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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Montmorin-Beaumont

La vie politique de François de Chateaubriand · 34 min de lecture · p. 144–163 · chapitre 15 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Fontanes dut pester. Mais il n'y avait pas à hésiter. La partie était liée. Chateaubriand n'était plus de ceux qu'un parti débarque sans se diminuer. Il fallait agir. Heureusement l'absence du Premier Consul était une circonstance favorable. Fontanes vit 'Talleyrand, fit intervenir Mme Bacciochi, et par ses soins, en attendant le retour du Consul, l'effervescence des bureaux fut calmée ; l'affaire fut, non pas arrangée, mais assoupie provisoirement. Peut-être, avec le temps, si rien . ne venait la réveiller, parviendrait-on à l'étouffer complètement.

Mais c'est à Rome que l'effet fut immédiatement et demeura déplorable.

Là, ni Fontanes ni Mme Bacciochi n'étaient en situation d'intervenir efficacement, et il fallait compter avec un nouveau personnage, avec le cardinal Fesch, chef immédiat.

Que voulait dire Chateaubriand quand il écrivait à son amie qu'il était « tombé avec le cardinal » ? Était-ce que sa démarche malencontreuse avait compromis la légation tout entière ? C'était bien là le pis, et justement ce que le cardinal était le moins disposé à lui pardonner.

Qu'était Fesch ?

Le récent cardinal était, comme on sait, l'oncle du Premier Consul, son père François Fesch, de Bâle, capitaine dans un régiment suisse au service de Gènes, ayant épousé en secondes noces la mère de Mme Letizia. En cette qualité d'oncle, il avait subi le merveilleux contre-coup des aventures de la famille Bonaparte.

Élevé dans une pension d'Ajaccio par d'anciens Jésuites établis là sous leur nom privé après la dispersion de leur ordre par le pape Ganganelli, puis boursier au séminaire d'Aix, il se trouvait tout naturellement, ayant reçu l'empreinte, destiné à l'état ecclésiastique, avec toutes chances d'y mener une existence obscure et modeste. A la Révolution, il était archidiacre et prévôt du chapitre d'Ajaccio. Forcé de quitter la Corse en 1793 avec tous les Bonaparte à la suite de leurs luttes contre le parti de Paoli, les suivant à Toulon, obligé pour vivre de poser le froc, il avait réussi à entrer dans l'administration des armées. On y pillait ferme, et pour ce la corporation était décriée, mais on s'y enrichissait généralement1.

(1) Voir sur ces pillages des commissaires des guerres à l'armée d'Italie, l'Histoire de Bouquet et d'Augereau dans BOURRIENNE, t. V à l'Appendice, et ARNAULT, Sourenirs d'un sexagénaire, III, 24. ↩

Très humble garde-magasin à l'armée des Alpes, comme son neveu Lucien l'était à Saint-Maximin, puis inspecteur des charrois, puis, en 1795, par le crédit naissant des Bonaparte, commissaire des guerres à la suite de la glorieuse armée d'Italie que commandait Napoléon, autre neveu, il avait ramassé là, sans risques, un fructueux butin en espèces, tableaux, objets de toutes sortes, reçus directement de Bonaparte ou troqués, brocantés, rachetés à bas prix des officiers de l'armée qui s'en trouvaient détenteurs et non amateurs2.

(2) Ge fut l'origine de son immense collection : 20 000 pièces, dit Lucien, qui, d'ailleurs, la dénigre; l'oncle était brocanteur, non artiste ; il amassait des i croûtes ». Cf. JUNG, Lucien et ses mémoires, II, 11¼. ↩

De ces pilleries, où les dépouilles des couvents d'Italie entraient pour bonne part, était sortie une richesse qu'il ne cessait d'augmenter avec une terrible âpreté, par tous les moyens en son pouvoir, achetant, vendant, revendant, échangeant, se hâtant d'amasser avec une prévoyance soucieuse, se souve nant de la veille et pensant au lendemain, en cela semblable à Mme Letizia sa sœur, avec qui du reste personne ne s'entendait mieux que lui.

Après la campagne d'Italie, on le retrouve à Lyon, y continuant pendant cinq ou six mois son métier de commissaire des guerres, et, après, à Paris où on perd sa trace et où son biographe Lyonnet renonce à le suivre, personne ne sachant ce qu'il y fit.

Plus tard encore, après Brumaire, de lui-même, ou sur l'invitation de Bonaparte, il avait jugé utile pour lui et pour les siens de reprendre son ancien habit, quoiqu'il l'eût délaissé depuis dix ans déjà, et bien lui en avait pris, car après le Concordat, on avait vu s'édifier avec une effarante rapidité, sur la fortune de l'homme d'affaires, celle d'un prince de l'Église inattendu : archevêque de Lyon, le 29 juillet 1802 ; cardinal, le 17 janvier 1803 ; ambassadeur à Rome le 9 avril.

A tout cela que son passé le préparât mal intellectuellement et moralement, point n'est besoin de le démontrer. Mais le pis est qu'en lui les aptitudes naturelles ne faisaient pas moins défaut, sauf une : l'aptitude à l'exercice de la plus jalouse autorité, mais bien entendu sans les talents qui l'eussent soutenue, éclairée, dirigée, justifiée; qualité (ou défaut) qui, soit dit en passant, devait un jour se retourner contre celui qui l'employait et lui inspirer la résistance têtue qu'il fit plus tard à son impérial neveu (1).

A cet ambassadeur qui voulait, avant de partir pour son poste, consulter aux Relations extérieures le dossier des affaires de Rome, il paraît que le Premier Consul avait répondu : « Ne lisez rien ; partez, et ayez du tact. «

C'était ce dont il avait le moins, dit M. Frédéric Masson (2), et où en eût-il pris? Unissant en lui les défauts extrêmes des deux races dont il procédait, doublant de l'entêtement et de la lourdeur bâloise l'esprit vaniteux et vindicatif d'un Corse, avide comme un banquier

(1) D'après Thiers (Consulat et Empire, V, 229) cette résistance avait commencé à se manifester avant l'envoi à Rome et en aurait même été une des causes. Portalis, consulté, aurait conseillé au Premier Consul de se débarrasser ainsi d'un personnage déjà encombrant.

(2) Napoléon et sa famille, I1, 209.

suisse, parcimonieux comme un pâtre de Bocognano, aussi plein de confiance en son génie que de suspicion contre quiconque n'était point de son état et de sa robe, il avait en outre le malheur de ne s'être frotté qu'à très peu d'hommes...

Quel personnage pour tenir une place si difficile, dans ce milieu romain, où se mêlaient et s'entre-choquaient des intérêts si divers et inconciliables !

Et ce n'est pas tout. Ignorant, soupçonneux, avide et avare, brutal, Fesch était encore bigot : « un composé singulier de bigoterie et d'ambition dit Metternich1. Il avait gardé des jésuites d'Ajaccio ou du séminaire, à travers les passages les moins ecclésiastiques de son existence antérieure, un bout vivace de religion mesquine, étroite, intolérante, et ce sentiment s'était réveillé, après sa reprise d'habit, assez fort pour le jeter récemment entre les mains de l'abbé Émery2.

(1) Mémoires et documents, 1, 312. ↩

(2) Qui avait mis la main sur lui probablement par un certain Jauffret, condisciple de Fesch, à Aix, et qui avait sa confiance. ↩

Tel était l'homme qui, à quarante ans, succédait au malin Cacault dont il allait presque aussitôt faire regretter la rondeur conciliante ; et c'était à ce chef sans formes ni usages, à cet ex-inspecteur aux charrois sauté ambassadeur, à ce « roulier », comme Peltier l'appelle, qu'allait avoir affaire Chateaubriand.

Au moment où des rapports normaux allaient pouvoir s'établir entre eux, car ils ne s'étaient guère jusqu'ici qu'entrevus, tout fut gâté, gâché, perdu, par cette mauvaise visite au roi de Sardaigne, sinon immédiatement, du moins par les conséquences qui ne tardèrent pas à s'ensuivre, et par le heurt de deux caractères parfaitement incompatibles.

Fesch, avec sa susceptibilité soupçonneuse, flaira aussitôt le dessein de Chateaubriand d'occuper en réalité la première place et de le reléguer à la seconde. Du coup toutes ses préventions, elles n'étaient qu'endormies, se réveillèrent. Il songea qu'avant le roi de Sardaigne, Chateaubriand, bien pressé, devançant son arrivée, avait déjà vu le Pape. Tôt, pour couper court a ces visées, il décida de réduire au rang de commis l'ambitieux subordonné qu'on lui avait imposé.

Ayant loué pour la légation le palais Lancelotti, il relégua le bureau de Chateaubriand dans les combles, aménagement où son avarice trouvait son compte, et lui assigna pour occupation la signature des passeports avec d'autres besognes de telle importance.

Quelle chute pour celui qui se disait et se voyait quelques jours auparavant le « maître de Rome », et avec quelle amertume il réfléchissait, parmi les puces qui l'assaillaient dans le vieux logis délabré, à l'humilité imprévue de son présent état, trop semblable à sa condition misérable d'autrefois : « Je me croyais, dit-il, retourné à mes chenils de New-Road » et il ajoute avec aplomb : « Ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait pas (1) »

Croyons qu'il lui déplaisait beaucoup, au contraire. C'était bien là le rôle éclatant qu'il avait rêvé! Et c'était bien la peine d'avoir recommencé trois fois le Génie du christianisme, et depuis, tant patienté, tant attendu en de cruelles alternatives d'espérance et d'abattement, pour goûter comme essentielle récréation la vue des blanchisseuses qui, d'une mansarde voisine, lui faisaient des signes, ou celle des enterrements qu'il voyait de son perchoir traverser tout en bas la rue déserte!

L'enthousiasme de l'arrivée fait aussitôt place à un sombre ennui ; c'est le désespoir de l'homme qui, après une longue et pénible route, s'aperçoit tout à coup qu'il s'est fourvoyé dans une irrémédiable impasse. Il est alors accablé de l'effroyable fatigue que seul un espoir magnifique l'empêchait jusque-là de ressentir!

Chute profonde, et chute injuste ! Car, après tout, cette incontestable école était-elle d'une si irréparable gravité? Artaud, c'est lui-mème qui le conte, avait fait bien pis. Rencontrant chez M. d'Agincourt, à un déjeuner, d'Avaray, homme de confiance de Louis XVIII, envoyé à Rome pour recueillir la véritable opinion du Saint-Siège sur l'opposition au Concordat des évêques français réfugiés à Londres, et la conversation étant venue sur les événements du jour, n'avait-il pas laissé échapper que, d'après son sentiment, « il trouvait quelque chose de noble, de franc et de bien placé dans la répugnance opposée par les évêques de Londres »?

D'Avaray parti, il apprend avec consternation quel est l'homme devant qui il a parlé !

Quelle affaire avec un Fesch! Avec Cacault, il n'en fut que cela. Quand il s'en vint, penaud, dire son imprudence, Cacault narquois lui fit cette leçon :

L'hygiène, à Rome, veut qu'on ne sorte pas à jeun ; un déjeuner hors de sa maison est très mauvais ici ; surtout si on va le demander à des gens qui ne savent pas que quand on a deux étrangers chez soi, il faut les nommer l'un à l'autre avant de les laisser se prendre de paroles.

Et ce fut tout1.

(1) ARTAUD, Histoire de Pie VII, 1, 263. ↩

Le pauvre Chateaubriand n'eut pas cette chance. A vrai dire, sa faute était plutôt dans les allures provocantes qui, ayant précédé sa bévue, l'avaient fait relever si impitoyablement, que dans la bévue elle-même. Mais reconnaissons que dans ses tout premiers débuts diplomatiques, le sort lui fut un peu sévère.

Maintenant, adieu tous les rêves ! Une seule idée désormais : sortir au plus tôt, et si possible décemment, d'une ornière détestable !

Quand c'en est fait de sa fortune, comment faire celle de Chênedollé? Dès le 16 juillet (27 messidor), il lui écrit, sans lui faire connaître les causes de son déboire, mais sans lui cacher l'immensité de sa déception : rien à espérer du cardinal. Pour lui, son parti est pris : il ne demeurera qu'un an à Rome. Après quoi il demandera une place indépendante ; si on la lui refuse, il fera «un saut à Athènes ». Ensuite, une chaumière, la chaumière déjà souhaitée en pleine espérance, maintenant l'asile du désespoir, plus que jamais désirée pour y vivre et y mourir ! Ainsi, c'est alors qu'à ce rêve de Rome, qui se dissipe, commence à se substituer peu à peu cet autre rêve qui l'appelle vers l'Orient, et cet autre encore, celui de la chaumière ou de la hutte qui le consolera de ses insuccès, rêves qu'il réalisera à peu près, l'un par son voyage d'Orient et l'autre à la Vallée-aux-Loups.

Il ajoute du reste pour sauver un peu la face aux yeux de son ami :

La vie est ici ennuyeuse et très pénible. Les honneurs, mon cher ami, coûtent cher ! Heureusement je n'en porterai pas longtemps le poids. Au reste vous aurez su par Mme de Beaumont que, sous les rapports littéraires, je n'ai point à me plaindre. On ne saurait avoir été accueilli comme je l'ai été. Mon ouvrage est traduit, et le Pape va, dit-on, le faire retraduire et réimprimer au Vatican. Mais qu'est-ce que tout cela, quand le cœur est serré, triste (1) !

Cette Rome, qui lui est apparue si enivrante quelques jours plus tôt, n'est plus aujourd'hui qu'une morne terre d'ennui :

Si vous saviez ce que serait ce pays s'il n'avait pas ses ruines !

Il a un mot d'attendrissement sur la religion qu'il se croyait mission de restaurer à Rome comme il l'avait relevée en F'rance: « Pauvre religion ! »

Dans ce découragement, sa tendresse avivée va aux amis lointains, à Mme de Beaumont, si gravement atteinte et qui va partir pour le Mont Dore, et à Chênedollé lui-même, malade aussi ou convalescent, qu'il embrasse les larmes aux yeux.

Un peu plus tard, un autre ami, Guéneau de Mussy, le « petit Guéneau », cet élève de Fontanes, qui, quoique de loin, voit juste comme son maître, au retour d'une visite à Mme de Beaumont, à qui il est allé porter l'article réclamé par Chateaubriand pour la nouvelle édition du Génie du christianisme, enfin paru dans le Mercure du 23 juillet, écrit au même Chènedollé (2 août) une lettre où l'état moral de leur ami est clairement décrit et apprécié. Après avoir mentionné les inquiétudes que donne la santé de Mme de Beaumont et son projet d'aller du Mont-Dore à Rome :

S'il faut s'en rapporter aux dernières lettres du cher et illustre Corbeau, croyez-vous bien qu'elle ira plutôt consoler un exilé, que jouir de la gloire d'un poète célébré partout et du crédit d'un secrétaire d'ambassade plus puissant qu'un prince de l'Église? Hélas ! oui. Dans les premiers jours de son arrivée, le cher voyageur était sous le poids de la grandeur de Rome; il ne pouvait suffire à la force de ses impressions et du tumulte de ses pensées. Il passait dans son imagination comme

(1) Correspondance, 1, 119.

un vent puissant qui fait courber les hautes forêts. Le Pape l'avait accueilli avec une distinction particulière, avait été à sa rencontre, l'avait nommé son cher fils, son cher Chateaubriand, lui avait dit qu'il lisait son livre, et lui avait indiqué le volume et la page où il en était, etc... Et maintenant je ne sais plus quel vent de découragement a soufflé, ou quel crocodile s'est réveillé au fond de son cœur, mais il gémit sur le bord du Tibre, comme Ovide jadis sur les bords de la mer Caspienne ; il se croit abandonné de toute la terre au milieu de la gloire dont il la remplit tout entière1.

(1) Dans SAINTE-BEUTE, Chateaubrianu et son groupe, II, 206. ↩

Voilà à cette date, assez nettement envisagée, et avec une légère pointe d'ironie, la situation du secrétaire d'ambassade.

Lui, chassé par les « parcimonieuses tracasseries » du cardinal, fuit le palais Lancelotti et les prêtres de la suite, que Fesch n'a pas encore eu le temps de s'aliéner, et dont l'un surtout, l'abbé Guillon, l'horripile de ses a incroyables menteries n. Il s'en va promener le long du Tibre sa colère et son dégoût, méditant sur la gravité de son échec initial et sur les moyens de le réparer.

S'il a besoin de quelque société pour distraire son ennui, beaucoup de portes s'ouvrent devant lui toutes grandes, car il ne manque pas dans Rome de confidents et de conseillers bénévoles qui s'offrent à l'auteur du Génie du christianisme et au secrétaire de la légation de France, surtout depuis qu'on le sait en mésintelligence avec son chef.

Bien sûr, Chateaubriand ne se vante pas quand il écrit à Fontanes que tout le monde, à Rome, est avec lui dans sa querelle avec le cardinal, et qu'on l'y aime. On l'aime pour lui, sans doute, mais plus encore contre Fesch; car Fesch, mine revêche, rogue, défiante, n'est pas la depuis huit jours qu'il y est antipathique !

A son approche, « toutes les physionomies se rembrunissent » ; il le voit, s'en vexe et s'en irrite; même, plus sensible qu'on ne croirait, il en souffre. Son biographe Lyonnet parle d'une « plaie saignante ». Sous le masque dur, l'aigreur et la rancune transparaissent. Sa froideur passe à l'hostilité. Et on le lui rend.

Or il y a, pour accueillir sa victime, des amis d'Artaud auxquels le nouveau secrétaire a été recommandé ; des émigrés curieux de retrouver célèbre l'un des leurs et pas fâchés surtout de le voir en révolte contre un gouvernement qu'ils détestent; des hommes comme La Maisonfort, Vernègues, proscrits irréconciliables qui saluaient encore Cacault, qui abhorrent en Fesch le digne représentant d'un régime odieux ; des prêtres insermentés non ralliés au « Concordat sans concorde », qui voient en Fesch le type exécrable de l'intrus vainqueur; d'autres, comme Bertin, exilés moins farouches, et de plus fraîche date; des étrangers, Russes, Piémontais, sujets de l'Empereur; tous peu amis de Bonaparte et beaucoup ennemis de la France.

Ces gens accueillent le persécuté. Les uns sont des amis d'un jour, pas très sûrs; il y en a, comme Bertin, qui seront des amis de toujours.

Bertin l'aîné, avec son frère qu'on appela Bertin de Vaux, et quelques autres, avait racheté vers la fin de 1799 le Journal des Débats qui vivotait. S'étant montré trop hostile sous le Directoire aux idées révolutionnaires, il avait du se modérer, mais les Débats faisaient toujours sous sa direction et par la plume de Geoffroy une guerre acharnée à la philosophie du dix-huitième siècle, à peu près dans la ligne politique de Fontanes et du Mercure, mais avec plus de succès commercial. C'est ainsi que, lors du Génie du Christianisme, Bertin en avait salué l'auteur d'un article d'ailleurs incolore (6 prairial an X - 26 mai 1802). Il était sans talent. En revanche, comme Fontanes encore, il avait le don de flairer les amitiés utiles. Un peu moins prudent toutefois, et plus fidèle, il s'était laissé englober en 1801 dans une obscure affaire de royalisme qui l'avait conduit au Temple, puis à l'île d'Elbe, en relégation, puis à Rome, en exil1. Telles étaient les circonstances qui le mettaient sur la route de Chateaubriand. Comme s'il pressentait déjà le plus précieux des collaborateurs de sa feuille, désormais il ne s'en écartera plus.

(1) BARANTE, I, 336; - VILLEMAIN, Souvenirs, I ↩

C'est avec lui, dit Chateaubriand, que je visitai les ruines de Rome2.

(2) O.-Т., II, 353. ↩

Dans ces milieux, d'avance hostiles, on fait gorge chaude des aventures du cardinal, des authentiques et de celles qu'on lui prête; on se gausse de son passé et de son présent, de sa lésinerie, de son ignorance, de sa mine et de ses gaffes. On assemble des souvenirs, on compare, et Cacault n'y perd pas.

Il y a encore à Rome des gens qui, une douzaine d'années plus tôt, ont connu Bernis. Bernis était cardinal comme Fesch, et, dans sa jeunesse, besogneux comme lui. C'est à lui que ses amis donnaient un écu pour son fiacre quand il venait, petit abbé, dîner chez eux ; mais c'est lui qui fit plus tard un si magnifique ambassadeur du roi de France qu'on l'appelait, selon Mme de Genlis : le Roi de Rome1. Et le faste, la politesse, la grâce, la considération de Bernis accablent Fesch ladre et renfrogné. Quel triomphe pour les émigrés de là-bas !

(1) Cf. les Lettres écrites de Suisse, d'Italie, etc., par Roland à Mlle Phlipon, la future Mme Roland, et SAINTE-BEUVE, Lundis, VIII. ↩

Qui sait d'ailleurs si le souvenir de cette prestigieuse magnificence n'est pas entré dans les rêves de Chateaubriand? Et si ce n'est pas à Bernis, « roi de Rome », qu'il pensait quand il se voyait déjà en arrivant « le maître de Rome »? - Mais pour que Chateaubriand fit convenable figure, et soutînt avec allure la politique de ceux qui l'avaient envoyé, il aurait fallu que le chef eût la bourse ouverte et l'esprit large ; car, ne l'oublions pas, le Premier Consul et Talleyrand ont donné la place, mais c'est Emery qui a donné la mission. Or rien de cela chez F'Fesch. Chateaubriand l'avait bien prévenu qu'il devait emporter a beaucoup d'argent2 ». Mais on ne l'a point écouté et voici que le représentant de la France est la risée des Romains !

(2) Lettre à Fontanes du 1er juin. ↩

Quel scandale aussi de voir ce cardinal trahir les intérêts de la religion, déjà suffisamment compromise par sa seule personnalité, alors que Chateaubriand, qui l'a si bien illustrée et défendue, qui la défendrait encore, a par lui les mains liées !

Ces entretiens ne sont pas faits pour ramener Chateaubriand à la soumission hiérarchique. Mème ils ne sont pas faits pour entretenir son loyalisme. Peut-être bien, s'il n'était encore dévoué à la «famille», que le régime dont il est l'agent officiel descendrait très bas dans son affection et son estime. En tout cas, pour ce qui est de Fesch, quand il sort de là, il ne fait que le mépriser un peu plus.

D'ailleurs il n'est pas dit encore que François de Chateaubriand, qui est quelqu'un par sa naissance et par lui-même, se laissera sans résister subalterniser par un Fesch, qui n'est rien, que l'oncle d'un grand homme.

Vers le 20 juillet, Cacault et Artaud sont partis, et, sans aucun doute, peu satisfaits du cardinal. « Nous devons beaucoup à M. Cacault, Éminence » a dit le Pape à Fesch en le recevant le 6 juillet, et Cacault a offert de rester un mois à Rome avec son successeur pour faciliter ses premières démarches.

Mais le cardinal craignit que l'influence de M. Cacault nuisit à la science. Il le remercia poliment de son obligeance, préférant agir par lui-même1.

(1) LYONNET, I, 269. ↩

Et on constata de bonne heure, toutes les fois qu'on les vit ensemble, la froideur du cardinal à l'égard de son prédécesseur :

Une discorde sourde et mal réprimée les divisait sur les points les plus ordinaires de la conversation2.

(2) ARTAUD, II, 70. ↩

Le Pape s'en aperçut comme les autres, et Consalvi en fit la remarque à Cacault :

Il veut jouir seul de sa situation. Il n'a pas adressé la parole à Monsieur (Artaud) une seule fois.

Bref, Cacault ayant embarqué ses tableaux à Civita-Vecchia (personne ne s'en allait sans emporter de ces souvenirs), s'en fut ainsi qu'Artaud, bien fixé sur l'aptitude du cardinal à s'entourer de sympathies.

Quant au secrétaire de la légation, on nous dit qu'en partant il le recommanda au pape comme Breton3, mais il semble qu'à son retour à Paris il ne l'ait pas assez ménagé dans les bureaux et ailleurs.

(3) Ibid., I, 436. ↩

En tout cas, Chateaubriand se trouvait seul maintenant en face de celui qu'il appelait déjà avant le départ, dans ses billets à Mme de Custine, « le terrible cardinal », et le sang lui bouillait de se voir réduit à rien par ce sot puissant qui barrait sa fortune. Tout décidé qu'il était à ne pas rester, il était clair qu'il saisirait la première occasion de se redresser, fut-ce au prix d'un éclat. L'occasion ne tarda guère.

Artaud qui, possédant l'entière confiance de Cacault, était dans le secret de toutes les affaires, jouissait du privilège de traiter directement avec le Pape, et cela d'autant mieux que les relations étaient excellentes entre le Saint-Siège et la légation. Bien entendu, et ne fut-ce que par le désir assez innocent de faire un peu valoir aux yeux d'un successeur qui arrivait célèbre la situation qu'il lui laissait, il ne lui avait pas caché cette particularité au cours de leurs premiers entretiens. Chateaubriand, dont on se rappelle les intentions, avait accueilli avec joie cette précieuse perspective, et peut-être était-ce aussi en partie ce qui l'avait induit à se croire sitôt « maître de Kome ».

Si ravalé qu'il fut depuis un mois, on peut croire qu'il n'avait pas oublié cela, et il y comptait sans doute pour se relever, pensant que le cardinal n'oserait pas abolir une habitude prise, passée dans les us de la légation française et presque érigée en privilège national.

Or il arriva que, dans les premiers jours d'août, cinq Français s'adressèrent à lui pour être reçus du Pape. L'occasion était bonne. Chateaubriand s'empressa, Mais le cardinal, averti ou méfiant, avait sans doute pris ses précautions, car le secrétaire d'État, craignant plus que tout de le mécontenter, demanda à Chateaubriand si le chef de la légation autorisait cet usage. Chateaubriand, déjà en fort mauvaise disposition, vit la une autre vexation. Ne se bornant pas à rappeler, comme précédent, l'usage de son prédécesseur Artaud, ce qui eût mieux valu, il parla de l'indépendance de sa charge et d'une mission spéciale dont il aurait été nanti. Paroles bien imprudentes, les mieux faites pour tout envenimer avec un chef comme Fesch !

Consalvi en référa à Fesch le 8 août:

Conformément à l'accord établi entre Votre Eminence et le cardinal secrétaire d'État, et en vertu duquel il a été convenu qu'aucun sujet français ne serait admis à se présenter à l'audience de Sa Sainteté sans une carte de Votre Eminence... le cardinal secrétaire d'Etat s'est trouvé dans l'obligation de rappeler cette règle à M. de Chateaubriand lorsqu'il lui a manifesté l'intention de se présenter directement à l'audience du Saint-Père

M. de Chateaubriand lui a fait observer qu'il ne devait pas être assimilé aux autres sujets français atteints par cette mesure ; qu'une exception devait être faite pour sa personne, en raison, a-t-il dit, des prérogatives attachées à la charge indépendante qu'il exerce; qu'en vertu de ces prérogatives et de l'indépendance de cette charge qui lui confère des droits et des attributions distincts, il croit être autorisé à traiter seul avec Sa Sainteté, ainsi que le comporte, selon lui, la nature même de ses nouvelles fonctions de secrétaire de la légation française ().

En conséquence, le cardinal demande ce qu'il y a de fondé dans cette prétention et s'il faut traiter Chateaubriand autrement que les secrétaires des autres puissances.

Outré, F'Fesch répondit le mème jour :

Le soussigné ne connaît point les attributions séparées que M. de Chateaubriand prétend avoir pour traiter directement avec Sa Sainteté; il observe que les droits du secrétaire de la légation ne peuvent point différer vis-à-vis le gouvernement romain de ceux dont jouissaient les anciens secrétaires de légation du cardinal de Bernis, et que Sa Sainteté peut ne pas mettre de différence entre le secrétaire de la légation française et ceux des autres puissances ; que, par conséquent, on ne doit point changer les anciens usages de la cour de Rome, et il demande même formellement qu'ils soient rigoureusement maintenus2.

(2) Ibid., r° 351. ↩

Mais il ne s'en tint pas la. Deux jours plus tard, le 10 août, envoyant les deux pièces susdites au Premier Consul, il y joignit une plainte amère et violente :

J'avais fait rétablir l'ancienne étiquette pontificale ; mais M. de Chateaubriand est parvenu à l'enfreindre de nouveau et a conduit au Saint-Père cinq Français non présentés à l'ambassadeur...

en italien. J'emprunte la traduction de M. le comte FRÉMY, dans son étude sur les& « Débuts diplomatiques de Chateaubriand ». (Correspondant, 10-25 septembre, 10 octobre 1893.)

Le cardinal ajoutait :

Qu'à cette occasion l'ambitieux secrétaire avait dit au ministre du Pape que le Consul, en le choisissant pour cette légation, voulait l'utiiser; qu'il avait en conséquence des commissions particulières, des attributions séparées de celles de l'ambassadeur, et que même l'organisation nouvelle des secrétaires des légations françaises leur donnait le droit de traiter séparément avec les souverains vers lesquels ils étaient envoyés. Il assurait enfin que le secrétaire d'Etat du Pape lui avait confié d'autres propos extravagants de cet incommode subordonné ; et il résumait toute sa plainte par un jugement ainsi conçu : Chateaubriand est venu à Rome persuadé d'être précédé par la réputation de son ouvrage ; mais ici il n'y a que des docteurs de théologie, qui y ont vu des hérésies formelles. Il croyait devenir le réorganisateur de la religion en France et entamer des négociations entre la clique de certains religionnaires et le Saint-Siège ; il dit, avec les prêtres, qu'il veut les entrées libres chez le Pape, ou qu'il s'en ira. Je saurai le surveiller, et déjouer ses intrigues s'il en formait1.

(1) Je cite cet extrait d'après Villemain (Chateaubriand, p. 112) et comme il le donne, en partie au style indirect. Ni aux Affaires étrangères, ni aux 'Archives, malgré l'aide obligeante qu'on a bien voulu me prêter, il ne m'a été possible de retrouver ce document que Villemain dit pourtant tiré des archives de l'ancienne Secrétairerie d'État et dont l'authenticité d'ailleurs ne fait pas de doute à mes yeux. ↩

Les dernières lignes surtout sont significatives. Cette accusation en forme était d'un ennemi malveillant; le ton l'indique à lui seul, mais enfin il est clair que le cardinal avait pénétré les desseins de son subordonné, qui d'ailleurs ne les cachait probablement pas beaucoup. Car qu'était-ce que la clique de certains religionnaires, sinon les prêtres réfractaires au Concordat ou désireux de l'aménager au mieux des intérêts de l'Église soit romaine, soit gallicane, mais nullement selon les vues du gouvernement consulaire? C'étaient ceux qu'animait, comme Chateaubriand, l'esprit d'Émery ; c'étaient les intransigeants fauteurs de l'ancien régime, ceux qui blâmaient au nom de la religion les concessions faites par le Pape à la politique, ceux qui répétaient l'épigramme injurieuse :

Un lio, lascio la sede

Per servar la fede.

L'altro, per servar la sede,

Lascio la fede.

enfin ceux qui voulaient ramener à eux le pape égaré.

Devenir le réorganisateur de la religion : certes oui ; n'était-ce pas l'ambition de Chateaubriand, l'espoir qui l'avait amené à Rome? Mais était-ce dans le sens du gouvernement qui l'employait, ou dans le sens de ces chefs du clergé, d'accord avec les émigrés de Rome, de Londres, et d'ailleurs, c'est-à-dire avec les ennemis dudit gouvernement?

C'est ici que le désaccord apparaissait grave, bien autrement grave que lors de la visite au roi de Sardaigne, qu'on pouvait mettre au compte de l'étourderie. Car un autre que Fesch eût employé des formes plus amènes, usé d'une autorité plus conciliante et probablement plus facile à imposer, mais quel ambassadeur eût toléré qu'un subordonné pratiquât dans sa propre légation et sous sa responsabilité une politique contraire à la sienne ?

Donc Chateaubriand était bien engagé dans une voie sans issue ; ce déplaisant Fesch ayant pour lui à la fois la force et le droit, que pouvait-il contre lui ?

Et puis le secrétaire d'Etat Consalvi qui espérait de jour en jour que Fesch engagerait la conversation sur le chapitre des Légations perdues depuis Tolentino1 (le Saint-Siège comptait toujours, pour prix de ses concessions, les recouvrer de la magnanimité du Consul), s'imagine-t-on qu'il allait risquer tout le bénéfice de ces concessions en se compromettant avec un jeune laïque imprudent et d'ailleurs trop enclin à se mêler de religion ? Car Chateaubriand avait encore ici contre lui la répugnance que l'Eglise romaine a toujours manifestée pour l'intrusion des laïques dans ses affaires, et là-dessus Consalvi se trouvait naturellement d'accord avec Fesch, cardinal d'un passé peu édifiant, si l'on voulait, mais enfin cardinal tout de même, par la robe et le chapeau.

(1) 1797 ↩

Il fallait done encore baisser pavillon ; mais si le cardinal était têtu, Chateaubriand l'était aussi. Ce nouvel obstacle exaspéra son dépit. Ayant reçu les reproches de Fesch et peut-être eu vent de sa plainte au Premier Consul, il s'avisa de se plaindre aussi de son côté et se mit à rédiger un assez long Mémoire également destiné au Premier Consul.

Il faut en reproduire, d'après Villemain1, les parties essentielles :

(1) Chateaubriand, p. 113-117. Même observation pour ce document qu'à la page 156. ↩

En rappelant l'ancienne légation, disait cette note, et en envoyant la nouvelle, le Premier Consul semble avoir en vue quelque grand dessein prochain, ou éloigné.

Pour seconder les vues du chef de la France, et pour être, en même temps, en rapport avec le caractère romain, la légation devait se montrer avec éclat.

Elle devait occuper sur-le-champ le premier rang, qui lui appartient. Rome a été jadis le centre de la politique européenne; et malgré son état apparent d'abaissement, Rome peut encore devenir le foyer des grandes conceptions et des mouvements politiques.

Un cardinal ambassadeur qui appartient par les liens du sang au chef puissant d'un empire, un cardinal qui peut aspirer lui-même à une dignité souveraine, et qui, dans un ordre de choses nouveau, succède au cardinal de l'ancien régime (Bernis), qui avait laissé à Rome un si long souvenir de sa magnificence, doit surtout faire consister sa politique dans la grandeur des manières et la splendeur de la vie. Sans cela il y aura comparaison défavorable!e, intrigues dans le Sacré-Collège, dégoût et mépris chez le peuple.

Si pourtant, avec de bien plus grands moyens, on mène une vie plus obscure mème que celle d'un ministre laïque que l'on a remplacé à Rome, si on resserre et la table, et le domestique, et les équipages, si, par des discours imprudents, on s'expose aux propos des valets, ou à la risée publique, on perd tout, on paralyse tout...

Suivaient d'autres critiques montrant l'ambassadeur dupe des intrigues du secrétaire d'État Consalvi, s'éloignant du secrétaire de légation, qui devrait être son conseil naturel et son ami, embarrassé de conspirations imaginaires, et ignorant même la situation des partis à Rome et dans le Sacré-Collège.

Sur cette situation, Chateaubriand, sans doute mieux renseigné que son chef par ses promenades et ses conversations, donnait des détails ; il renseignait sur le groupement des cardinaux, voire sur leurs maîtresses, et la note aboutissait aux griefs particuliers du rédacteur, à qui on avait retiré ses entrées chez le Pape, et qu'on réduisait à la signature des passeports. Il supporterait un an, s'il le fallait, ces dégoûts, par dévouement au Premier Consul ; ensuite, il suppliait qu'on lui donnât « une place qui ne fut que dans la dépendance du ministre des Relations extérieures »; sinon, qu'on lui permit de se retirer et d'aller achever en Grèce ses études et ses voyages.

Quand il eut achevé ce Mémoire, il écrivit à Mme Bacciochi, qui devait la remettre au Premier Consul, une lettre que nous n'avons pas, et une autre lettre, celle-ci à Fontanes1. Si le Mémoire est déjà curieux et significatif, la lettre intime qui l'accompagne l'est encore infiniment davantage. La situation s'y voit à plein. On y constate que Chateaubriand attribue les dégoûts dont il souffre, moins au cardinal, simple instrument, qu'à l'influence des ennemis qu'il a laissés derrière lui à Paris. Et ce ne sont pas seulement ses ennemis à lui, ce sont les ennemis du parti :

(1) Correspondance, I, 120. ↩

Notre ennemi de Paris a établi ici, par le canal du sot dont j'approche, un système de persécution intolérable... L'envie que cet homme me porte, et un petit amour-propre révolté sont les ressorts que l'on met en jeu pour me perdre...

Quel est cet ennemi de Paris qui se sert ainsi de Fesch contre Chateaubriand? L'un de ceux sans doute dont Fontanes lui avait déjà signalé les manœuvres alors qu'il n'était qu'à Lyon, et dont Chateaubriand espérait que le « petit manège » ne réussirait pas ; l'un de ceux peut-être, que, de Lyon encore, il a si imprudemment provoqués.

On voit ensuite que « le secrétaire d'Etat Consalvi est entré dans la querelle ». Comment et pourquoi? Nous le savons.

Ce qui est plus intéressant encore, c'est de voir Chateaubriand prendre tant à cœur les intérêts de la religion, qui, dit-il, « va au diable ». Certes, c'est un mécontent qui parle, et trouve à redire à tout; mais ne va-t-il pas maintenant dénoncer, comme l'eût fait Émery lui-même, « le scandale des mœurs et l'incrédulité » qui règnent à Rome :

Cardinaux, prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché...

Et n'est-ce pas l'esprit de l'émigration qui lui fait signaler, dans la politique du Saint-Siège, ce qu'il appelle deux infamies :

On va faire faire au Pape deux infamies. On va lui faire donner un bref pour reconnaître la validité de tout ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels dans l'administration des sacrements, et lancer une excommunication contre les évêques non démissionnaires. Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain, mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. Je me repentirai toute ma vie d'être entré dans cette bagarre. J'ai taché une vie qui était pure1...

(1) Correspondance, 1, 121. ↩

Ici Fontanes, lisant cela, dut trouver qu'on lui avait un peu trop converti son ami. Qui voulait en effet qu'on rebaptisât ou qu'on remariât ceux qu'avaient baptisés ou mariés les prêtres constitutionnels? Qui soutenait ces évêques qui refusaient de se prêter à la nouvelle répartition des diocèses en remettant leur démission au Pape? - Qui, sinon le parti clérical intransigeant, ceux qui, sous couleur de gallicanisme ou d'ultramontanisme, rêvaient de restaurer les anciens privilèges du clergé dans l'État, et les prêtres émigrés hostiles à ce Concordat par lequel l'Eglise se réorganisait en dehors d'eux? Nombreux à Rome, et depuis longtemps sur place, bien informés, ce sont eux, ces « religionnaires », comme les appelle Fesch, qui se sont empressés de se mettre en rapport avec Chateaubriand dès son arrivée, espérant l'attirer à eux encore plus comme ancien émigré que comme auteur du Génie du christianisme, et qui lui ont fourni pour son Mémoire ses renseignements sur les cardinaux. C'est grâce à eux que Chateaubriand peut écrire, toujours dans la même lettre :

Je sais ici beaucoup de choses... J'ai un assez grand crédit ici dans tout ce qui n'est pas directement le parti ministériel. Je sais tout; tout m'est rapporté fidèlement, parce que je suis le seul point d'appui des honnêtes gens. Comme réputation, je n'ai rien à désirer. Le Pape m'aime, mais il n'ose se rapprocher de moi...

Quoi de plus clair ? Chateaubriand sert depuis assez long-temps déjà, depuis qu'il a, en débarquant en France, adopté la politique de Fontanes, le parti dont la force repose tout entière sur le clergé ; mais, n'ayant pas la souple prudence de son chef de file, éloigné de Paris, privé de ses avis, soumis à d'autres influences, exaspéré par une contradiction brutale, il en représente maintenant la nuance la plus extrême. Jamais, certes, il n'a été plus loin de ce fameux Essai sur les Révolutions, son point de départ!

Faut-il le faire remarquer? Sa politique commence à se trouver en opposition formelle avec celle du gouvernement qui l'accrédite. Tant que Fesch ne lui est apparu que comme archevêque et cardinal, ainsi qu'à Lyon dans les cérémonies de la Fête-Dieu, avec ses pratiques pieuses, son chapelet, ses larmes en célébrant la messe (car c'est à ce point, selon son biographe Lyonnet, qu'il est devenu ou redevenu dévot), Chateaubriand a trouvé que le cardinal était « bien, très bien v; mais dès qu'il a pris figure et fait acte d'ambassadeur, il n'y a plus eu d'entente possible.

Enfin, il n'y a pas en lui que des scrupules (ils sont d'autant plus sincères que la cause de la religion, telle qu'il l'entend, est ici celle de son parti et la sienne). Il n'est pas seulement las de « manger le pain de l'iniquité » ; l'ambition aussi parle, et parle haut. S'il faut renoncer à être auprès du Saint-Siège l'ambassadeur du clergé français, que voulez-vous qu'il fasse à Rome ?

Les plus courtes sottises sont les meilleures; je compte sur votre amitié pour me tirer de ce bourbier. Je vous dirai plus : à présent que j'y suis, je vois même que la place de secrétaire d'ambassade est trop inférieure pour moi : permettez cette franchise à l'amitié. Rien ne m'excuserait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de l'oncle du Consul. Tous mes confrères ici sont des jeunes gens sans nom et sans autorité; des hommes qui commencent, et moi je dois finir.

Etil s'autorise de l'exemple d'un ancien secrétaire de Rœderer, Adrien de Lezay, qu'il a rencontré chez Mme de Beaumont, et qu'il croit mieux pourvu1.

(1) En réalité, Lezay ne fut préfet (du Bas-Rhin) qu'en 1809 ou 1810. ↩

Il termine en recommandant à Fontanes de bien veiller sur ses intérêts littéraires, sur ce malheureux Mercure qui va si mal et qui pourtant sera peut-être un jour sa seule ressource.

Cet envoi expédié, Chateaubriand se tint tranquille, dans l'attente du résultat, mais toujours fort aigri, exalté, malheureux. Le 6 fructidor (24 août), il écrit à Chênedollé que sa vie

à Rome « est un enfer », qu'il a demandé son rappel, que Chênedollé doit se féliciter de n'avoir pu venir auprès de lui, car il n'aurait pas « tenu vingt-quatre heures avec cet homme-la ». Comme écrivain, il a encore « de ces succès qui ne consolent de rien et qui ne servent à rien » et nous savons que de ceux-là il est blasé. Il en veut d'autres, qui lui échappent.

A la fin d'août, ses sentiments n'ont pas varié, d'autant qu'il reçoit de Mme de Beaumont, au Mont-Dore depuis la fin de juillet1, des lettres qui l'inquiètent. Le 31, il écrit à Guéneau pour le remercier de son article, un article comme il en faudrait beaucoup, dit-il, pour soutenir le Mercure, dont Fontanes se désintéresse trop, mais auquel il s'intéresse, lui, maintenant qu'il se voit en passe de retomber simple homme de lettres et journaliste.

(1) Cf. Lettre de Joubert à Mme de Beaumont du 26 juillet. Correspondance de Joubert, p. 79. ↩

Si le Mercure avait souvent de pareils articles, mon affaire serait bonne. Mais, vous et Fontanes, vous n'avez point pitié de ma stérile propriété, qui n'attendait qu'un peu de vos douces rosées pour devenir fertile. Ch. D[elalot] me semble tout à fait retombé dans la fréronaille ; Petitot] fait bien, mais la couleur est bien pâle; l'article politique (aux extravagances près, ce qu'il faut toujours excepter avec Montlosier) est seul intéressant, et soutiendra peut-être ce triste journal...

Puis il passe à sa propre situation et à celle de la religion qu'il a tant à cœur.

Tout a bien changé ici, mon ami, depuis quelque temps. Je suis si malheureux que j'ai écrit à Fontanes et à Mme B'acciochi] pour les supplier de m'arracher aux honneurs. N'espérez rien des hommes pour la religion : il faut maintenant un miracle pour qu'elle ne périsse pas en Europe. Mais au moins, je ne veux pas avoir la main dans sa chute, et j'ai demandé mon rappel pour l'année prochaine2.

(2) Correspondance, 1, 123. ↩

Et à Guéneau, comme à Chênedollé, il annonce son projet de passer en Grèce. Il ira de là à Constantinople, et après, la «hutte, sur le coteau de Marly ». Mais il ne se sent pas fait pour la vie calme. Il lui faut l'action. Et il prévoit qu'en cet asile, il sera encore un tourmenté et un agité.

Pendant ce temps, que devenait à Paris son affaire?

Dans les premiers jours d'août, Bonaparte était de retour à Saint-Cloud. De Boulogne, il avait gagné Anvers dont il voulait faire un grand arsenal maritime spécialement armé contre l'Angleterre. De là, il s'était rendu à Bruxelles où il avait fait un assez long séjour et tenu une sorte de cour. Son projet eût été de visiter ensuite les provinces du Rhin, mais trop d'affaires le rappelaient.

Aussi, quand il fut revenu, ne fut-il pendant un certain temps question de rien en ce qui concernait Chateaubriand. Fontanes, écrivant à Guéneau le 23 août1, constate que « le flot des grandes affaires attire ailleurs l'attention ». Lui-même, à cette date, n'a fait qu'entrevoir deux fois le Maître depuis son retour, et il en a été « fort bien accueilli », malgré qu'on ait cherché à lui nuire, allusion à la tentative de Réal, mentionnée plus haut.

(1) Dans SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 333. ↩

Mais voici que tout d'un coup les choses se gâtent. La plainte de Fesch, avec les pièces annexes, est arrivée à Saint-Cloud sous les yeux du Consul vers le 1° septembre, car au dépôt des Affaires étrangères, elles portaient en marge :

Renvoyé ces deux notes aux Relations extérieures pour joindre aux autres pièces qu'on peut avoir, relatives à la légation de Rome.

Saint-Cloud, le 14 fructidor an XI (1er septembre 1803).