Nulle société ne peut exister sans morale; il n'y a pas de bonne morale sans religion, il n'y a done que la religion qui donne à l'État un appui ferme et durable. » L'allocution fut imprimée et publiée par ordre, (Dans DEBIDOUR, l'Eglise et l'Etat en France, p. 192.) ↩
(1) Il écrira à Mme de Beaumont (1er août 1801) : « Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait... L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soi les singularités qui lui sont propres, s'il en a de telles... L'accent personnel plaît toujours... » Tout le passage est fort remarquable. (Correspondance de Joubert, p. 58.) ↩
On trouva un libraire. Ce fut M. Migneret, « digne homme», qui fit quelques avances à l'auteur pour qu'il pût vivre en attendant la gloire. C'était, en effet, le plus pressé. Puis on le chambra dans son entresol afin qu'il se remit au travail, ce qu'il fit.
L'espoir, la confiance, l'enthousiasme littéraire ne l'empêchent pas d'être dans un singulier dénuement. Les assurances qu'on lui donne, ses propres espérances le soutiennent; mais, en attendant, sa vie est fort difficile. C'en est à regretter l'exil.
Le 30 juillet 1800, il demande à Fontanes de lui envoyer un médecin, car il est malade, et de lui trouver vingt-cinq louis ; il ajoute :
J'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille et je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre époque de ma fortune, chez Migneret. Il est dur d'être inquiet sur ma vie pendant que j'achève l'œuvre du Seigneur. Juste et belle Révolution! Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises même ne sont pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre peuple. Tirez-moi donc d'affaire, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon plaisir de Dieu, qui jusqu'à présent ne m'a pas été favorable2.
(2) CHATEAUBRIAND, Correspondance, I, 21. ↩
Le livre paiera tout! Heureux auteur, qui servait d'un même effort et la cause éternelle et les intérêts de l'instant !
D'ailleurs, l'échéance apparaissait alors peu lointaine, distante seulement du temps qu'on peut vivre avec vingt-cinq louis (500 francs) ! Il fallut en rabattre.
Dans les loisirs que lui laissait son travail, Chateaubriand reconnaissait le Paris qu'il retrouvait, théâtre où s'étaient joués tant de drames que rejouait son imagination. Mais les acteurs avaient regagné la coulisse et les septembriseurs, s'étant faits « marchands de pommes cuites au coin des bornes1 », étaient assommés de temps en temps par les ménagères, quand ils en étaient reconnus. Tel ce farouche roi des Dipsodes, du Pantagruel, finissant crieur de sauce verte et battu par sa femme !
(1) O.-T., II, 243. ↩
C'est alors aussi que, par Joubert sans doute, il fut introduit, rue du Luxembourg, chez Mme de Beaumont quiattirait autour d'elle un de ces petits groupes d'émigrés rentrés, comme il s'en formait au retour de l'exil. Parmi ceux qui venaient presque chaque soir, de sept à onze heures, y tenir conversation, les uns ou les autres, on cite Mme de Vintimille, Mme de Staël, Mme de Saussure, Mme Hocquart, Joubert, Pasquier, Molé, Fontanes, Chênedollé, Guéneau de Mussy, de Bonald, un riche inconnu nommé Julien. Après la secousse qui avait troublé et mélangé les couches, en ramenant à la surface une écume peu limpide, après la grossière détente du Directoire, on jouissait là et ailleurs du plaisir de se retrouver entre gens de compagnie délicate. Des hommes et des choses, des lettres et de la politique, on ne disputait pas, on causait, et, même quand les opinions n'étaient pas tout à fait pareilles, on se faisait belle mine, parce que les intérêts qui divisent n'étaient pas encore remis en jeu.
Le grand charme de nos réunions, dit Pasquier, était dans l'indulgence et la complète liberté qui y régnaient ; le bonheur de se retrouver rendait tout facile ; on se pardonnait des nuances, des divergences d'opinion qu'on n'aurait jamais supportées avant 1791, querelles oubliées, ainsi que les rancunes et les haines qu'on devait retrouver si vivaces sous l'Empire et sous la Restauration. Nous vivions alors à l'abri de ces fléaux et sans contrainte; sans autre frein que le respect que nous avions les uns pour les autres, nous parlions de tout...2.
(2) PASQUIER, Mémoires, 1, 206. ↩
Mais renvoyons pour plus de détails sur cette société choisie et sur celle qui en était le centre à ceux qui l'ont décrite et étudiée, à la Correspondance de Joubert et à M. A. Bardoux1.
(1) Bardoux, Mme de Beaumont, 1884. ↩
Politiquement (ici c'est le point de vue qui nous importe), l'opinion moyenne de ce petit groupe était un monarchisme évident, mais indécis dans sa forme, un monarchisme d'attente. En général, on avait de la sympathie pour le Premier Consul ; chez quelques-uns cela allait à l'enthousiasme. Mme de Beaumont, notamment, éprouvait à son sujet des « ravissements »2 ; c'est « un interroi admirable », dit Joubert; mais on n'admet pas son entourage. C'est « un Louis XIV parvenu » écrit Mme de Beaumont à Joubert (2 février 1800)3 ; et il lui répond :
(2) Le mot, qui est d'elle, est reproduit dans une lettre de Joubert du 31 décembre 1799. ↩
Cet homme n'est point parvenu, il est arrivé à sa place. Je l'aime. Sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusion, quand elle nous plait et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès; qu'il en soit de plus en plus digne ; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui !... Mais il est jeune, il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés4 !
(4) Correspondance de Joubert, p. 49. Lettre datée de 1800, sans mois ni quantième. ↩
Fontanes, un peu trop mêlé à ces « associés n, ne plaisait (Joubert et Chateaubriand mis à part) qu'à moitié5.
(5) Il s'en plaint à Joubert plus tard. JOUBERT, Correspondance, p. 80. Lettre du 26 juillet 1803. ↩
Mais le charme de cette société distinguée ne devait pas détourner Chateaubriand de ses grands desseins. Eût-il oublié ses propres intérêts, que Fontanes lui eût rappelé qu'il en avait d'autres à servir : ceux du parti clérical et réacteur.
(3) Correspondants de Joubert, p. 119. ↩
Vers le temps où Chateaubriand prenait pied sur la terre de France, Fontanes, ralliant autour de lui les littérateurs fructidorisés, avait ressuscité l'ancien Mercure, feuille littéraire, placée dès le début sous les auspices de La Harpe, accueillante aux productions poétiques de Flins, d'Esménard, de Chênedollé, mais qui, à en juger par ses premiers numéros, semblait surtout destinée à reproduire les circulaires du ministre de l'Intérieur, et à populariser les bienfaits de son administration, bienfaits dont l'évidence, comme on sait, n'éclatait pas d'elle-même1.
(1) On lit dans le Prospectus qu'il y aura une partie littéraire où l'on s'efforcera de » détruire, dans les idées et dans le style modernes, les traces de barbarie que l'influence du 18-Brumaire efface de jour en jour dans les lois révolutionnaires », et une partie politique : « On y évitera le ton ordinaire des gazettes; on prendra, s'il se peut, celui de l'histoire. • ↩
Quant à la doctrine politico-philosophique du parti, pour bien l'établir, Fontanes partait en guerre dès le premier numéro (1e messidor an VIII - 20 juin 1800) contre Mme de Staël, dont le livre De la littérature lui paraissait « un monument élevé à la gloire de la philosophie moderne2 »
(2) Il y eut un second article sur le même sujet et dans le même sens dans le numéro du 1er thermidor an VIII (20 juillet 1800). ↩
Ainsi, on prenait position. En outre, cela avait l'avantage de satisfaire une vieille rancune de Fructidor : on avait vu la main de Mme de Staël, dont l'influence sur Barras et sur Talleyrand était notoire, dans le fameux coup de barre à gauche qui avait déçu tant d'espoirs prématurés3.
(3) PASQUIER, 1, 127. ↩
En post-scriptum, Fontanes annonçait le livre des Beautés de la religion tombé par hasard (sic) entre ses mains, et qui « traitait les mêmes questions que Mme de Staël » .
Mais le champion de la religion n'étant pas encore en mesure d'entrer en lice, il ne fallait pas laisser tomber la curiosité, et bientôt Fontanes revenait à la charge. Après la fille, il s'en prenait au père; c'était pourtant un Cours de morale religieuse qu'avait publié Necker, mais, selon Fontanes, cela sentait encore le philosophisme.
Ce n'est point, disait-il dans son nouvel article (1er frimaire an IX - 22 novembre 1800), avec de la philosophie qu'il faut défendre aujourd'hui la religion, mais avec des raisons tirées des passions mêmes et avec tous les enchantements des beaux-arts. C'est ce que parait avoir senti l'auteur d'un ouvrage inédit qu'on annonça dans le Mercure, il y a quelques mois, et qui terminera peut-être la querelle littéraire entre les philosophes et les partisans de la religion. Cet ouvrage s'intitule Génie du christianisme, ou Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne. L'auteur, qui est catholique, a envisagé son sujet sous d'autres points de vue que M. Necker. Voici comment il expose lui-même son plan...
Suit le plan assez détaillé de l'ouvrage.
On y voit que l'ouvrage finissait par une « apologie adressée au chef et au héros de la France ».
Chateaubriand n'est pas nommé (l'article est d'ailleurs anonyme)1, mais cette fois son ouvrage l'est ; le titre illustre est maintenant trouvé. Sur l'auteur, il y a cependant ceci, venant après des citations de l'ouvrage :
On dit que l'auteur qui s'annonce par un talent si rare est un jeune homme que le vertueux Malesherbes aimait particulièrement. Forcé de fuir pendant la Terreur, après avoir vu massacrer une partie de sa famille, il traîne encore des jours malheureux. Espérons que le dernier acte du gouvernement le rendra bientôt à sa terre natale... Aussitôt que son ouvrage sera publié, on s'empressera de l'annoncer aux lecteurs.
Ainsi se dessine un savant lancement, appuyé sur un parti qui grandit tous les jours et sur un mouvement d'idées de plus en plus imposant. Aussi bien l'auteur est-il tenu de prendre rang, de marquer sa place et de se dater.
Voici en effet, La Harpe qui reparaît au Lycée (3 frimaire an IX - 24 novembre 1800). Son discours d'ouverture est tout entier sur ce thème que le christianisme a perfectionné les idées morales des peuples de l'Europe et que les bienfaits du 18-Brumaire doivent être rapportés à la Providence, laquelle a appelé Bonaparte du fond de l'Egypte pour lui faire sauver la France.
(1) Il a été signalé avec justesse par M. Victor GIRAUD, dans son Chateaubriand. L'attribution à Fontanes me paraît certaine. Il faut le rapprocher d'un billet du 16 vendémiaire an IX (8 octobre 1800) où Chateaubriand dit à Fontanes : « Mon cher ami, voilà vos épreuves ; renvoyez-les le plus tôt possible... » (Correspondance, I, 22.) Il s'agit évidemment des épreuves de cet article, qui paraîtra le 22 novembre et auquel Chateaubriand a collaboré, pour le plan qu'il avait à fournir, et peut-être pour un peu plus. Je ne pense pas qu'il s'agisse ici des épreuves du Parallèle (voir plus loin); mais l'anonymat de l'article s'explique bien par la réserve à laquelle Fontanes est justement contraint après cette affaire du Parallèle. ↩
Le grand Cyrus, dit-il, mit un terme à la longue captivité d'Israël; il s'éleva jusqu'à la connaissance du vrai Dieu par le seul sentiment des hautes destinées où ce Dieu l'avait appelé, et Cyrus permit de rebâtir le temple de Jérusalem1.
Nous retrouverons ce langage-là ; Chateaubriand ne l'oubliera pas.
Pendant ce temps, Mme de Staël avait publié la deuxième édition de son ouvrage en y ajoutant une préface ou elle répondait à Fontanes.
Mais ce ne fut pas Fontanes qui répondit à cette préface. Jugeait-il mauvais, pour l'effet, de continuer cette joute à demi courtoise contre une femme? Mme de Staël s'était-elle plainte, comme le croit M. Pailhès2, à Joseph Bonaparte, alors en coquetterie avec les représentants du libéralisme? Il est possible ; mais la vérité est plutôt que les affaires du parti étaient pour le moment en baisse, que la situation commandait une extrême prudence et qu'une faute, due à l'ambition immodérée de Lucien et de Fontanes, était cause de tout le mal.
(2) Chateaubriand et ses amis, p. 72. ↩
On sait quelle fut l'immense importance de Marengo3 au point de vue de la consolidation du régime. Un nombre infini de gens qui, jusque-là, n'avaient eu que l'impression du provisoire, crurent alors au définitif, et se rallièrent. Fontanes lui-même avait cru pouvoir brûler ses vaisseaux. A propos d'une conspiration dont le but était de livrer le port de Brest aux princes réfugiés en Angleterre, il s'étonne, dans le Mercure (1e fructidor an VIII- 19 août 1800), que les faiseurs de contre-révolution conçoivent encore de tels projets, déclarant qu'il est déshonorant de conspirer ainsi, loin de tout danger, chez les ennemis naturels de la France; qu'en exposant leurs complices, eux à l'abri, ils s'exposent eux-mêmes à l'indignation universelle, etc... C'est assez juste; mais quel langage dans la bouche de ce Fontanes, deux ans plus tôt l'hôte de l'Angleterre et le subventionné des princes !
(1) Compte rendu dans le: Mercure du 16 frimaire: an IX (7 décembre 1800). ↩
(3) 14 juin 1800. ↩
C'était le moment, pour les nouveaux monarchistes, de pousser à la prolongation des pouvoirs du Premier Consul, de lui faire donner le Consulat à vie, d'y ajouter le droit de désigner lui-même son héritier, bref, d'instaurer une dynastie nouvelle et de rétablir la monarchie héréditaire en l'appuyant sur l'Eglise romaine réinstallée dans ses droits et privilèges. Lucien était doublement intéressé à ces projets. D'abord, il espérait qu'à défaut d'enfants de Joséphine, le choix de Bonaparte ne pourrait se porter que de son côté ou de celui de Joseph. Si Joseph était l'aîné, n'était-il pas, lui, le héros de Brumaire, un peu le fondateur de ce pouvoir dont il s'agissait d'assurer maintenant la stabilité1 ?
(1) Cf. Fréd. MAssoN, Napoléon et sa famille, I, chap. vI et VII. ↩
Ensuite n'était-il pas le chef de cette forte coterie religieuse, politique et littéraire dont il avait fait son parti, et dont Fontanes était l'un des inspirateurs les plus écoutés ?
Les circonstances paraissant favorables, on avait résolu d'aller de l'avant et d'agir sur l'opinion pour forcer la main mème au Premier Consul, en admettant qu'il en eût besoin. Une brochure tendancieuse, intitulée Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte, dont l'objet était de préparer les esprits à l'établissement d'une nouvelle dynastie, fut élaborée dans l'entourage de Lucien :
Si tout à coup, y lisait-on, Bonaparte manquait à la Patrie, où sont ses héritiers? Où sont les institutions qui peuvent maintenir ses exemples, et perpétuer son génie? Le sort de 30 millions d'hommes ne tient qu'à la vie d'un seul homme! Français, que deviendriez-vous, si à l'instant un cri funèbre vous annonçait que cet homme a vécu2?
(2) C'est ce que disait tout à l'heure Joubert : « Mais il est mortel! » ↩
C'était juste le temps où l'on arrêtait (10 octobre) Topino-Lebrun, Arena et Ceracchi, auteurs d'une conspiration jacobine qui causa au Premier Consul une violente irritation et dont triomphèrent les réacteurs parce qu'elle venait, à propos, justifier leurs desseins. Tout porte à croire que le principal auteur de la brochure était Fontanes1 ; ceci est bien de son style :
(1) Rœderer écrit dans son Journal à la date du 26 brumaire : « Il est à peu près avoué, de tous les hommes instruits des détails, que la brochure est de Fontanes, sauf les exclamations de la fin, qui sont dans le genre de Lucien. » - D'après le même Rœderer, le Parallèle parut le 10 brumaire an IX (1er novembre 1800). ↩
Bonaparte est, comme César, un de ces caractères prédominants sous qui s'abaissent tous les obstacles et toutes les volontés ; ses inspirations paraissent tellement surnaturelles qu'on n'eût pas manqué de le croire sous la garde d'un génie, d'un dieu particulier, dans les siècles antiques où l'amour du merveilleux remplissait tous les esprits, et où les opinions religieuses, en relevant la destinée des héros et des législateurs, assuraient leurs institutions et le repos des peuples.
Lucien, de son côté, prit le patronage et la responsabilité de l'écrit, et, pour le répandre officiellement, le fit expédier aux préfets par les bureaux de son ministère, dès la fin d'octobre.
Trop de zèle! Les jacobins veillaient. F'Fouché, prévenu par ses agents, démontra au Premier Consul l'imprudence de la manœuvre, le mauvais effet produit sur la nation restée attachée aux institutions républicaines, sur l'armée restée révolutionnaire, en profita pour dénoncer les intrigues de Lucien, son ambition brouillonne, le désordre de sa vie et de son administration. Le tout était d'une telle évidence qu'il obtint sans trop de peine un désaveu formel et le retrait de la brochure. Les choses s'aggravèrent encore par la résistance de Lucien ; il y eut une série de scènes violentes à la suite desquelles fut décidée sa disgrace et son éloignement. Le 6 novembre, son frère, lui retirant son ministère, le fit ambassadeur à Madrid2.
(2) Sur cette importante et caractéristique affaire du Parallèle; voyez BOURRIENNE, IV, 216, 358; - MÉNEVAL, 1, 353; - FOUCHÉ, Mémoires, I, 201, 279; - Comte DE SURVILLIERS, Bourrienne et ses erreurs, 1, 271; II, 141; - ROEDEUER, OEuvres, III, 347; - BARANTE, Souvenirs, I, 66; - JUNG, Lucien Bondparte et ses mémoires, I, 421; - Fréd. MAssoN, Napoléon et sa famille, 1, chap. VI; - MADELIN, F'ouché, I, chap. IX; - (Une version du Parallèle se trouve citée dans BOURRIENNE, VI, 81-96.) - Sur le désordre de l'administration de Lucien, signalé à sa cour par l'ambassadeur de Prusse Lucchesini, en novembre 1800, cf. JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, 1, 433; - MIOT DE MÉLITO, I, 281. ↩
C'était un grave échec. Fouché, habile à travailler l'opinion par ses agents, ne manqua pas d'en faire ressortir l'importance. Il y eut dans le public un grand revirement, « un déchaînement affreux » contre Lucien et son entourage.
Voilà pourquoi Fontanes, ayant trop parlé, devait maintenant se taire. Il ne voulait plus éterniser sa dispute avec Mme de Staël, mais encore fallait-il répondre et clore la discussion d'une manière ou de l'autre, pour n'avoir pas l'air vaincu. Dans ces conditions, comment n'eut-il pas eu recours à cet ami qu'il tenait en réserve, que justement il mettait en avant par l'article du 22 novembre, et qu'il avait déjà donné expressément comme un auteur qui traitait des mêmes matières que Mme de Staël (article du 20 juin).
Chateaubriand, qui ne demandait qu'à se montrer, ne se fit pas prier :
J'avais acheté, dit-il dans les Mémoires d'outre-tombe1, deux tourterelles; elles roucoulaient beaucoup : en vain je les enfermais dans une petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que mieux. Dans un des moments d'insomnie qu'elles me causaient, je m'avisai d'écrire pour le Mercure une lettre à Mme de Staël.
(1) O.-T., II, 244 ) Dans SAINTE-BELVE, Chateaubriand et son groupe, 1, 186, pas de date. ↩
Les poètes ont de gracieuses figures pour exprimer les nécessités de la politique !
La Lettre au citoyen Fontanes sur la deuxième édition de l'ouvrage de Mme de Staël parut dans le Mercure du 1° nivôse an IX (22 décembre 1800). Elle était fort longue. Cela commençait sur un ton de légère raillerie :
Hélas ! il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que le père...
C'était le ton recommandé par Fontanes : « Nous ne devons pas, écrivait-il à Guéneau de Mussy (2), hurler comme certains journaux contre les philosophes, mais leur donner des ridicules. Cela est plus efficace. »
Venait ensuite, sur le même ton, l'argument personnel :
J'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme les prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels...
Ce n'était pas très courtois, et c'était fort dangereux, parce que cela pouvait être retourné1.
(1) • Cette lettre, réfutation admirative et polie... », dit VILLEMAIN (Chateaubriand, p. 87).- C'est un des plus éloquents écrits de Chateaubriand », dit M. Biré (édit. des Mémoires, II, 24¼). - Le lecteur en jugera, s'il veut s'y reporter. ↩