Chapitre VI
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CONFÉRENCES DE VIENNE. ACTION COMMUNE DE LA FRANCE, DE L'ANGLETERRE, DE L'AUTRICHE ET DE LA PRUSSE A CONS- TANTINOPLE. LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE ET LES PUIS-
Sances. 17 juin 9-aout 1822
Chateaubriand à Montmorency, 26 juillet 1822 : les dangers de la politique anglaise en Orient, en Amérique ; ses conséquences pour la Grande-Bretagne ; 30 juillet, motifs qui décideront lord Londonderry à se rendre à Vienne; 6 août, le but que le chef du Foreign-Office poursuivra Vienne. - Montmorency à Chateaubriand, 8 août : la troisième conférence préliminaire de Vienne ; la France. l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse unies pour une action commune à Constantinople. - Chateaubriand à Montmorency, 2 août : langage hostile de la presse anglaise contre le Cabinet français ; 9 août, les influences de la presse anglaise, e départ de Georges IV pour l'Ecosse, lord Londonderry ennemi de la France, le rôle qu'il tiendra au Congrès, quel doit être le programme de la France au Congrès.
La situation en Espagne, à Madrid. Montmorency à Chateaubriand, 17 juin : quelle sera la conduite de l'Angleterre en Espagne. - Chateaubriand à Montmorency, 20 juin : craintes de lord Londonderry et du corps diplomatique à Londres au sujet d'une intervention armée de la France en Espagne; l'Angleterre ne fait aucun préparatif militaire, le Cabinet français et l'opinion anglaise; 28 juin, les instructions de sir William A'Court, nommé ministre d'Angleterre en Espagne, les intérêts particuliers de l'Angleterre en Espagne. démarche de l'Espagne auprès du prince de Metternich pour obtenir son refus à la reconnaissance de l'indépendance des colonies révoltées, lord Londonderry veut le commerce libre avec les colonies sans reconnaître leur indépendance, embarras intérieurs de l'Angleterre, humeur des journaux ministériels contre la France, conséquences du système anglais vis-à-vis les colonies espagnoles. - Les événements du 7 juillet à Madrid. - Montmorency à Chateaubriand, 11 juillet : l'Angleterre persistera-t-elle à garder une neutralité absolue en Espagne ? - Chateaubriand à Montmorency, 16 juillet : lord Londonderry ne veut rien faire, ses soupçons sur les provocations de la France dans les mouvements du 7 juillet, il attendra pour se décider sur la reconnaissance des colonies espagnoles les propositions de Ferdinand VII aux Cortès, la politique nécessaire de la France en Espagne. Montmorency à Chateaubriand, 15 juillet : il autorise la communication verbale à lord Londonderry des détails contenus à sa dépêche n° 24, sans en laisser prendre copie. - Chateaubriand à Montmorency, 19 juillet : motifs pour lesquels il s'est tenu de lui-même dans la discrétion, le refus de M. Hervey, chargé d'affaires d'Angleterre à Madrid, de signer la note collective du corps diplomatique le 7 juillet, nécessité d'une intervention française en Espagne si la Révolution suit son cours. Montmorency à Chateaubriand, 22 juillet : récit des circonstances du refus de M. Hervey de signer la note collective du 7 juillet, l'Autriche et la Russie laisseront la France juge des mesures à prendre en Espagne; 25 juillet, réplique du ministre à l'observation de l'ambassadeur sur l'insuffisance des nouvelles d'Espagne transmises dans sa précédente dépêche. - Chateaubriand à Montmorency, 25 juillet : on ne veut pas en Angleterre que la France se mêle des affaires d'Espagne, lord Londonderry lui a dit que la France est intervenue par ses agissements dans les soulèvements du 7 juillet, il approuve la conduite de M. Hervey, réponse de l'ambassadeur, critiques du chef du Foreign-Office à l'égard du maintien du cordon sanitaire français, opinion de l'ambassadeur ; 26 juillet, la formation d'un parti modéré serait la seule chance de salut en Espagne, la dissidence de M. Hervey porte atteinte à l'efficacité de l'influence continentale.
Montmorency à Chateaubriand, 29 juillet : conformité des vues du ministre avec celles de l'ambassadeur ; 1er août, le prince Esterhazy a tenu un langage satisfaisant pour la France. - Chateaubriand à Montmorency, 30 juillet : ralentissement de l'activité des affaires politiques à Londres; 2 août, les attaques du Morning Chronicle contre la France. - Montmorency à Chateaubriand, 5 août : avènement probable d'un ministère plus avancé en Espagne, sir Charles Stuart a cessé d'accuser la France d'avoir fomenté les troubles de Madrid. - Chateaubriand à Montmorency, 6 août : sir William A'Court diffère son départ pour l'Espagne ; 9 août, lord Londonderry refusera au Congrès de s'occuper de l'Espagne.
M. de Chateaubriand reprochait à la politique anglaise d'avoir trop peu ménagé la Russie en Orient et de s'être partout laissée guider par le souci exclusif de ses intérêts commerciaux.
«Le tour que semblent prendre les affaires d'Orient, écrit l'ambassadeur, fait voir encore tout le danger de la politique anglaise. Si, d'un côté, il est heureux qu'un peuple chrétien opprimé échappe au joug d'une nation barbare, de l'autre, rien ne serait plus dangereux, dans les circonstances actuelles, que la perte de réputation et d'influence de la Russie. Or, c'est ce qui arriverait immanquablement dans le cas où les Grecs réussiraient à établir leur indépendance, sans l'intervention d'Alexandre. L'Autriche s'est trop effrayée de ses voisins ; il y avait peu de péril, vu la modération naturelle de l'Empereur de Russie, à le laisser occuper momentanément la Valachie et la Moldavie ; la paix serait faite aujourd'hui et la Russie, qui n'aurait pas été abaissée, servirait à comprimer l'esprit de jacobinisme en Europe. Mais M. de Metternich qui veut en finir avec les révolutions, tient par une autre politique à l'Angleterre, et il ne s'aperçoit pas qu'il détruit ainsi d'une main ce qu'il élève de l'autre.
« Au reste, Monsieur le vicomte, l'Angleterre elle-même commence à s'embarrasser dans ses propres filets; elle a sacrifié les grands intérêts moraux aux petits intérêts mercantiles et elle est menacée d'une réaction fatale à sa prospérité. Les nations de l'Europe lui refusent l'entrée libre de leurs marchés, il n'y a pas jusqu'au Portugal qui ne prétende se soustraire à son monopole. Les États dont elle favorise l'indépendance au Nouveau-Monde ne lui accordent aucun avantage et lui disputent l'empire des mers. Déjà, les Corsaires américains la désolent, elle sera obligée d'avoir en temps de paix des bâtiments de guerre pour protéger ses vaisseaux marchands. La Grande-Bretagne sent elle-même sa position et elle cherche à abandonner son vieux système. On me parle tous les jours de la nécessité de lier à jamais l'Angleterre à la France par un généreux traité de commerce, fondé sur les bases de la plus parfaite réciprocité; notre traité avec l'Amérique, qui fait grand honneur à notre ministère et à M. Hyde de Neuville1, a réveillé ces idées. Les douanes anglaises ne peuvent se soutenir longtemps dans l'état où elles sont ; il y a des compagnies de commis armés et des matelots en vedette sur tous les rochers ; les fraudeurs, de leur côté, ont du canon et ils se livrent de véritables combats. Malgré tout cela, l'Angleterre se soutiendra par sa puissante aristocratie, mais elle sera punie de sa politique extérieure par les conséquences mêmes de cette politique. »
1. Hyde de Neuville (Jean-Guillaume) 1766-1857 ; agent royaliste sous la Révolution et impliqué à tort dans le complot de la machine infernale, il fut obligé de se retirer en Amérique. Député en 1815, ministre aux Etats-Unis, 1816-1821 ; député, puis ministre en Portugal, il eut le portefeuille de la Marine dans le ministère Martignac (1828-1829). ↩
Après les grandes affaires viennent les petites nouvelles qui en sont souvent issues :
« Le prince Esterhazy n'est pas encore parti..... il a dû avoir une conférence avec lord Londonderry qui a réuni deux fois le Conseil des ministres..... Le prince Esterhazy passe par Paris, je lui donne une lettre pour vous; il nous est fort dévoué et je n'ai qu'à me louer de son obligeance. M. Canning2 ayant fait une légère attaque contre le ministère dans la Chambre des Communes, le bruit s'est répandu que lord Hastings3? restait aux Indes, qu'il y aurait un changement dans le ministère et que M. Canning entrerait au Conseil. On prétend que l'ambassade d'Autriche avait été destinée au marquis de Hastings, qui ne peut pas revenir en Angleterre à cause de ses dettes; or, lord Stewart étant retourné à Vienne, on en conclut l'abandon du plan primitif. J'ai vu avant hier M. Canning et je dîne chez lui aujourd'hui : il m'a parlé de son départ comme devant toujours avoir lieu au mois d'octobre1. »
2. M. Canning était à ce moment nommé vice-roi des Indes, dont lord Hastings quittait le gouvernement. ↩
3. Hastings (Francis Rawdon, comte de Moira, marquis de). 1754-1826, gouverneur général du Bengale et commandant des troupes dans l'Inde (1812), dut donner sa démission en 1821, à la suite des intrigues de la Compagnie des Indes qui lui reprochait des abus de pouvoir; gouverneur de Malte en 1824. (Dictionnary of National Biography.) ↩
1. Chateaubriand à Montmorency, 26 juillet 1822. N° 43, ibid., f° 334. ↩
La résolution de lord Londonderry de participer à la réunion de Vienne avait été longtemps tenue secrète. M. de Chateaubriand n'avait jamais cessé de la prévoir : « Lord Stewart vous a dit, écrivait-il à M. de Montmorency, que son frère allait à Vienne. On commence à le dire ici dans les cercles politiques, et moi je l'ai toujours cru. Ma conviction est venue de la connaissance intime que j'ai du caractère du noble marquis2. »
2. Id., 30 juillet 1822, n° 44, ibid., 1° 346. ↩
La présence du chef du Foreign-Office préparait, au jugement de l'ambassadeur, des entraves à la marche de la conférence : « Lord Londonderry m'a aussi déclaré qu'il partirait du 15 au 20 pour Vienne, qu'il s'arrêterait quelques jours à Paris, où il espérait aplanir, chemin faisant, bien des difficultés touchant les affaires à traiter au Congrès. Vous jugerez mieux que moi, Monsieur le vicomte, de ce que vous avez à faire, mais je crois toujours que la politique anglaise est celle-ci : - se séparer des intérêts du continent et abaisser la Russie, en évitant soigneusement la guerre. - Si j'ai raison, les paroles de lord Londonderry doivent être reçues avec extrême précaution..... Lord Londonderry emmènera avec lui à Vienne le premier sous-secrétaire d'État aux Affaires Étrangères, lord Clanwilliam1. Il ne restera ici que M. Planta!..... Lord Clanwilliam2, qu'on dit fils de M. de Richelieu, est un jeune homme fort à la mode ici, et célèbre par ses succès auprès des femmes. Je ne sais ce qu'il est et ce qu'il vaut, je sais seulement qu'il s'occupe peu d'affaires3. »
1. Chateaubriand à Montmorency, 6 août 1822, n° 46, ibid., f° 352. ↩
2. Clanwilliam (Richard-Charles-Francis Meade, comte et baron de) 1795- 1879 ; secrétaire particulier de lord Castlereagh au département des Affaires Étrangères de 1817 à 1819 ; remplissait depuis quinze mois les fonctions de sous-secrétaire d'Etat, lorsqu'il fut nommé à cet office le 22 janvier 1822 ; il résigna son emploi pour suivre le duc de Wellington à Vérone, en qualité de chef de chancellerie; ministre plénipotentiaire à Berlin de 1823 à 1827 ; prit, après cette date, peu de part aux affaires. (Dict. of Nat. Brog.) ↩
3. Id., 9 août 1822, n° 47, ibid., f° 361. ↩
L'Empereur Alexandre n'avait pas encore fait connaître à M. de Tatitscheff sa réponse sur l'époque précise et le lieu de la réunion du Congrès. On n'était occupé que de la négociation qui se préparait à Constantinople. Les Turcs poursuivant l'évacuation des provinces, avec leur lenteur calculée, continuaient à déclarer qu'ils n'avaient aucune rupture avec la Russie et, dès lors, aucune condition à débattre avec elle. Néanmoins, à Vienne, dans leur troisième conférence préliminaire, les représentants des cours alliées avaient déterminé « les instructions à transmettre à lord Strangford et à l'internonce. M. Gordon4, qui n'avait pas d'autorisation spéciale pour y adhérer, avait cru devoir les appuyer de son opinion particulière. Le ministre de Prusse avait écrit à son collègue à Constantinople pour l'inviter à seconder les démarches suggérées aux ambassadeurs d'Angleterre et d'Autriche. M. de Caraman faisait parvenir une invitation semblable à M. de La Tour-Maubourg1. »
4. Gordon (sir Robert) 1791-1847 ; premier secrétaire de l'ambassade d'Angleterre à Vienne (1815) ; ministre au Brésil (1826) ; ambassadeur à Constantinople (1828-1831). Dict. of Nat. Biography. Il était en ce moment chargé d'affaires d'Angleterre à Vienne, en l'absence de l'ambassadeur, lord Stewart. ↩
1. Montmorency à Chateaubriand, 8 août 1822, n° 31, ibid., fo 358. ↩
M. de Chateaubriand avait signalé à M. de Montmorency un article violent du Morning Chronicle2? ; les attaques de ce journal paraissaient avoir trouvé dans la presse britannique des échos qui se répercutaient jusque dans les feuilles ministérielles3; leur langage avait pris un caractère plus hostile contre la France, et surtout contre le Cabinet français : « Faut-il, écrivait l'ambassadeur, attribuer ce mouvement de l'opinion à l'argent et aux intrigues de certaines personnes en France, à la politique du Cabinet anglais, à la jalousie que nous commençons à inspirer? Je l'ignore, mais la chose existe. Peut-être n'avons-nous pas fait tout ce qu'il aurait fallu faire pour mettre dans nos intérêts, ou du moins pour neutraliser les journalistes anglais. Cela vaut la peine d'y penser, car dans ce pays on remue tout avec des gazettes; l'opinion du dehors réagit sur l'opinion du dedans et, si nous étions mal traités à Londres, nous perdrions de notre puissance à Paris. Sa Majesté Britannique, qui devait s'embarquer aujourd'hui pour l'Ecosse, ne partira que demain : personne n'y pense et s'en soucie ; la royauté n'est plus rien ici; le pouvoir est tombé dans la Chambre des Communes qui, heureusement, est aristocratique de son essence ; le ministère exécute les ordres des Communes, tant qu'il a la majorité. Lord Londonderry est le roi véritable et, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, c'est un roi ennemi. Que ferait-il au Congrès? Ostensiblement, il ne fera rien ; mais il travaillera sourdement contre la Russie, se liera de plus en plus avec M. de Metternich et nourrira la jalousie secrète de l'Autriche contre son puissant voisin. Le noble marquis se montrera très zélé pour les affaires d'Orient, car il ne veut pas d'une guerre qui tendrait à maintenir la Cour de Pétersbourg. Mais cependant, si les Grecs pouvaient devenir libres, sans l'intervention de l'Empereur Alexandre, l'Angleterre, après s'être déclarée contre eux, en faveur des Turcs, pourrait bien accepter le protectorat de l'archipel de Morée ».
2. Morning Chronicle. Londres, vendredi 2 août 1822. « Le peu de liberté subsistant en France, la disposition à la révolte qui s'est manifestée partout en France, la conspiration royale ». Voir appendice p. 411. ↩
3. Chateaubriand à Montmorency, 2 août 1822, n° 45, ibid., f° 348. ↩
Il revenait avec plus de force sur ses prévisions auparavant développées : « Il est à désirer, Monsieur le vicomte, que nous adoptions au Congrès une politique haute, franche, noble, continentale, afin de nous préparer aux événements et de n'être pas dupes. Si nous devions être traités à Vienne comme nous l'avons été à Troppau et à Laybach, il serait plus noble à nous de n'envoyer personne au Congrès : notre silence et notre réserve, je n'en doute point, amèneraient l'Europe à nos pieds. Tous ces Congrès sont d'ailleurs dangereux, surtout quand on en vient à des déclarations de principes, car il est évident que les ministres des monarchies absolues et des monarchies représentatives ne peuvent plus parler le même langage.
« Je suis persuadé, Monsieur le Vicomte, que le prince Esterhazy est content de vous, comme vous me faites I honneur de me le dire; il n'est pas d'une grande force, mais il est loyal et bienveillant. Quant à la conversion de sir Charles Stuart, vous me permettrez d'en douter; lord Londonderry est plus que jamais persuadé que nous avons intrigué dans les affaires de Madrid; il vous dira que non, si vous le voulez, et n'en gardera pas moins son opinion1. »
1. Chateaubriand à Montmorency, 9 août 1822, n° 47, ibid., f° 361 ↩
Ferdinand VII était, au commencement de 1822, dans une situation si critique qu'il n'entrevoyait de salut que par l'intervention étrangère. Il avait sollicité les secours de Louis XVIII, des Empereurs de Russie et d'Autriche. Alexandre avait insisté pour une action directe en Espagne, tandis que prince de Metternich avait ajourné à la fin de l'année, au Congrès qui devait traiter des affaires d'Italie, les résolutions à concerter, et que le duc de Richelieu avait signalé le danger d'une intervention prématurée.
Soulèvements dans le royaume, incohérence des Cortès qui déclaraient à la fois réprouver les mouvements révolulionnaires et ne pas reconnaître au Cabinet la force morale pour conduire les affaires, tout était chaos et impuissance. Le péril était si pressant que les Cortès elles-mêmes avaient essayé de le conjurer par le vote de lois répressives. Au milieu de ce désordre, M. Martinez de l Rosa2, appelé au ministère, assuma la tâche difficile de grouper les éléments modérés ; de nouvelles élections avaient, peu après, amené aux Cortès des renforts aux partis avancés, celles-ci engageaient contre l'opinion générale et les modérés une lutte acharnée. Le Cabinet ayant résolument tenu tête à l'orage, un apaisement parut s'établir.
2. Martinez de la Rosa (Francisco), 1789-1862) ; combattit dans les rangs de l'armée l'invasion française, député (1812) ; ayant soutenu avec acharnement les opinions les plus avancées, il fut condamné à deux ans d'emprisonnement dans un des présides du Maroc; il recouvra la liberté à la révolution de 1820; président du Conseil (1822), il s'efforça de concilier l'ordre et la liberté; renversé (1823) par une émeute bientôt suivie de l'intervention française ; rappelé au pouvoir par la régente Marie-Christine (1834) comme chef d'un ministère nettement constitutionnel ; il signa la quadruple alliance offensive et défensive entre la France, l'Angleterre, la Belgique et l'Espagne pour assurer l'indépendance de la Belgique et sauvegarder les droits de la reine Isabelle au trône espagnol ; ayant quitté le pouvoir (1835), Il y rentra avec Narvaez (1843-1846); il devint depuis ambassadeur en France, président du Conseil et jusqu'à sa mort (1862) président des Cortès ; secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Madrid, il est l'auteur d'œuvres et d'écrits très estimés. ↩
L'intervention de la France, écartée par le duc de Richelieu, et après lui par M. de Villèle, restait éloignée des projets du gouvernement. Dans ces conjonctures, M. de Montmorency se borna à charger M. de La Garde, ambassadeur de France à Madrid, de se concerter avec M. Martinez de la Rosa pour les modifications à faire accepter dans la Constitution, en vue de l'adapter au fonctionnement du gouvernement royal. Le conseil trouvait un terrain mal préparé pour le recevoir ; les tergiversations de Ferdinand VII, ses propres maladresses avaient laissé la voie ouverte aux entreprises ; la faction absolutiste organisa alors les soulèvements, l guerre civile couvrit les provinces et la division gagna l'armée. La garde nationale se joint alors aux révoltés; après une lutte sanglante elle occupe le palais où elle tient le Roi sous sa surveillance (7 juillet 1882).
Tels étaient, succinctement résumés, l'état du royaume et la position du souverain. Comment une organisation régulière et la pacification nécessaire pouvaient-elles succéder à la lutte intestine? La France paraissait, par le voisinage de ses frontières, directement intéressée au rétablissement de l'ordre dans la péninsule; l'Angleterre avait en Espagne une politique dirigée par le souci de ne pas fermer à son commerce le débouché des colonies soulevées pour leur indépendance.
Quelle serait sa conduite?
« Les nouvelles d'Espagne deviennent de plus en plus inquiétantes, annonçait M. de Montmorency. La guerre civile éclate de toutes parts et on ne peut prévoir pour ce pays que d'affreux malheurs. Je pense que sa situation doit fixer l'attention de l'Angleterre et il serait utile au gouvernement du Roi de savoir quelles sont ses idées sur ce point qui va devenir de première importance. Je désirerais que vous cherchassiez très confidentiellement à recueillir quelques données à cet égard1. »
1. Montmorency à Chateaubriand, 17 juin 1822, n°17, ibid., f° 259, pièce 107; 20 juin 1822, n° 18, ibid., fo 207, pièce 109. ↩
« On ne veut, répondait l'ambassadeur, se mêler ici en aucune sorte de nos voisins. Lord Londonderry et la plupart des ambassadeurs montrent, en parlant des affaires d'Espagne, une inquiétude, je dirai presque une peur risible. Le ministère anglais craint que nous ne battions les Espagnols, et les ministres des autres puissances tremblent que nous ne soyions battus. Ceux-ci voient toujours notre armée prenant la cocarde tricolore, etc. Cependant le comte de Lieven pense comme son maître Alexandre, et le prince Esterhazy voudrait, comme le prince de Metternich, en finir avec les révolutions. Cette matière importante ne pourra être traitée convenablement qu'au Congrès, si toutefois l'Espagne ne prend pas un parti violent avant cette époque.
« Quoiqu'il n'y ait aucune flotte préparée dans les ports d'Angleterre, il y a cependant à Plymouth un équipement si complet pour vingt-cinq vaisseaux de guerre que, dans l'espace de huit jours, ces vaisseaux seront prêts à mettre à la voile. Les équipages, il est vrai, ne sont pas formés, mais la surabondance des matelots est grande et une presse aurait bientôt fourni les bras nécessaires.
« Dans le tourbillon du monde, on n'a pas remarqué ici l'acquittement des conjurés de Nantes1, et l'arrestation du général Berton2 est venu à propos faire un contrepoids à cet acquittement. Notre ministère commence à s'établir fortement dans l'opinion publique et l'on a la plus haute idée de notre prospérité. Les incendies avaient plus frappé que les conspirations et l'on est bien aise de voir quelques incendiaires punis, mais on eût désiré que la procédure eût été insérée dans les journaux, afin qu'il ne restât aucun doute sur l'espèce d'hommes qui a pu commettre de pareils crimes.
1. La Cour d'assises de Nantes venait d'acquitter le 16 juin 1322 Dupin, ancien capitaine de cuirassiers et cinq sous-officiers du 3° de ligne, accusés d'association aux carbonari et de complot pour renverser le gouvernement. Voir Viel-Castel, V. 11, p. 157 et suiv. ↩
2. Berton (J.-B., général), 1769-1822 ; après des services distingués pendant les guerres de la République et de l'Empire, fut général en 1813; prit part aux batailles de Toulouse et de Waterloo ; rayé des cadres (1815); ayant pris les armes avec un groupe d'insurgés pour s'emparer de Saumur, il fut arrêté et condamné à mort, ainsi que quatre de ses principaux complices, par la Cour d'Assises de Poitiers, le 11 septembre 1822, et exécuté avec eux. ↩
« On n'a pas bien compris les deux ordonnances royales qui rappellent le comte Belliard3 et le duc d'Albuféra4 à la pairie. On les croyait déjà pairs. On m'a demandé si notre gouvernement n'aurait pas l'arrière-pensée d'employer ces deux généraux à la guerre d'Espagne, en cas qu'elle vînt à éclater. L'ambassadeur d'Autriche ne m'a pas dissimulé ses craintes à cet égard, en me citant l'exemple du maréchal Ney. Il faut croire que les soupçons du prince sont injustes, mais ils viennent d'un grand fond d'intérêt pour la France1. »
3. Belliard (général comte) 1769-1832; se signala par une glorieuse carrière militaire pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire; ambassadeur en Belgique en 1831, signa le traité de séparation de la Belgique et de la Hollande. ↩
4. Suchet, duc d'Albuféra, maréchal de France (1772-1826), après des services éclatants pendant les campagnes d'Italie exerça le commandement du 5° corps en Espagne avec autant de vigueur et d'habileté dans les opérations que de modération équitable vis-à-vis des Espagnols ; pair (1814), accompagna le duc d'Angoulême durant la campagne de 1823. ↩
1. Chateaubriand à Montmorency, 25 juin 1822, n° 34, ibid., fo 276. Ces nominations faites le 10 juin furent rapportées quelques jours plus tard. ↩
Les calculs du ministère britannique persévéraient dans leur système personnel : « Si j'ai bien jugé de la politique du Cabinet anglais et du caractère de lord Londonderry, écrivait l'ambassadeur, je suis persuadé que sir W. A'Court n'a presque rien emporté d'écrit2. On lui aura recommandé verbalement d'observer les partis, sans se mêler de leurs querelles. Le Cabinet de Saint-James n'aime point les Cortès, mais il méprise Ferdinand, il ne fera certainement rien pour les royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre influence s'exerçât sur une opinion pour que l'influence anglaise appuyât l'opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une vive jalousie ; il y a bien ici, parmi les hommes d'État, une certaine crainte vague des passions révolutionnaires qui travaillent l'Espagne, mais cette crainte se tait devant les intérêts particuliers. De sorte que, si d'un côté la Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la péninsule et que, de l'autre, elle pût, sans trop de honte, reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur les événements et se consolerait des malheurs qui pourraient accabler les monarchies continentales. Le même principe qui empêche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de Constantinople, lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid. Elle se sépare des destinées communes et n'est attentive qu'au parti qu'elle pourra tirer des révolutions des empires... La France est aux avant-postes. Elle est elle-même le grand cordon sanitaire qui défend l'Europe de la contagion espagnole. Je ne doute pas que les nations que nous mettons à l'abri ne fussent prêtes à nous seconder, si jamais nous avions besoin de leur secours1. »
2. A'Court (sir William) 1779-1860. Envoyé extraordinaire auprès des Etats Barbaresques, 1813; à Naples, 1814; en Espagne, 1822; ambassadeur en Portugal, 1822; en Russie de 1828 à 1832 ; vice-roi d'Irlande de 1844 à 1846. (D. of Nat. Biog.) ↩
1. Chateaubriand à Montmorency, 28 juin 1822, n° 35, ibid., fo 278, pièce 113. ↩
Dans une conversation avec le prince Esterhazy, M. de Chateaubriand avait appris des données qui confirmaient pleinement son jugement sur les intentions du ministère anglais. L'ambassadeur d'Autriche avait reçu de M. de Metternich une lettre qui relatait son entretien avec le chargé d'affaires d'Espagne : « Il s'agissait de la proposition de M. Zéa2. L'Espagne engageait fortement l'Autriche à ne pas reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. M. de Metternich a trouvé la note du chargé d'affaires d'Espagne très bonne; mais il a judicieusement répondu qu'il était étrange que l'Espagne, professant des principes si sains par rapport à ses colonies, ne fit pas usage pour elle-mème de ces principes. M. de Metternich a évité de prendre un parti, se doutant que l'Angleterre ne serait pas aussi franche dans son opinion.
2. M. Zéa envoyé de la République de Columbie à Londres (voir note p. 315). ↩
« Chargé de sonder les dispositions de lord Londonderry, le prince Esterhazy l'a trouvé, comme je l'ai trouvé moi-même au sujet de l'Espagne et de ses colonies : voulant, pour les colonies, le commerce libre, sans reconnaître leur indépendance politique et, pour la métropole, la neutralité la plus absolue. Ne comptez en rien et pour rien, Monsieur le vicomte, sur l'Angleterre ; accablée de sa dette, embarrassée dans ses revenus, souffrante dans son agriculture et dans une partie de son commerce, elle voudrait sortir de cette position et ne sait comment. Ses dernières opérations de finances sont un pur charlatanisme à l'aide duquel elle a embrouillé exprès son budget, de manière à ce que personne ne pût le comprendre. Elle a besoin de changer le système de ses douanes et de ses impôts ; et elle a de l'humeur de ce que nous nous refusons à des traités de commerce qui pourraient la faire se décharger sur nous d'une partie de ses embarras.
« Cette humeur se manifeste même dans les journaux ministériels. Le Courrier avait hier un article insolent sur nous ; il est vrai qu'il l'était aussi pour le ministère britannique. Nous sommes tous des imbéciles, ou à peu près, nous n'entendons rien aux affaires du commerce ; notre système de prohibition est misérable, et nous devrions essayer de faire avec nos voisins quelques bons petits traités, ne serait-ce qu'en forme d'épreuve, et seulement pour deux ou trois ans. Lord Londonderry dîne chez moi demain et je lui demanderai compte de cet article. Il en rira et dira ce qui sera vrai, que cela lui est égal et que cela ne fait rien. Je soupçonne sir Charles Stuart de n'être pas très cordial pour nous dans ses dépêches.
« Le système du Cabinet de Saint-James pour les colonies espagnoles a un inconvénient que l'on aperçoit aujourd'hui. Un bâtiment, muni d'une licence du gouvernement anglais pour faire le commerce avec les ports de la Columbia, a été pris par un corsaire espagnol. Le dilemme est pressant : ou vous reconnaissez, ou vous ne reconnaissez pas l'indépendance des colonies espagnoles ; si vous la reconnaissez, vous êtes en hostilité avec l'Espagne; si vous ne la reconnaissez pas, vous êtes soumis aux lois commerciales de l'Espagne et vos bâtiments peuvent et doivent être confisqués, s'ils sont en contravention avec ces lois. Les Cortés font de vives représentations, et le Conseil britannique, que cette contention inquiète, sera peut-être moins indifférent aux affaires intérieures de la Péninsule1. »
1. Chateaubriand à Montmorency, 5 juillet 1822, n° 37, ibid., f 296, piece 119. ↩