Chapitre II (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Remarquons ce passage : « J'aspire au moment où je pourrai jouir de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose. Bon Dieu! comme j'étais peu fait pour cela! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! » Chateaubriand fait évidemment allusion à son mariage, à sa réunion encore toute récente avec Madame de Chateaubriand et à la répugnance que « la vie de ménage » lui inspirait. Il a même dit quelque part, que c'est pour échapper à ce sort et rester indépendant qu'il avait accepté un poste diplomatique et qu'il était parti pour Rome. Retombé sous le joug, un peu malgré lui, quels regrets de la liberté perdue, le pauvre oiseau prisonnier n'exhale-t-il pas !
Plus tard, quand René aura dépassé la saison des orages et que les années auront apporté le calme à cette âme troublée, il tiendra un tout autre langage, et rendant à Madame de Chateaubriand un solennel hommage, il inscrira dans les Mémoires d'outre-tombe ces graves paroles :
« Retenu par un lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force de mes devoirs. »
Chateaubriand termine sa lettre, ainsi que plusieurs autres de celles qui vont suivre, en demandant à son amie d'écrire à Fouché, alors ministre de la police. C'est en faveur de M. Bertin l'aîné, et non de Chênedollé, comme on l'a cru, qu'il réclamait cette intervention.
Sur ce point quelques mots d'explication sont nécessaires. M. Bertin fut persécuté comme royaliste pendant la Révolution. En 1800, sous prétexte de quelque complot, il fut arrêté par mesure administrative et enfermé dans la prison du Temple. Mais il ne subit aucun jugement, aucune condamnation. Il quitta le Temple pour être relégué à l'île d'Elbe. Le républicain Briot, qui remplissait dans cette île des fonctions administratives, lui accorda, ou plutôt lui fit accorder la permission d'achever son ban en Italie, où la résidence de Florence, puis celle de Rome lui fut assignée.
C'est à Rome que M. Bertin se lia d'une étroite amitié avec Chateaubriand. C'est lui qui, sur la demande de son ami, alla, comme nous l'avons dit, jusqu'à Milan au devant de Madame de Beaumont, et qui la conduisit à Florence ou Chateaubriand l'attendait.
Il assista à la mort de cette noble et malheureuse femme, épisode que les Mémoires d'outre-tombe, ont retracé dans des pages si sublimes, les plus éloquentes que Chateaubriand ait écrites et qui assurent au souvenir de son amie la pitié et le respect de la postérité.
Enfin, c'est M. Bertin qui a donné l'idée du bas-relief que Chateaubriand fit élever à Rome sur la tombe de Madame de Beaumont.
Chateaubriand se plaisait à rappeler les débuts de sa liaison avec Bertin l'aîné : C'est avec lui, disait-il, que je visitai les ruines de Rome, et que je vis mourir Madame de Beaumont, deux choses qui ont lié sa vie à la mienne1. »
1. Comte de Marcellus. Chateaubriand et son temps. ↩
Las de l'exil et de ses sollicitations sans résultat pour obtenir son rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France, sans autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait délivré complaisamment à Rome.
Cela se passait au commencement de 1804, au moment même ou Chateaubriand, de son côté; quittait Rome et rentrait à Paris.
Bertin, qui, malgré son passeport, n'était pas en règle, fut obligé de se tenir caché, après son retour, tantôt dans sa maison de la vallée de Bièvre, tantôt à Paris.
C'est pour ce proscrit, pour « son ami « malheureux, injustement persécuté » que Chateaubriand demande avec instance à Madame de Custine d'intercéder auprès de « son grand am » Fouché.
On a pensé que ces sollicitations étaient réclamées en faveur de Chênedollé ; mais elles ne pouvaient s'appliquer à lui qui n'était alors ni persécuté, ni malheureux, qui n'avait rien à démêler avec la police et pour qui Fouché ne pouvait rien à aucun titre; de plus, cette époque Chênedollé n'était pas encore connu de Madame de Custine, à qui il ne fut présenté que le 15 août suivant par Chateaubriand.
Quoique M. Bertin ne soit nommé dans aucune des lettres, c'est bien de lui et non de Chênedollé qu'il s'agit ; la suite de la correspondance ne permet aucun doute à cet égard.
On se demande quelles relations pouvaient exister entre Madame de Custine, la patricienne, victime de la Terreur, et Fouché, le jacobin terroriste, car c'est bien de Fouché, l'ancien oratorien, du proconsul de la Convention nationale qu'il s'agit ici, du Fouché après les crimes, comme dit Sainte-Beuve.
Madame de Custine avait miraculeusement échappé à l'échafaud, mais tous ses biens et ceux de sa famille avaient été confisqués. Elle avait été détenue dans la prison des Carmes, où elle s'était liée d'amitié avec Joséphine de Beauharnais. Joséphine devenue la femme du général Bonaparte recommanda son amie à Fouché, ministre de la police à l'époque du dix-huit Brumaire.
L'ancien collègue de Collot d'Herbois, Fouché, s'efforçait alors, sinon d'oublier son passé, du moins de le faire oublier aux autres, en affectant une modération relative: « Aucune des mesures exigées par la sûreté publique, disait-il, ne commande aujourd'hui l'inhumanité, » comme si l'inhumanité et l'atrocité des meurtres pouvaient jamais être commandées par la sûreté publique.
Il avait rendu, paraît-il, de grands services à Madame de Custine et lui avait fait restituer la partie de ses biens que l'Etat n'avait pas vendue. En 1804, Fouché, devenu ministre de la police, était resté son ami. Nous n'avons rien de leur correspondance avant 1814, mais les lettres qu'il lui adressa à cette date ont été publiées1 ; elle contiennent des formules d'une familiarité qu'on regrette d'y rencontrer.
1. Madame de Custine, par M. A. Bardoux. ↩
Quoi qu'il en soit, Madame de Custine écrivit à Fouché, suivant la demande qui lui en était faite. Chateaubriand l'en remercie quelques jours après par la lettre suivante :