Deuxième partie
Chapitre IV
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Découragement. - Les Études sur l'histoire de France et les Mémoires d'outre-tombe. - Moïse. - Polémique autour de l'Essai sur les révolutions (1812). - La situation politique. - Inquiétudes et espoirs. - L'invasion. - Chateaubriand prépare Bonaparte et les Bourbons (lévrier-mars 1814).
Quel qu'ait été le résultat de la mystérieuse entrevue avec Savary, on ne peut croire qu'il ait été fort avantageux pour Chateaubriand, quand on le trouve, dans les mois qui suivent, à la fois si profondément déprimé, et en proie à de si graves embarras financiers1.
(1) BARDOUx, Duras, p. 115. ↩
En novembre 1811, il écrit à sa « chère sœur , Mme de Duras, qu'il désespère par son dégoût de toutes choses, et qui combat de son mieux son envie de se renfoncer dans la solitude :
Ma sœur veut que j'aie des amis ! Est-ce qu'on se les donne ? Notre caractère se peut-il changer? Je suis au fond un vrai sauvage. Certainement, si j'étais libre, je vivrais dans la solitude la plus absolue. Toutes les fois qu'on a un goût dominant, on n'est propre qu'à cela. Je sens fort bien que je ne suis qu'une machine à livres. Sans rien exagérer, et sans faire de roman, il me faudrait un désert, une bibliothèque et une miss, ou plutôt il aurait fallu. Du reste, je ne suis propre à rien, et me prêcher pour faire ceci, pour faire cela, c'est prêcher un malade ou un fou. Tout s'achète. Si j'ai quelque talent, et un peu de gloire, la persécution et les dégoûts font le contrepoids. Au fond j'aimerais mieux, si je le pouvais, avoir pour amis quelques-uns de mes pairs. Je déteste et méprise souverainement les gens de lettres. Je ne connais pas de plus vile canaille, les hommes d'un vrai talent excepté, qui sont nobles de droit et toujours. Mais irai-je me jeter au cou du premier venu pour obtenir un ami? Sortirai-je de mon apathie, de ma paresse, de mon insouciance, de ma bêtise accoutumée, pour devenir un homme du monde et m'en aller visiter le genre humain? Je le voudrais que je ne le pourrais pas. On ne force pas la nature. Je pousse l'incurie jusqu'à ne pas répondre aux trois quarts des lettres d'admiration que je reçois, et je suis sûr que cela me fait une multitude d'ennemis de gens qui seraient mes chevaliers... (1).
Il y a peu d'écrits de lui où l'on sente aussi bien, dans son dépit et sa colère, la nature de ses vraies aspirations. Cela n'est pas écrit après un échec littéraire comme celui des Martyrs, mais après le succès incontesté de l'Itinéraire ; c'est donc que la gloire des Lettres, une fois de plus, ne le satisfait pas, et son désespoir vient de ce qu'on le réduit à n'être qu'une machine à livres !
Quant à la « vile canaille » des confrères, s'ils sont ainsi qualifiés, ce n'est pas cette fois qu'ils aient contesté le mérite littéraire de Chateaubriand, c'est qu'ils lui ont barré la route vers les buts non littéraires qu'il voulait atteindre !
Cette soif de solitude ne le prend pas toujours, mais seulement quand il est, comme en ce temps, profondément dégoûté et déçu. Il l'a éprouvée au retour de Rome. C'est un symptôme qui ne trompe point. Un autre est qu'il pense encore à ses Mémoires. Il y pense toujours quand il est las de son existence et qu'il la croit désormais sans intérêt et finie. 1811, octobre 1811, est une de ces dates où l'on peut placer, en s'autorisant de divers passages, le commencement des Mémoires. 1803, 1809, 1811, pour lui toutes époques sombres !
On lit en effet, vers le début des Mémoires, au premier livre, ces lignes qui pourraient bien être restées telles qu'elles ont été écrites sous l'impression des sentiments du moment, et qu'on comprendra bien :
Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête (2) et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de sa tyrannie comme d'une autre solitude ; mais s'il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
(1) Dans BARDOUX, Duras, 115.
Saint-François.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années...
Le passé, cette autre solitude où il se réfugiait, il l'atteignait plus directement par ses souvenirs, mais il le visait aussi par cette Histoire de France qu'il commençait à méditer.
Autre symptôme encore : il est malade, comme il l'a été à Rome, comme après sa démission, comme après l'article du Mercure. Il passe mal l'hiver de 1811-1812, souffrant de palpitations, de douleurs au cœur, si bien qu'en mai, une des plus dévouées « Madames », la duchesse de Lévis, l'emmène dans sa voiture de la Vallée chez Laennec, qui ne lui trouve aucune lésion1. Le mal n'était que moral; pas moins réel pour cela, n'est-ce pas?
(1) Cahier rouge, p. 68. ↩
Qu'il ait vers ce temps commencé une tragédie, est-ce aussi un symptôme, ou simplement un moyen d'aborder le théâtre pour y gagner un peu de l'argent dont il a besoin? Dès la fin de 1811, il l'annonce à Mme de Duras :
Vous voulez connaître le sujet de ma tragédie, lui écrit-il le 22 décembre; je croyais vous l'avoir conté; j'ai retrouvé ma première lyre, je suis fort content. J'ai des chœurs. C'est de la Bible toute pure, toute grande, toute noble, comme Athalie, à Racine près2. Racine près (2).
(2) Dans BARDOUX, Duras, p. 128. ↩
Mais, malgré cet enthousiasme initial, la composition ne va pas vite. Près d'un an plus tard (1° novembre 1812), nous apprenons, par une autre lettre à la même3, qu'il n'a encore fait que deux actes de ce Moïse au mont Sinaï. Il est vrai qu'il les croit « excellents » ; mais il trouve que c'est un bien pesant fardeau.
(3) Ibid.. p. 128. ↩
A y regarder de près, d'ailleurs, l'œuvre est bien signée et datée, et, comme inspiration, pas si loin qu'on pourrait le croire des Martyrs et du Dernier Abencérage. Les thèmes sont parents : opposition des religions, austère chez l'Hébreu, voluptueuse chez l'Amalécite; - influence de l'amour des femmes sur la politique et la religion des hommes. Mais il a beau s'appliquer studieusement aux trois vieilles unités et faire passablement son vers aussi racinien que possible, son génie n'entre pas dans ce vêtement suranné. L'œuvre sera mort-née.
D'ailleurs, n'a-t-il pas sur le chantier, concurremment, ses Mémoires et peut-être un peu déjà ses Études historiques?
Petit embarras, au reste, que ce Moïse ! Il en a de plus pressants, dont ceux d'argent, qui l'accablent ou l'affolent, selon l'instant.
Le 31 mai 1812, il écrit à Mme de Duras :
Mes affaires vont très mal. Rien ne s'arrange, et j'ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais comment j'échapperai à la catastrophe qui me menace. Il n'y a que ma sœur qui soit toujours bonne et aimable...1.
(1) Ibid., 118. ↩
Ensuite on le persécute, et ses ennemis, littéraires et autres, s'unissent à ses créanciers pour le harceler. Le succès de l'Itinéraire a un temps déconcerté ses adversaires. L'affaire du discours de réception a ravivé les rancunes, et les critiques reprennent de plus belle. On parodie l'Itinéraire, et un audacieux pharmacien, Cadet Gassicourt, élabore notamment, pour apprendre à l'auteur des Martyrs à parler mieux français, un Saint-Géran, ou la nouvelle langue française, anecdote récente, suivie de l'Itinéraire de Lutèce au mont Valérien, en suivant le fleuve séquanien et en revenant par le mont des Martyrs, petite parodie d'un grand ouvrage.
Un vieil et tenace ennemi, Hofmann, qui n'a pas désarmé, prend texte de cette brochure officinale pour faire dans le Journal de l'Empire trois articles malintentionnés2. Le pis est que parmi les critiques qui visent le style et la langue, il s'en glisse toujours de plus dangereuses, qui en veulent à l'homme et atteignent le caractère. Car, s'il est anodin et de médiocre portée de voir reparaître ici le nez aquilin du Père Aubry, qui, par la direction de ses lignes, aspirait à la tombe, et le fameux Célibataire des Mondes, et d'autres inadvertances échappées jadis à la vigilance de Joubert, de Fontanes et de Mme de Beaumont; il est plus désagréable de s'entendre encore répéter qu'on « a troqué le manteau des philosophes contre une cape de pèlerin, quand on a vu que la dévotion était à la mode1 », parce qu'à la longue, et à force de l'entendre, des gens finiront par le croire.
2) 5, 12, 17 juin 1812. ↩
(1) Article du 17 juin. ↩
Pourtant, vers le milieu de 1812, il semble que les choses vont s'arranger un peu et que la catastrophe redoutée devienne moins inévitable. Par on ne sait trop quelle combinaison amicale et financière, dont la cheville ouvrière est naturellement Mme de Duras, la « chère sœur », si infatigablement dévouée, une société de dix actionnaires bénévoles a été constituée pour parer au plus criard. Le manuscrit du Dernier Abencérage engagé, puis dégagé, figure dans l'affaire. Un vague espoir luit d'éviter la déconfiture.
Chateaubriand n'y peut croire :
Quoi ! écrit-il à Mme de Duras (20 juin 1812), vous me trouveriez 15 000 francs; ce n'est pas possible2 !
(2) Dans BARDOUX, Duras, p. 123. ↩
Et quelques jours plus tard (29 juin), reprenant courage, il songe à se remettre à quelque grand travail qui l'absorbe, car il parait que le Moïse ne compte qu'à moitié :
Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage qui puisse m'occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le calme de la solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le travail. Cet été, j'irai peut-être voir mes amis; je dis peut-être, car je suis si pauvre que je ne sais pas si j'aurai les moyens de me déplacer...
Le long ouvrage, ce sont les Études historiques. Mais on voit que, pour n'être plus aussi désespérée, la situation est loin d'être brillante. C'est pourquoi un projet, qui n'est pas nouveau, et qui reparaît dans sa correspondance toutes les fois que les affaires vont mal, va poindre encore vers ce même temps. II s'agit d'expatriation. Il attend « une offre sérieuse d'un pays étranger3 », la Russie, évidemment, et il paraît y penser sérieusement, quoique ce pis aller ne lui plaise qu'à demi.
(3) Ibid., p. 125. ↩
Quand son neveu Louis épouse, en cette même année 1812, Zélie d'Orglande, il trace, avec sa plume du Moïse, un petit épithalame assez élégant, où figure ce conseil qu'il s'apprête visiblement pour sa part à ne pas suivre :
Mon cher Louis, chez la race étrangère
Tu n'iras point t'égarer comme moi :
A qui la suit la fortune est légère;
Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.....
Mais comme ce n'est pas le moment pour un Français de s'en aller en Russie quand l'Empereur est avec la Grande Armée sur la route de Moscou, l'expatriation est ajournée.
Enfin, on ne sait pas au juste ce qui s'est passé, mais il a dû se passer quelque chose dans la deuxième moitié de 1812. Chateaubriand a-t-il encore trop parlé dans les salons? Ou est-ce seulement la suite de l'affaire du discours? Toujours est-il qu'il y a dans le deuxième semestre de 1812 une reprise des hostilités, non peut-être avec le gouvernement lui-même, mais à coup sûr avec le parti philosophique.
Aux premiers et sourds grondements de l'orage qui se prépare, Pasquier, qui veille sur Chateaubriand comme ami, et le surveille comme préfet de police, le fait appeler le 4 septembre. « C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police voulait me signifier » dit Chateaubriand1. Non; pas un ordre, mais un conseil tout amiable, relégation, dit Villemain, « conseillée plutôt que prescrite2 » . Rien de commun cette fois avec ces éloignements impératifs que l'administration impériale infligeait à ceux qu'elle suspectait et dont Mme de Staël eut tant à souffrir. D'ailleurs, il le prend bien ainsi, car, en partant, il écrit à Joubert ce court billet :
(2) ILLEMAIN, p. 191. ↩
Mon cher ami, je voulais aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe. J'ai grand besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La Chatte (Mme de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque vous partez aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le Loup...3.
(3) Dans PAILHÈS, Chateaubriand, p. 527. ↩
Et, comme Dieppe et la mer lui rappellent sa jeunesse,
(1) O.-T., I, 63. ↩
(en 1788, il y a tenu garnison, comme sous-lieutenant), il y esquisse un livre des Mémoires, le deuxième, où sont racontés ses collèges, Dol et Rennes, et ses vacances, Combourg et Saint-Malo.
Brève absence d'ailleurs, car, le 6 octobre, il est de retour à la Vallée-aux-Loups1.
(1) Cf. sa lettre à M. Hector Piers, dans PAULHÈs, Chateaubriand, p. 529. ↩
Mais une absence plus prolongée n'eût pas empêché ce qui couvait. Il y avait longtemps qu'on préparait chez les ennemis de Chateaubriand, et peut-être dans quelque dépendance du ministère de la Police, une grosse mine contre l'écrivain opposant. Pour comprendre les effets qu'on en attendait, il faut se représenter combien étaient alors ignorés les débuts de Chateaubriand et son premier ouvrage : l'Essai sur les Révolutions. Au milieu du bruit qu'avait causé l'affaire du Discours, des gens, qui paraissaient informés, avaient bien parlé, à mots plus ou moins couverts, d'un ouvrage qui avait précédé le Génie du christianisme, et laissé entendre que ce livre prêtait le flanc aux plus graves critiques. Personne ne savait de quoi il s'agissait, mais les amis de Chateaubriand ne laissaient pas de s'inquiéter.
Ces rumeurs, put-on lire un peu plus tard dans un article du Journal de l'Empire2, avaient quelque chose d'effrayant : les admirateurs du Génie du christianisme n'osaient pas les approfondir; de l'autre côté, on ne s'empressait pas d'éclaircir le mystère; M. de Chateaubriand lui-même avait jeté dans ses préfaces quelques-uns de ces mots qui, en ne spécifiant rien, peuvent donner tout à penser : méprisait-il ces insinuations qui tous les jours paraissaient se développer davantage, ou bien les craignait-il?
2) 30 décembre 1812. ↩
Enfin une brochure parut, dénonçant le livre fatal. Cette Lettre au comte de B*** aux eaux d'Aix-la-Chapelle fut prête à la fin d'octobre, et voici la note qui, laissée sur les registres de la censure comme trace de son passage au ministère de la Police, atteste la bienveillance de l'administration en même temps qu'elle révèle clairement l'origine, les tendances et l'objet du libelle :
Elle (la brochure) a pour objet de montrer l'inconvenance du discours de réception de M. de Chateaubriand à la deuxième classe de l'Institut, et de lever ses scrupules sur les éloges qu'il craignait de faire de Chénier, en lui prouvant par les extraits fidèles de ses propres écrits qu'en politique, en morale, en opinions religieuses, il a constamment été plus fortement prononcé que Chénier, et dans le mème sens que cet écrivain. Le ton sage et mesuré de cette polémique devra mettre celui qu'elle concerne dans un assez grand embarras et peut lui enlever beaucoup de ses partisans...1.
(1) Archives nat., F:8 149, 3° semaine d'octobre 1812. ↩
Ainsi, parlant de ce malencontreux discours de réception, l'auteur anonyme (il se nommait Charles His), s'appuyait sur l'imprudente Préface du Génie du christianisme, et, reprenant avec plus de précision agressive les anciennes attaques de Ginguené, il visait à détruire la considération de l'écrivain, à l'isoler de son parti, et mème à ruiner, s'il le pouvait, ce qui était à la base même de sa fortune littéraire.
C'était encore le « j'ai pleuré et j'ai cru » qu'on suspectait, mais plus dangereusement qu'autrefois, parce qu'à l'appui on citait des textes et qu'on parlait de dates.
Les textes, c'étaient ceux de l'Essai, alors autant dire inédits; et combien il était facile d'y faire un choix de nature à satisfaire les plus malignes curiosités !
Les dates, c'étaient celles de la mort de Mme de Chateaubriand, mère de l'écrivain, et celle de la publication de l'Essai. On avançait que l'Essai était postérieur à la mort de Mme de Chateaubriand, et ainsi l'histoire de la conversion produite dans la Préface du Génie du christianisme n'était plus, aux yeux les plus aveuglés, que mensonge et astuce.
Nul doute que, cette fois encore, Chateaubriand n'ait été vivement ému. De toute évidence, il fallait riposter. Heureusement, c'était possible.
Sur les dates, on ne le prenait pas au dépourvu. Il avait eu la précaution de faire venir de Saint-Servan l'extrait mortuaire de sa mère établissant qu'elle était morte en 1798, donc après l'Essai publié en 1797. Remarquons en passant que cet extrait, dûment légalisé par les autorités locales, porte la date du 31 octobre 1812. A cette date, la brochure ennemie n'était pas parue, ou l'était à peine. On l'avait prévenu à temps,
Sur les textes, on ne pouvait espérer une réplique aussi péremptoire. Mais si l'on se rappelle ce qu'était l'Essai, magasin de théories et d arguments contradictoires, dédiés « à tous les partis » et exposés ou opposés avec un égal scepticisme, on avait la ressource d'y puiser de quoi neutraliser ce qu'en avait publié l'indiscret Ch. His. La première idée qui vint à Chateaubriand fut de republier intégralement l'Essai avec son pêle-mêle. Comme on en connaissait le plus mauvais, il n'avait qu'à y gagner; en tout cas rien à perdre!
Chateaubriand écrivit donc au directeur de la librairie Pommereul, pour lui demander l'autorisation nécessaire (17 novembre 1812). On peut supposer, quoiqu'il ne le dise pas, qu'à l'E'Essai il eût bien ajouté quelques notes, comme celles qu'il fit plus tard, quand il le réédita en 1826, et qu'à la Préface il eut accroché quelque part l'extrait mortuaire décisif.
Pommereul répondit le lendemain qu'il en référerait au ministre de l'Intérieur, et quelques jours plus tard, il compléta sa réponse en déclarant que l'ouvrage, avant d'être réimprimé, devrait passer par la censure1.
(1) On trouvera les billets échangés entre Chateaubriand et Pommereul, dans les Mémoires, édit. BIRÉ, III, 570. ↩
Chateaubriand, peu confiant (peut-on l'en blâmer?) dans l'impartialité des censeurs impériaux, et craignant de voir son Essai expurgé au point de n'être plus guère qu'une réédition de la brochure qu'il voulait combattre, abandonna son projet.
Il se demandait quelle réponse il ferait dans ces conditions, quand un jeune journaliste, Damaze de Raymond, qui faisait en ce moment ses premières armes, comme rédacteur théâtral, au Journal de l'Empire et ailleurs, d'une façon à la vérité assez provocante et batailleuse, lui offrit ses services, ne demandant qu'à quereller.
Chateaubriand accepta, et, somme toute, n'y perdit rien. Fournissant toute la documentation nécessaire, et mettant même, au besoin, la main à la besogne2, il était sûr de n'être défendu que comme il voudrait l'être. Ensuite, par un tiers, il se faisait dire des choses agréables qu'il se fût malaisément dites à lui-même.
(2) PAILHÈS (p. 532) et BIRÉ (III, 574) croient qu'il ne s'en priva pas, et il est fort probable qu'ils sont dans le vrai. ↩
Enfin et surtout, la réponse ainsi conçue permettait de ne citer de l'Essai que les pages bien pensées, et cela avait meilleure figure que l'Essai tout entier avec ses discordances.
La brochure, publiée chez le fidèle Lenormant1, commençait fort avantageusement :
(1) DAMAZE DE RAYMOND, Réponse aux attaques dirigées contre M. de Chateaubriand. Sur la 1° feuille, 1812; sur la couverture, 1813. Lenormant. ↩
L'auteur du Génie du christianisme appartient à la gloire du siècle. S'il refuse d'opposer sa voix éloquente à de vaines clameurs, nous ne pouvons imiter son silence. Déjà il est dans le temple où la postérité place une couronne sur le buste des grands écrivains. Il n'est point permis d'y porter l'insulte et c'est un devoir envers l'honneur national que de faire éclater son indignation contre les profanateurs. Pour les confondre, il suffit de rétablir la vérité des faits sur lesquels on a cherché à égarer l'opinion publique : tel est l'objet que nous proposons dans cet écrit.
Puis l'auteur expliquait les erreurs de Chateaubriand par ses malheurs et par son jeune âge (trichant un peu, en polémique cela ne messied pas, il disait: vingt et un ans; en réalité, c'était vingt-neuf, mais il pensait, avec raison, que le lecteur n'y regarderait pas de si près). Il rétablissait, par l'extrait mortuaire de Mme de Chateaubriand, l'ordre des dates fâcheusement embrouillé par Charles His, puis il expliquait le plan et le dessein du fameux ouvrage, montrait que Chateaubriand avait voulu expliquer, non justifier la Révolution, et enfin se mettait à citer en choisissant ses passages. Or, on en conviendra si l'on se souvient de ce que nous avons dit de l'Essai, le choix n'était pas fort difficile, puisqu'il y a dans l'Essai tout ce qu'on peut désirer en tout sens et dans tous les genres.
Accuse-t-on Chateaubriand d'athéisme? Damaze de Raymond court au fameux morceau : Il est un Dieu!... D'anticléricalisme? il produit le chapitre où sont célébrées les vertus des curés de campagne, et de tout ainsi.
Il n'a garde de s'attarder à cet écrit, dont il est bon de parler, mais pas trop. Il en vient à une actualité plus récente, et, sous le couvert de l'Essai, il cite assez largement le discours de réception, prenant ainsi occasion de le faire connaître à ceux qui ne le connaissent pas, et pas par ses parties les plus modérées, non pas même, en ce qui concernait Chénier, par les plus convenables.
Entre autres morceaux que Chateaubriand n'était pas fâché de faire parvenir jusqu'au grand public, était le passage : Il adora la liberté... qui avait tant déplu à l'Empereur, et que cette fois la censure laissa passer.
Ainsi, dans cette affaire, tout n'était pas mauvais pour Chateaubriand. Même ses amis en firent un succès, et, tout à la fin de 1812, le 30 décembre, un article du Journal de l'Empire1 publia que M. de Chateaubriand, avec l'aide de son jeune acolyte, avait déconfit ses agresseurs et définitivement confondu ses adversaires.
(1) Article signé Y.... ↩
Mais, dans l'entourage de Chateaubriand, et en dehors, on parlait déjà d'autre chose, car, en ce temps, on ne manquait pas de sujets de conversation. C'en était un, et assez piquant, que l'enlèvement de Pasquier, surpris dans son lit et mis à la Force, au matin du 23 octobre, par Lahorie, compagnon de Malet, qui justement venait tout droit de la Force. Pour un préfet de police, l'aventure était désagréable, quoique non banale, parce qu'elle prêtait un peu à rire; mais en outre elle donnait à penser. Ce jour-là, par hasard, Chateaubriand se trouvait à Paris, descendu rue des Saints-Pères, chez son hôteliercréancier Lavalette :
Mme Lavalette, mon hôtesse, la sourde, me vint réveiller munie de son long cornet: « Monsieur! Monsieur! Bonaparte est mort ! Le général Malet a tué Hulin. Toutes les autorités sont changées. La révolution est faite. »
Bonaparte était si aimé que pendant quelques instants Paris fut dans la joie, excepté les autorités si burlesquement arrêtées. Un souffle avait presque jeté bas l'Empire. Évadé de prison à minuit, un soldat était maître du monde au point du jour ; un songe fut près d'emporter une réalité formidable. Les plus modérés disaient : « Si Napoléon n'est pas mort, il reviendra corrigé par ses fautes et par ses revers ; il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos enfants sera sauvé. » Deux heures après sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour m'apprendre l'arrestation de Malet : il ne me cacha pas (c'était sa phrase coutumière) que tout était fini. Le jour et la nuit se tirent au mème moment1.
(1) O.-T., III, 345. ↩
Comme autre sujet d'entretien, il y avait les mauvaises nouvelles que les correspondances particulières apportaient de Russie depuis la Moskowa, tuerie comme on n'en avait pas encore vu, et victoire sans lendemain (7 septembre) ; il y avait l'arrivée espacée des bulletins officiels jusqu'au célèbre et désastreux 29°, parvenu à Paris le 17 décembre, et suivi, vingt-quatre heures plus tard, de l'Empereur sans armée.
Là-dessus chacun faisait ses réflexions à part soi, et avec ses amis quand il en était sûr. Chateaubriand comme les autres. On voyait bien que cette fois la solidité du régime était compromise, et certains pouvaient déjà pressentir que la fin n'était pas loin. Sans doute, il fallait pour cela être un peu renseigné, et autrement que par ce qu'on laissait dire aux journaux, mais renseigné, Chateaubriand l'était.
Nous continuâmes, dit sa femme2, à voir tous nos amis de l'un et de l'autre bord ; quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des préfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter de monarchiques et appeler jacobins ce qui ne pliait pas sous la royauté corse.
(2) Cahier rouge, p. 91. ↩
Jamais Chateaubriand n'avait cessé de voir assidûment, soit à la Vallée, soit à Paris, ceux de ses amis qui servaient l'Empereur, et ceux-là étaient des mieux renseignés. En fait de chambellan, il y avait Rémusat; le grand juge, c'était (ou plus exactement ce sera) Molé; et le préfet, Pasquier, qui, quoique préfet de police, ne laissait pas pour cela de visiter fréquemment les suspects de la Vallée. Il est vrai que Mme de Chateaubriand l'accuse d'y venir précisément en cette qualité et de n'oublier pas assez en ses visites « son métier de premier mouchard ». Elle prétend qu'il dénichait jusque sous les meubles les manuscrits de son mari et les compulsait sans discrétion.
Mais enfin il venait certainement aussi comme ami, et lui, certainement était renseigné. Même, si l'on en croit ses Mémoires, il y avait longtemps qu'il prévoyait ce qui allait arriver. Pendant la campagne de Russie, et bien avant les premières difficultés, il avait recueilli d'inquiétants propos de gens en place. Quand le ministre de la marine, Decrès, qui ne se gênait pas pour dire de son maitre que c'était « un homme perdu » quand le ministre du trésor Mollien, ou le directeur des postes La Valette, lui faisaient part de leurs inquiétudes et de leurs embarras, il ne le mettait pas sur ses Bulletins; mais le gardait-il tout pour lui et n'en laissait-il rien filtrer dans l'oreille de ses amis ?
Et Fontanes, le pacifique, le prudent, pense-t-on qu'il voyait de gaieté de cœur se prolonger et se corser chaque année la gigantesque et folle aventure guerrière, et que, quand il montait en cet hiver de 1812-1813 chez Chateaubriand, alors logé rue de Rivoli1, il n'y traitait que de la supériorité de Picard sur Molière, opinion qui, entre parenthèses, ne permet pas de conclure de cette défaillance de son goût au désarroi de tous ses principes.
(1) Cahier rouge, p. 8×. ↩
Au contraire, le 25 décembre, au retour de l'Empereur, il venait encore de les professer solennellement, ses principes, aux Tuileries, quand, s'avançant dans la salle du Trône (du trône qu'il voyait chanceler), il avait discouru au nom de l'Université devant son maitre toujours glorieux, mais non plus invincible :
L'étude des bonnes lettres qu'elle enseigne (l'Université) est fondée - sur le bon sens, et le bon sens est le premier besoin des sociétés. C'est le bon sens qui montre partout l'accord de l'intérêt et du devoir...
Certes, il le disait avec son air imperturbable et cette gravité digne qui seyait si bien à sa rhétorique, mais quel pince-sansrire, s'il voulait faire entendre ce que disait à pareille époque, mais en compagnie plus privée, l'abbé de Pradt : qu'il y avait un émigré qu'il était grand temps de rappeler en France, et que c'était le bon sens !
Quant à cette phrase d'apparence ambiguë sur l'accord de l'intérêt et du devoir, combien de dignitaires, de fonctionnaires, d'officiers, de courtisans, allaient bientôt montrer qu'ils ne l'entendaient, comme lui, que trop clairement! Et ces passages-là, quelles gloses, quelles clefs en donnait-il à huis clos, quand il était chez Chateaubriand, et surtout quand il y rencontrait de ces gens « de l'autre bord », qu'il fallait plus que jamais se ménager?