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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre V (suite 2)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 206–218 · chapitre 21 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Or qu'on l'employât à signifier dans le Mercure ou dans le Moniteur les volontés de Bonaparte aux princes ou aux puissances qui les soutenaient, cela passait encore ; mais que le Maître allât jusqu'à le compromettre sans remède en versant le sang d'un Bourbon, c'était excessif! La fortune pouvait tourner. Comment ne pas envisager cette redoutable éventualité d'une balle folle terminant tout à coup la carrière du héros batailleur? Après, il faudrait rendre des comptes, et à qui? On sait assez que beaucoup y pensaient. Cet homme prudent s'en bouleversait. Car tout s'oublie ou se pardonne; mais le sang d'un Bourbon ! Et si le Corse machiavélique, parce qu'il sentait souffler autour de lui un vent de trahison et de complots, avait tablé justement la-dessus pour lier indissolublement à sa fortune ses serviteurs dès lors à jamais compromis? Pas douteux donc que Fontanes n'ait été fort embarrassé, inquiété, troublé2.

(2) RÉMUSAT, 1, 331; - MÉNEVAL, 1, 301. ↩

Plus tard il n'a pas manqué d'arranger son rôle, racontant à Villemain, à Molé (dont Sainte-Beuve s'est fait l'écho, plus complaisant pour Fontanes que pour son illustre ami)3, à d'autres encore, que le Premier Consul l'avait fait appeler de grand matin, le 21 mars, et qu'en une entrevue dramatique, lui, Fontanes, aurait nettement désapprouvé l'exécution, et annoncé même qu'il le manifesterait publiquement1.

(3) VILLEMAIN, 142; - SAINTE-BEUVE, Notice en tête des OEuvres de Fontanes, XXXV. ↩

(1) L'académicien Roger va jusqu'à rapporter un dialogue entre Fontanes et Bonaparte, sur l'invraisemblance duquel il n'est pas besoin d'insister. Notice biographique, au tome le des OEuvres de Fontanes, p. xx. ↩

Mais, de son côté, la terrible Mme de Chateaubriand a noté dans son Cahier, à cette année 1804, la façon dont Fontanes accueillit la démission de son mari :

Pour Fontanes, il devint fou de peur; il se voyait déjà fusillé de compagnie avec M. de Chateaubriand, et, à leur suite, tous nos amis. J'allai le voir pour l'apaiser et le rassurer; il n'y eut pas moyen, il avait perdu la tête et finit par me faire partager ses craintes, non pas pour lui, mais pour mon mari.

Et son mari, dans les Mémoires, a reproduit le fou de peur et n'y ajoutant qu'un presque2. Cela ne va pas avec la fière attitude que s'attribue Fontanes, et pourtant il faut reconnaître qu'il a su, faute de mieux, s'établir pour l'avenir, en homme toujours prévoyant, un et mème deux de ces certificats médiocres, mais qui restent, et dont une bonne interprétation peut tirer parti.

(2) Cahier rouge, p. 3; - O.-T., II, p. 403. ↩

C'est d'abord le discours de clôture de la session du Corps législatif, prononcé le 24 mars après le vote du projet de Code civil3. Fontanes y célébra en termes pompeux « la grande entreprise conçue vainement par Charlemagne lui-même » enfin réalisée par le génie du Premier Consul. En cherchant bien, on découvre la, dans un amas de flatteries, quelques mots ambigus que ses panégyristes, plus tard, détachèrent du reste. Fontanes disait, toujours à propos du Code civil :

3) Moniteur du 25 mars 180% ↩

C'est par là que se recommande encore la mémoire de Justinien, quoi qu'il ait mérité de graves reproches...

Il paraît que la signification vengeresse de ce membre de phrase, enseveli sous une pluie de fleurs et perdu dans les actions de grâces, ne devait échapper à personne!

En second lieu, le Corps législatif ayant décidé, avant de se séparer, qu'un buste du Premier Consul en marbre blanc serait placé dans la salle des séances pour commémorer l'achèvement du Code civil, Fontanes s'en était allé, le lendemain 25 mars, avec une députation, offrir cet hommage à Bonaparte, et, après lui avoir lu un extrait des délibérations de l'Assemblée, il avait prononcé un discours d'actions de grâces. Cela commençait par un mot dont le son devait être, en cet instant précis, bien agréable à Bonaparte :

Citoyen Premier Consul, Un Empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre puissante administration...

Et passant aussitôt au Code civil, il ajoutait :

La sage uniformité de vos lois va en réunir de plus en plus tous les habitants...

Il continuait en affirmant que le double droit de conquérant et de législateur a toujours fait taire tous les autres...

Et, loin de flétrir, ou même de paraître désapprouver l'exécution du due d'Enghien :

Qui pourrait, demandait-il dédaigneusement, nourrir encore le criminel espoir d'opposer la France à la France? Se divisera-t-elle pour quelques souvenirs du passé, quand elle est unie par tous les intérêts présents ?

Quelles paroles que ces quelques souvenirs du passé dans la bouche de celui qui avait si longtemps et si fructueusement fait profession d'exploiter justement ces souvenirs du passé que jusqu'alors il disait sacrés ! Mais passons.

La police consulaire, assez sottement zélée, fit, en reproduisant ce discours au Moniteur du 26, imprimer au lieu de : la sage uniformité de vos lois, — la sage uniformité de vos mesures, ce qui devenait une flatterie par trop indécente et compromettante. Comme, en outre, la phrase n'avait plus de sens, puisqu'il était clair qu'il ne pouvait être question là que du Code civil, Fontanes courut au Moniteur et fit rétablir son texte par un minuscule erratum qui parut au numéro du lendemain. Tel est le second trait d'héroïsme dont il se prévalut, plus tard.

Pourquoi tant parler de Fontanes, quand il s'agit de Chateaubriand ? C'est qu'en bien des circonstances, Fontanes fait comprendre Chateaubriand. Ici, il le fait, en outre, apprécier.

Mais, pour en revenir à la démission de Chateaubriand :

L'amitié, lit-on dans les Mémoires, rendit le cœur à M. de Fontanes...1 .

(1) I1, 405. ↩

Peut-être un peu aussi l'intérêt, car Chateaubriand, par le fait, reprenait pied dans le monde et dans le passé royaliste, et qui sait? En ces temps d'instabilité, peut-être serait-on bien aise de le retrouver un jour. Mme Bacciochi, par les soins de Fontanes, s'entremit encore pour l'ingrat. Talleyrand, « indifférence ou calcul », peut-être le même calcul que Fontanes, garda la démission plusieurs jours sans en parler à Bonaparte, lequel, la recevant, se serait contenté de dire : « C'est bon. » Puis Talleyrand accepta officiellement la démission par une lettre fort polie du 12 germinal (2 avril), et, pour le moment, il n'en fut que cela.

Quant à l'émotion excitée par l'événement principal, l'exécution du duc d'Enghien, elle apparut, à vrai dire, considérable, partout où l'on pouvait parler, notamment dans les cours étrangères, surtout à Saint-Pétersbourg, à Berlin, et, comme il est naturel, dans l'entourage des princes. L'exaspération des émigrés non rentrés en fut portée au comble. Quelques personnages que la situation de leur famille avant la Révolution prédestinait à des rôles importants, et qui n'attendaient pour se rallier avantageusement qu'une occasion décente, comme Molé et Pasquier, en retardèrent leur adhésion au régime nouveau. Mais l'immense majorité sembla accepter cette cruelle rigueur avec indifférence, et il faut se garder d'être dupe des affirmations tendancieuses et des discussions interminables qui se produisirent plus tard, quand le régime eut changé, du fait de tous ceux qui avaient intérêt à dégager leur responsabilité ou à composer rétrospectivement leur attitude.

Thibaudeau remarque2 que c'est une grande exagération d'imaginer une consternation générale à la mort du duc d'Enghien :

(2) Consulat et Empire, III, 554. ↩

L'ancienne noblesse fut, sans contredit, émue ; son deuil ne fut pas de longue durée : pas un seul noble ne quitta la cour de Napoléon ; elle ne continua pas moins à y accourir en foule.

Et il ajoute cette note, très honorable, venant de lui, pour celui qui en est l'objet :

Chateaubriand seul. Nommé ministre auprès de la République du Valais, il donna sa démission.

Dans cette quasi unanime passivité ou servilité, l'acte de Chateaubriand, sans vouloir en exagérer le retentissement ni la portée, fit son effet. Le geste avait belle allure ; il avait même, en un sens, de l'a-propos. Nous avons déjà vu, et nous verrons encore qu'il n'en manque pas dans la vie de Chateaubriand. C'est le seul acte de courage qui eut lieu à cette époque , dit Bourrienne1; et Mme de Chastenay2 : « Ce fut le seul acte éclatant de réprobation contre le gouvernement de cette époque. »

(1) Mais Bourrienne en dit sans doute un peu trop quand il nous montre Joséphine, qu'il est allé visiter le 22 mars, lui citant la conduite de Chateaubriand et l'admirant en ces termes : « Quel dommage qu'il (Bonaparte) ne soit pas entouré d'hommes d'un pareil caractère ! Cela l'arrêterait dans toutes les fautes que la constante approbation de ceux qui l'entourent lui fait faire. » - Or, la lettre de démission de Chateaubriand, datée du 1e germinal an XII (22 mars 1804), ne fut remise au Premier Consul que plusieurs jours après ; il faudrait donc supposer que Joséphine aurait été mise au courant immédiatement, et avant son mari, de la démission de Chateaubriand. Par qui? Par Fontanes? Par Mme de Custine? Par Bourrienne lui-même? ↩

(2) Mme DE CHASTENAY, I, 472. ↩

Ainsi, Chateaubriand, ayant dit adieu aux lettres pour entrer dans la vie politique, où l'appelaient l'instinct de domination et un irrésistible désir d'action, rentrait, non sans regrets, certes, mais avec honneur, et même avec un certain éclat, dans la vie privée où l'attendait la pauvreté ; et ces lettres, qu'il avait dédaignées, allaient être sa seule consolation, en attendant qu'elles fissent naître et qu'elles nourrissent en lui de nouveaux espoirs :

Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière littéraire; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première Olympique l'excellence de l'eau, laissant le vin aux heureux (3).

Telle fut la terminaison de cette manche, qui fut courte, car en vérité, ce n'était pas le 21 mars que le sort en avait été décidé. C'était à Rome, et dès les premiers conflits, que la partie, bien préparée pourtant, mais mal engagée et trop inégale, avait été jouée et perdue. Du moins, s'il avait mal joué, faute d'expérience et de sagesse, et par excès de confiance, il avait perdu en beau joueur; il s'était retiré du jeu à temps et élégamment. Si bien que, somme toute, et même si l'on fait assez grande la part du calcul, cette période n'est pas désavantageuse à sa gloire.

Beaucoup plus tard, réfléchissant sur l'évnténeme, il a dit :

Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, s'il m'eût de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l'y portait), qu'en fût-il arrivé pour moi? Ma carrière littéraire était finie ; entré de plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la guerre d'Espagne; je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'empereur; moi j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en a fait le caractère et l'honneur : la pauvreté, le combat et l'indépendance (1).

Sourions, si nous voulons, de cette vanité qui nous gâte un peu le passage, et entendons comme il convient cette allusion aux idées de liberté et de modération ; il reste tout de même que dans le fond il y a là bien du vrai.

Oui, la pauvreté, le combat et l'indépendance, à voir les choses d'un peu haut, avec le sens des faiblesses humaines, et sans chicaner sur le détail, car il ne fut pas vraiment pauvre, il ne combattit pas toujours, et il parut quelquefois las de l'indépendance, ce sont bien les caractères de son existence jusqu'à sa rentrée sur la scène politique en 1814.

En attendant, l'existence qui s'ouvrait alors pour Chateaubriand était une existence à refaire.

Pour le pouvoir, l'action politique, il n'y fallait plus compter, au moins, semblait-il, tant que durerait la fortune de Bonaparte. Mais on pouvait encore espérer la gloire, la gloire dans findépendance, soit par les lettres, soit par quelque entreprise d'un autre ordre.

Seulement, qu'on agît, ou même que, n'agissant pas, on se bornât à une muette liquidation des anciennes espérances, il fallait s'attendre à bien des difficultés.

Difficultés d'argent d'abord, celles qu'avait prévues Fontanes, dès que le secrétaire de la légation de Rome avait, pour la première fois, parlé de démission, car il fallait vivre, et maintenant vivre à deux. Et deux jours après la démission, il avait fallu rendre les 12 000 francs d'avances reçus pour aller à Sion et déjà employés en linge et en argenterie, nous dit Mme de Chateaubriand, qui ajoute :

Nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les fonds que nous avions encore sur l'Etat.

Nous savons qu'elle était ruinée. Que restait-il donc pour suffire aux besoins du ménage? A peu près rien sans doute que des droits d'auteur incertains, et d'ailleurs compromis, s'il est vrai, comme Chateaubriand l'écrivait à Guéneau de Mussy, le 20 décembre 1803, qu'il eût déjà « éprouvé cinq banqueroutes » par la faute de Migneret, qui « a fort bien vendu ses éditions, mais a confié sa marchandise à des fripons1 »

(1) Correspondance, 1, 151. ↩

Ensuite, savait-on si le Premier Consul, qu'on avait bravé, pardonnerait? La première nécessité était de se faire oublier, et cela, était-ce compatible avec le besoin de gloire, et même avec le besoin d'argent ?

Quant aux difficultés résultant de cette reprise tardive de la vie conjugale, de l'accommodation réciproque des époux, il suffira de les signaler, car, outre qu'elles sont mal connues, le sujet présent ne comporte pas qu'il en soit parlé, au moins pour le • moment.

En tout cas, au point de vue qui nous occupe particulièrement, un premier résultat de la démission de Chateaubriand fut, comme il était naturel, de le répandre dans le monde royaliste et de faire taire à peu près les clameurs des intransigeants qui jusque-là ne l'épargnaient guère. Si, après l'exécution du duc d'Enghien, Fontanes, le « lâche Fontanes », passe dans l'Ambigu de Peltier à l'état de tête de Turc, Chateaubriand, fort attaqué auparavant, commence à être traité plus doucement, tandis qu'on trouve sur son protecteur et ami, de la main du rédacteur en • chef, des choses comme celles-ci :

M. de Fontanes oubliera sans doute que j'eus, il y a peu d'années, le malheur de le présenter au père du duc d'Enghien, et qu'il assura le prince de son dévouement avec toute l'humilité d'un homme condamné à la Guyane par Bonaparte; puis, complimentant son Charlemagne sur la mort du fils du valeureux duc de Bourbon, il ne manquera pas de lui citer encore, en ouvrant sa lourde mâchoire, ce vers de Corneille qu'il ne cesse depuis quelque temps de parodier en vers et en prose :

Un grand destin s'achève ; un grand destin commence!

Pour les royalistes rentrés, devenus par la force des choses un peu moins intransigeants, Chateaubriand devient parmi eux un homme tout à fait à la mode. Pour les ralliés d'hier ou ceux de demain, comme Molé et Pasquier, un instant retardés dans leur ralliement par le bien fâcheux accident de Vincennes, ceux-là n'avaient garde de perdre le contact avec un homme qui pouvait un jour, le cas échéant, leur devenir un si précieux intermédiaire en facilitant vers leur ancien parti une retraite toujours à envisager.

Entre temps, Chateaubriand avait quitté (avril 1804) son logis provisoire de la rue de Beaune pour un petit hôtel bon marché de la rue Miromesnil. Là, s'ennuyant et désorienté, comme à son retour d'Angleterre, mais avec plus de désillusion, il promenait son désœuvrement dans un terrain vague qu'on nommait la Butte-aux-Lapins et dans le jardin de 'Tivoli, dont les horizons lui semblaient étroits :

Je ne m'occupais de rien ; tout au plus m'entretenais-je dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois corbeaux, au bord d'une rivière artificielle cachée dans un tapis de mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome, de même que j'avais été tout à coup séparé de mes attachements de Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes sentiments; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais et j'essayais de m'endormir au bruit de mon peuplier... (1).

Il ne resta, ou on ne le laissa pas dans cette retraite. Quelques relations de famille renouées à propos, et quelques plus récentes relations de l'entourage de Mme de Beaumont l'introduisirent dans divers châteaux bien pensants, « héritages d'échafaud » à Verneuil, chez M. de Tocqueville, beau-frère de son frère Jean-Baptiste; au Ménil, près Mantes, chez Mme de Rosambo ; à Méréville, en Beauce, où aucune alliance ne l'attirait, mais où l'avait présenté Mme de Vintimille. Il devait s'y lier d'amour, peut-être dès ce temps, avec Nathalie de Noailles, qui fut plus spécialement la muse des Martyrs, de l'Itinéraire et du Dernier Abencérage, comme Mme de Beaumont avait été la muse d'Atala et du Génie du christianisme ; la première, tendre Égérie du ralliement, la seconde, inspiratrice d'opposition et de lutte. A cette énumération n'ajoutons que pour mémoire Champlâtreux, où résidait Molé, et le fameux château d'Henri IV, Fervaques, et la « chère cousine de Roquefeuille », et la duchesse de Rohan1.

(1) O.-T., II, 466; - Cahier rouge, p. 6. - Après sa démission, « M. de Chateaubriand, de retour à Paris, se vit entouré de femmes qui le saluèrent et l'exaltèrent comme une victime ». (RÉMUSAT, II, 398.) ↩

Les conversations qu'on tenait dans ces aristocratiques demeures, il est superflu de dire qu'après la mort du duc d'Enghien elles n'étaient pas en faveur du Premier Consul. D'ailleurs elles trouvaient un riche aliment dans les événements du jour, singulièrement passionnants, à vrai dire, et souvent tragiques.

C'était d'abord, très peu de jours après l'exécution du duc d'Enghien, la mort mystérieuse de Pichegru trouvé étranglé un matin (6 avril) dans son cachot du Temple; autre coup sensible aux royalistes, immédiatement qualifié d'assassinat et porté au compte du nouveau Néron2, comme suite naturelle du meurtre de Vincennes.

(2) « Je n'ai jamais vu, lit-on dans un rapport de Rœderer à Joseph Bonaparte. daté du 14 juin 1804, de dispositions plus sinistres pour le gouvernement... On assure, et c'est un fait que je vérifierai, que dans la semaine dernière toutes les traductions de Tacite qu'on a pu trouver ont été achetées chez les libraires; tout le monde veut lire Tacite, et les dames, dit-on, n'en trouvent pas la substance trop forte pour elles... » (Journal de Rœderer, p. 192). Ce goût pour Tacite est à retenir ; il fera mieux comprendre, un peu plus tard, le ton et les allusions de l'article du Mercure. ↩

Puis l'attente du grand procès de Moreau et de Cadoudal, qui allait mettre en jeu la vie et l'honneur de représentants de la vieille aristocratie, comme M. de Rivière et les Polignac, confondus la avec des chouans obscurs et gravement compromis pour la cause des Bourbons; - puis le procès lui-même avec ses dramatiques péripéties (28 mai-9 juin) ; - puis l'exécution de Cadoudal et des onze autres condamnés à mort (26 juin)1.

Dans un autre ordre d'idées, faisant presque oublier l'expedition d'Angleterre toujours différée, mais toujours imminente : la préparation, puis l'établissement de l'empire; les adresses spontanées ou provoquées continuant à remplir le Moniteur après l'affaire du duc d'Enghien, se prolongeant en avril et en mai, d'abord simples félicitations pour les complots déjoués et protestations de dévouement enthousiastes, passant ensuite à préconiser, à proposer ouvertement la monarchie héréditaire comme le seul moyen de sauvegarder les institutions et les intérêts de la Révolution, ainsi que d'éviter au pays, en cas de succès d'un complot mieux conçu, le retour à la guerre civile et à l'anarchie. Et à ce vent s'envolaient les dernières illusions des royalistes qui s'entêtaient encore à voir en Bonaparte le précurseur providentiel venu pour préparer les voies du roi bourbon.

Le 28 avril, c'était la motion Curée au Tribunat; le 18 mai, le sénatus-consulte instituant Napoléon empereur des Français, en attendant qu'il se fit lui-même empereur d'Occident et nouveau Charlemagne, - et, le même jour, la procession empressée du Sénat à Saint-Cloud pour la salutation inaugurale.

Puis, avant et après, la pluie éclaboussante des faveurs, cette manne impériale qui débordait des pages trop étroites du Moniteur, toutes ces nominations de chambellans, d'écuyers, de dames d'honneur, cette curée des dignités et des fonctions qui accompagnait l'érection du trône; et c'en était plus que n'en pouvait supporter la philosophie de Chateaubriand. Cela agaçait son ambition inassouvie de voir tant de gens s'offrir quand lui s'était retiré. Grande était sa rancœur et celle de sa femme qu venait de s'associer à son sort, laquelle traçait alors dans ses Cahiers cette note amère et mordante où se reflète (une fois n'est pas coutume) l'accord de leurs sentiments à tous deux :

(1) Cf. HuoN DE PENANSTER, Une conspiration en l'an XI et en l'an XII. ↩

Avant la mort du duc d'Enghien, la bonne société de Paris était presque toute en guerre ouverte avec Bonaparte, mais aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres, et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'une opinion en France, sans quelques quolibets que l'on se permettait encore, à huis clos, dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur. Les personnes tombées prétendaient avoir été forcées, et l'on ne forçait, disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance; et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait d'être forcé à force de sollicitations1.

(1) Cahier rouge, p. 5. ) Correspondance, 1, 186. ↩

Pourtant les lettres auraient pu lui rendre la sérénité si elles l'avaient repris tout entier; mais comment l'auraient-elles tout à fait distrait des pensées, des vœux, des rancunes qui avaient occupé et occupaient encore son âme?

Le 20 juin, il peut lire à Champlâtreux, chez Molé, le premier livre des Martyrs, et, presque à la même date (18 juin), il annonce à Mme de Custine qu'il lui portera bientôt à Fervaques les deux premiers livres. Mais comment conçoit-il alors ses Martyrs ?

C'est un jeune homme très chrétien, autrefois très perverti, qui convertit la jeune personne; le diable s'en mêle et tout le monde finit par être rôti par les bons philosophes du siècle de Dioclétien, toujours pleins d'humanité (2).

Il ne faut pas que le ton humoristique nous fasse prendre le change : dans ce bref raccourci perce, en une lettre intime, l'allusion originelle à sa propre destinée, à son propre échec sous l'effort. des suppôts de la révolution diabolique. Ainsi les Martyrs, au lieu de le distraire de ses déceptions, l'y ramènent.

Mettez ensemble la fatigue du travail intellectuel, l'inquiétude morale, le souci du présent et de l'avenir, la difficulté d'instaurer la vie conjugale, celle d'assurer la vie matérielle avec un train de 12000 livres l'an et pas un sou devant soi, par-dessus tout la pensée rongeante d'une grande existence politique manquée : en voilà plus qu'il n'en faut pour le rendre si malheureux que son travail s'en ressent :

J'ai déjà tout laissé depuis une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et goût, il faut être dans une position sinon très brillante, du moins tranquille; et ce n'est pas quand on est sans avenir qu'on travaille pour un avenir qui ne viendra pas... Vous voyez par le ton de ce billet que je suis très sérieux et fort triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu ; quelques doses de quinine me remettront sur pied1.

(1) A Mme de Custine, 29 juin. Correspondance, I, 188. ↩

Pour comble, survient par surcroît sa maudite querelle avec Mme de Custine, qui, outre ce qu'elle comporte en elle-même de suffisamment désagréable, a encore cette tristesse de lui rappeler les plus pénibles moments de son séjour à Rome.

C'est une brouille qui manque de s'ensuivre, malgré les explications qu'on lui donne, et c'est un charme de plus qui est rompu pour toujours, car, s'il risque peu après une courte fugue à Fervaques (22-29 août), il ne part pas sans y avoir donné rendez-vous à l'oublié Chênedollé, qu'il n'a pas revu depuis le départ pour Rome, à qui il n'a pas écrit depuis sa démission, et qu'il a tout l'air d'introduire là comme un éventuel et commode remplaçant2:

(2) Cf. les lettres du 16 et du 23 juillet et du 1er août 1804. Correspondance, 1, 189, 190 ↩

Aussi n'y tient-il plus quand on commence à parler du sacre, d'abord fixé au 9 novembre (18 brumaire) pour raisons d'anniversaire. En vain Fontanes, pour le dérider, lui a-t-il fait des cortèges de la proclamation de l'Empire une caricature que son maître eût trouvée déplacée3 ; dès le 15 septembre, il s'enfuit à Villeneuve chez le calme philosophe dont la sagesse indulgente pourra peut-être panser les plaies de l'ambition déçue. Là, il trouve une paix relative; il se terre.

(3) Cahier rouge, p. 7. ↩

Il n'en revient même pas, tant Paris lui répugne, pour enterrer sa triste compagne de Combourg, la pauvre Lucile, autre désabusée qui s'en va4, solitaire, dans une tombe qu'à son retour il ne retrouvera pas, s'il l'a cherchée, et dont l'oraison funèbre, magnifique du reste, est remise aux temps lointains des Mémoires d'outre-tombe. Pourtant Joubert, dans ses lettres, atteste sa douleur (1) !

(4) 9 novembre 1804. ↩

Une seule échappée, vers Fervaques (21-26 octobre), seconde fugue, contrainte encore, toujours avec Chênedollé convoqué en tiers, sans qui il ne veut plus s'aventurer, et qu'il manque. D'ailleurs le château du Béarnais, naguère objet de ses vœux ardents, n'est plus maintenant qu'un « château de hiboux », et quant à la châtelaine, c'est une « éternelle grondeuse ». Il le lui écrit en riant, mais soyez sûr qu'il le pense, et sans rire2

A Villeneuve, seulement, sous le charme tranquille de la petite ville, il se reprend et se retrouve. Écoutons Joubert :

Je serais fort aise que vous (Molé) le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément... Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est en outre un homme de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser3.

Mais bien plus révélatrice est la lettre que Chateaubriand lui-même adressait à Guéneau de Mussy, le 9 octobre. On y lit :

Nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes qui me sont des deuils seront passées... Vous ne sauriez croire combien la province et l'éloignement de tout ce qui blesse le cœur sont propres au travail (4).

A Paris, pendant ce temps, se préparaient ces fêtes, qui pour lui étaient des deuils, et affluaient les archevêques, les évêques,

(1) Joubert à Molé, 18 novembre 1804. Correspondance de Joubert.

(2) 28 octobre et 9 novembre 1804. Correspondance, 1, 202, 203. ↩

(3) Lettre du 18 novembre 1804. Correspondance de Joubert, p. 137. (4) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, I1, 363. ↩

les préfets, les généraux, les magistrats, les dignitaires de tout degré, les princes clients, tous venant pour les cérémonies, par ordre ou par zèle. Le Pape lui-même approchait, et Fesch le précédait, promu grand aumônier, bien qu'indigne ouvrier d'une telle pompe.

Enfin, le 2 décembre, se jouait, finale d'un premier acte sans pareil, la triomphale apothéose : le couronnement à Notre-Dame.

Assurément, c'était plus que Chateaubriand présent n'en eût pu supporter, et Joubert avait raison de prévoir que son ami ne pourrait guère se dispenser de passer ce temps près de lui.

De toute justice, au reste, sa place était-elle à Villeneuve, en ce jour du 2 décembre, ou bien à Notre-Dame parmi les premiers d'entre les premiers? Qui donc, après tout, plus que lui, avait contribué à rendre désirable, efficace, et presque nécessaire la consécration religieuse d'un pouvoir de fait? Qui, à bien regarder, de l'ambassadeur Fesch ou de l'écrivain Chateaubriand, avait le mieux préparé les voies à ce voyage inouï du Pape à travers la France? Quelle part ne devait pas revenir à l'auteur du Génie du christianisme dans les acclamations qui avaient accueilli le souverain Pontife à son passage? Et qu'il se trouvât frustré de l'honneur et du profit, même s'il avait commis des fautes, au fond, quelle amère injustice!