III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Société de Mercure de France, 1908, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Sainte-Beuve doit être content : c'est fait.
Cependant Chateaubriand se lassa vite de ces escapades hors de saison, car avec lui le plaisir ne durait guère, et il était alors sollicité de tant de côtés par les événements ! Un jour, pour se distraire d'Hortense, il lui conseilla d'aller faire un petit voyage en Angleterre. Elle le prit au mot ; mais quand elle revint, le charme était rompu, elle avait trouvé une nouvelle chaussure à son pied. Sur le moment, René se fâcha, c'était peut-être la première fois qu'une femme aimée lui était infidèle. Il en fut d'abord très humilié et très chagrin; mais, à la réflexion, il se rendit compte que cette jeune muse ne pouvait décemment « embarquer sa vie », comme il disait, « sur un vieux vaisseau naufragé », et il lui pardonna sa trahison. Bien plus, après l'avoir boudée pendant quelque temps, il consentit à la recevoir, à dîner de nouveau avec elle, en tête à tête, avant de s'expatrier en Suisse, et il s'établit entre eux un commerce de lettres, coupé de visites, qui dura jusqu'à la mort de René.
Voici quelques extraits de leur correspondance. Hortense a publié dans ses Enchantements une partie des lettres de Chateaubriand, mais tronquées et sans le moindre souci de l'ordre chronologique. On en trouvera plusieurs ici dans leur texte intégral.
Paris, mai 1831.
« Je pars demain à la première heure. Oh ! merci encore une fois de la bonne soirée que j'ai passée avec vous mardi. Je ne suis point ce que vous croyez ni ce que vous dites; vous pouvez m'enchainer, me retenir a toujours. Je pars presque heureux de je ne sais quel charme qui s'attache à votre singulier génie, et de je ne sais quel espoir que vous m'avez laissé. Oui, nous nous reverrons et nous n'aurons plus peur l'un de l'autre1. N'avez-vous pas accepté les deux années qui sont tombées sur ma tête et qui vous ont embellie? Ah ! jeunesse de mon cœur, est-ce un songe que ce jour? Non, c'est une réalité qui m'a rendu, par votre repentir, le plus heureux des hommes. Je vous reconnais pour la muse de Rome et la dame d'Étampes2. Souvenez-vous. Ne détruisez plus cette chimère, si c'est une chimère. Nous travaillerons. Je veux aimer votre talent comme votre personne. Vous serez ma dernière muse, mon dernier enchantement, mon dernier rayon de soleil. Donc point d'adieu. Je mets mon âme à vos pieds. »
(1) Elle lui avait demandé sa parole de chevalier de Saint-Louis que, lorsqu'il la reverrait, il n'essaierait pas d'attenter à sa vertu, et, bien que cet engagement rendît « la partie inégale », il avait promis. ↩
(2) Quand il était allé prendre les eaux de Cauterets, il lui avait donné rendez-vous à Étampes. Voir les Enchantements, p. 156. ↩
« Nogent, mai 1831.
« Je viens de sortir de Paris par ce boulevard que je n'avais pas revu et que j'aurais voulu ne plus jamais revoir. Si vous saviez combien je suis triste ! Vous souvient-il que je vous écrivis du haut des montagnes, et que ma lettre alla vous chercher sur votre passage? Je vous écris encore sur les chemins du monde; toujours errant, toujours vous me retrouverez. Si je puis quelque chose pour votre bonheur ; si vous voulez me reprendre pour rendre à vos sentiments leur vraie nature, et à votre talent son langage ; si vous me mettez à part des autres hommes, et me placez hors la loi vulgaire, vous m'annoncerez votre visite comme une fée : les tempêtes, les neiges, la solitude, l'inconnu des Alpes iront bien à vos mystères et à votre magie. Ma vie n'est qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naître : acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur. Surtout répondez-moi. Ecrivez-moi de ces lettres qui réchauffent, comme vous m'en avez tant écrit, aux premiers temps de notre amour. Que je me sente encore aimé, j'en ai si grand besoin ! Je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre dans de longues années. A bientôt, je baise vos pieds et vos mains. »
« Paris, 1er décembre 1831.
« Depuis le jour où je vous ai écrit, j'ai pensé mourir d'une fièvre de nerfs, occasionnée par l'excès du travail, aujourd'hui je suis sorti pour la première fois par ordre du médecin ; mon travail est achevé et envoyé d'aujourd'hui même à la presse1. Je n'attaque personne individuellement, j'ai même supprimé de mon propre mouvement des choses qu'on aurait pu prendre pour un acte indirect. Il restera pourtant des choses dures, mais générales, et dans le combat je ne puis les éviter. Je ne sais ce qui arrivera, je suis parmi les vaincus et un ennemi franc et découvert ; il serait peu généreux de me battre à terre, d'arrêter mon ouvrage. Au surplus, comme ils voudront. J'espère pouvoir me traîner un peu pendant cinq ou six jours ; après cela, si vous voulez me voir, vous le direz ; je n'ai pas encore lu votre Indienne2. J'en meurs d'envie. - Je ne sais si vous pourrez me lire. La main me tremble, j'ai la fièvre. Au revoir, et à bientôt, j'espère; ne me faites pas trop attendre. »
(1) Il s'agissait de sa brochure sur le bannissement de la famille royale, dont il est parlé plus loin. ↩
(2) Nouvelle d'Hortense, pour laquelle il lui avait donne des conseils. ↩
Voilà le ton général des lettres de l'enchanteur. Quant à celles d'Hortense à Chateaubriand, nous n'en possédons qu'une seule, tirée des papiers du grand écrivain, - car je ne compte pas comme telles les trois ou quatre petits billets de rendez-vous dont j « ai fait état plus haut. - Cette lettre est de 1842; elle prouve qu'à cette époque les relations d'Hortense avec Chateaubriand étaient toujours aussi tendres. Du reste sa correspondance avec Sainte-Beuve suffirait à le prouver. J'y puiserai tout à l'heure à pleines mains. Voyons d'abord la lettre :
« Herblay, 8 août [1842].
« On a dit à Paris qu'il vous est arrivé un accident sans danger ni suite, à Néris. Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles. N'écrivez pas vous-même, puisque vous me dites que cela vous gêne. Vous dictez très bien, dictez donc. Vous m'aviez promis de m'écrire ; mais il faut toujours aller chercher les grands hommes.
« Hé bien! ma Régence1, y avez-vous pensé ? Mon Espartero, le voilà. Je ne la cède qu'à vous. Mais vous n'en voudrez pas. Soyez son maître; enseignez-lui comment il pourrait s'emparer de la Régence et de tout, délivrer l'Italie, soulever l'univers, gagner à jamais la cause de la liberté. Jamais homme ne vit le sort lui préparer un si beau rôle, s'il veut le saisir. C'est moi qui l'ai jadis envoyé à vos pieds. Il y reviendrait dans sa gloire. Ceci serait très amusant. En êtes-vous inquiété ? Et votre profond dédain confond-il hommes, femmes, régents, régentes?
(1) Cette lettre se rapporte aux événements qui suivirent la mort tragique du duc d'Orléans (13 juillet 1842). ↩
« Je voudrais bien soigner votre santé aux eaux. Êtes-vous content? Vous portez-vous mieux ? Si Dieu nous rendait à tous deux la jeunesse, voudriez-vous disputer la Régence à Thiers ou m'entraîner en Italie ?
« Il y a ici, dans la Seine, une île assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages. C'est là que je vais penser à vous : on y entend le bruit des colibris, le frémiss ment des saules, les doux murmures de vos déserts d'Amérique : il y a une odeur de plantes marines, et les mauves bleues dont vous orniez le front d'Atala.
J'y dis vos vers :
Que de ces prés l'émail plaît à mon cœur1 !
(I) L'Amour à la Campagne. ↩
« Quand revenez-vous ? Faites-moi écrire un mot. Je vous suis fidèle à outrance dans ma solitude.
« Adieu ! vive le Régent ! vive l'Italie ! vive la liberté! vive Chateaubriand ! vive l'Europe! vive la grande Régence universelle2 ! »
(2) Lettre inédite, communiquée par M. Pailhès. ↩
Dépouillons, à présent, les lettres d'Hortense à Sainte-Beuve où il est parlé de René :
« 16 mars 1842 [d'Herblay]• « J'ai reçu ce matin le billet le plus adorable de M. de Chateaubriand, et je me plais à vous unir quand vous avez tant de rapports; il n'a pas lu encore, car il ne m'en parle pas ! On ne voudrait jamais avouer nos faiblesses catholiques, mais, à part le xvII° siècle, que vous êtes des gens admirables ! »
« J'irai à Paris vendredi prochain 17. Je vous attendrai de 3 à 6 heures, rue Saint-Nicaise. Apportez-moi des nouvelles de M. de Chateaubriand. Il est malade, au lit, et dicte ses lettres. Est-ce sérieux ? il ne m'en dit rien, mais tout est sérieux à son âge. Vous seul, vous serez un jour tout ce qui me restera de la race et du génie de René. »
« Suivez-vous le régime que je vous ai indiqué, allez-vous suivant les quais jusqu'au Champ-de-Mars, promenade que j'ai faite souvent avec René ! Le voyez-vous chez Mme Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant. »
« 8 mai 1843 [de Montauban].
« J'ai eu une lettre de René, mais pas encore de la Reine1, à laquelle j'ai écrit une lettre assez mélancolique. »
(1) Elle appelait ainsi George Sand, depuis que Béranger l'avait surnommée « la Reine de notre nouvelle génération littéraire ». (Lettre à Napoléon Peyrat, du 20 novembre 1834.) ↩
« 2 mars 1844 [d'Herblay]• « Ayez la bonté de faire porter ce billet chez M. de Chateaubriand. »
« Dites-moi si vous voyez René; il m'écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflige. »
« Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde, et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon, léger, ailé et sacré ; c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour sur un fond saint et adorable. »
« 12 novembre 1845, lundi soir.
«Je reprends. Je vous ai quitté pour mes hommes d'État, mais j'étais triste et rêveuse et sombre comme l'automne, de sorte que je vous ai fait ce soir une infidélité. J'ai été chercher l'automne et la tendresse et la tempête où je savais la trouver ; j'ai pris ces 6° et 7° livres des Martyrs où sont les images, les horizons, les passions des Gaules et de la Germanie, et certes, quand vous traitez Chateaubriand si sévèrerement, et je dirai si durement pour son âge, vous oubliez des beautés qui, dans leur genre, n'ont rien d'égal dans notre langue. C'est le sentiment de la nature bien autrement que ne l'a eu Rousseau, avec une impression de l'infini, avec quelque chose de fier et de sublime qui laisse loin le rustique amant de Julie. Mais tout cela et des souvenirs très vifs (car autrefois, en lui lisant tout haut ces beaux passages, je l'ai fait fondre en pleurs) ne m'ont pas fait verser de larmes, et je n'ai pu en répandre enfin, et beaucoup, que quand Socrate passe sa main dans les cheveux de Phédon et lui dit : « Demain, ô Phédon! tu feras couper ces beaux cheveux ! » Hé bien, monsieur, quand je vous appelais Rene, Pitt et Platon, je ne disais qu'une même chose, qu'un même nom ; voici ce que j'ai vu ce soir en lisant la mort de Socrate. Laissez-moi donc rappeler le poète en vous, car le poète est sacré. Le sacré et le saint, voilà ce qu'il faut sauver. »
«Béranger m'écrit: « Votre poète est mort, sa cage est muette.i Il dit qu'il n'en est pas ainsi de Chateaubriand, qui vient d'ajouter quelques pages à ses Mémoires. Il se plaint de vous qui abandonnez sa vieillesse. Allez donc le voir, il est malade et ennuyé. »
« J'ai consacré ce dimanche à René dont j'ai reçu l'autre jour une vive et charmante lettre. »
« Est-il vrai que madame de Chateaubriand est morte? Vous me la représentiez comme un tyran, il y a un mois1 ; ce tyran était-t-il si malade? Est-elle morte subitement? Comment René prend-il la mort de Céluta? A-t-il pu aller à l'enterrement? En est-il étonné, frappé? Cette mort si près est bien désagréable. Enfin il est libre, et, tel que je le connais, il peut encore oublier son âge autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements. Dites-moi tout ce que vous savez. Vous ne demandez qu'à me parler de ces gens-là... Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez l'attaquer par-ci, par-là, vous me faites rire. Qui doit avoir des reproches, de lui, âgé et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et de ce siècle, qui vous êtes rejetés aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : J'avais fait une bonne première communion ? Ce n'est pas ainsi que commencent Zadig et l'Ingénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. O Amaury, prêtre et repentant1 ! »
(1) Sainte-Beuve écrivait alors à Hortense : « Un mort bien illustre, et qui mérite de s'appeler mort, en effet, puisqu'il ne vit plus de la seule vie qu'il avait rêvée, Chateaubriand bien malheureux ; il ne peut plus sortir de sa chambre. Mme Récamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de Mme de Chateaubriand, qui se venge ainsi de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage et sur tant de beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique ; moyennant loutés ses vertus, elle se passe tous ses défauts. Ah! que vous valez mieux, vous autres !.. (Chateaubriand et son groupe littéruire, t. II, p. 397.) ↩
(I) A propos de la mort de Mme de Chateaubriand, Hortense écrit dans ses Enchantements (p. 31g) : « En février 1847, j'apprends la mort de Mme de Chateaubriand. Je vais à Paris, j'écris, le lendemain on m'avertit qu'une personne qui ne peut monter (il marchait mal) m'attend en voiture. Je mets un chapeau, je descends, je trouve M. de Chateaubriand qui me demande si je veux faire une promenade avec lui. Je monte dans sa voiture. Il est aimable et tendre. Quand la voiture commence à marcher, il se tourne tout entier de mon côté pour me regarder. Il était enveloppé dans un élégant manteau. Il me dit qu'il s'ennuie. Nous parlons de Rome. Je l'ai vu plusieurs fois chez lui et en nous promenant. Il m'a charmée et touchée. Il ne peut marcher, il est mélancolique, il a ses anciennes grâces, cette distinction, cette élévation qui en font un homme si attrayant. L'âge, au lieu de changer la beauté de son visage, la rend plus remarquable. » ↩
« 16 mai 1847.
« Je n'ai pas été voir René; il m'écrit qu'il ne se mariera plus, mais il va, je crois, à Passy2 avec sa belle3. »
(2) « A Passy », c'était chez Béranger. ↩
(3) « Sa belle », c'était Me Récamier. - Tous ces fragments sont tirés de la Correspondance inédite d'Hortense Allart avec Sainte-Beuve . ↩
Arrêtons là nos citations. Cette dernière phrase surtout vaut la peine qu'on la commente. Si tout ce qui précède justifie les Enchantements d'Hortense et témoigne de la gratitude qu'elle avait gardée à Chateaubriand, le mot relatif à son mariage dénote assez qu'il portait légèrement le deuil de sa femme. A vrai dire, on s'en doutait déjà ; cependant il n'est pas mauvais que ce doute devienne une certitude. Il a écrit dans ses Mémoires que madame de Chateaubriand avait contribué à rendre sa vie plus digne. Entendez qu'elle avait couvert ses dérèglements. Néanmoins, s'il avait eu à choisir entre la dignité et l'éclat, je ne crois pas qu'il eût hésité. Il savait effectivement beaucoup plus de gré à madame Récamier de l'éclat qu'elle avait répandu sur sa vie qu'à sa femme de la dignité qu'elle y avait mise. La preuve en est qu'après avoir écrit « qu'il ne se marierait plus il offrit d'épouser madame Récamier en secondes noces. Mais Juliette eut le bon esprit et le bon goût de refuser. Quels avantages lui aurait rapportés ce mariage in extremis ? Aurait-elle changé de rôle et de figure aux yeux de l'histoire ? Non; dès lors il était plus décent et plus naturel qu'elle demeurât jusqu'au bout madame Récamier. Le nom de Chateaubriand, se substituant au sien si tard, n'aurait rien ajouté à sa gloire.
V
Revenons à Béranger. Chateaubriand écrit parfois l'histoire d'une manière qui n'est pas tout à fait conforme à la vérité: non qu'il la trahisse, il ne va pas jusque-là, mais il n'en dit qu'une partie, quand il y est intéressé, à seule fin de garder le beau rôle.
Parlant des événements de 1830, qui mirent fin à sa carrière politique, il fait cette déclaration dans ses Mémoires d'Outre-tombe.
« Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti. Un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait, du fond de sa tourelle : « Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme, vous êtes poète aussi.
« A la fin d'un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger nous chanta l'admirable chanson imprimée :
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ?
« On y remarquait cette strophe sur les Bourbons :
Et tu voudrais t'attacher à leur chute !
Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.
« A cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la proposition Briqueville1. »
(1) Mémoires d'Outre-tombe, t. I, p. 449. ↩
Tout cela, à un mot près que j'ai souligné, est rigoureusement exact; mais, si le ton fait la chanson, les circonstances où celle-là fut composée lui donnent toute sa valeur. Je vais les raconter, puisque Chateaubriand a jugé à propos de les taire.
Lorsqu'au mois d'avril 1830, il allait offrir à Béranger un fauteuil académique, il avait sa pensée de derrière la tête : il rêvait d'être chanté par le chansonnier. Il lui écrivait :
« Je suis aussi vieux que votre admirable Juif errant; malheureusement, je ne puis plus courir comme lui et je ne serai pas chanté par vous1. »
(1) Lettre de Chateaubriand à Béranger, datée du 27 avril 1830. Corresp. de Béranger, t. 1, p. 406 ↩
Trois mois après, au lendemain des barricades, il disait encore : « Que de belles chansons à faire ! » Mais Béranger, qui le voyait venir, feignait de ne pas comprendre. Il écrivait, le 20 août 1830, à Hortense Allart :
« Mon rôle est fini; pour faire de la politique en couplets, il me faut, à moi, des persécutions à craindre, de l'oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Aussi me suis-je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position ; jusque-là, je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours2 ; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment, aussitôt qu'une nouvelle indisposition, fruit des fatigues que tout ceci m'a causées, me permettra de reprendre mes courses. Je vous avoue que son sort m'attriste beaucoup; le premier jour que je le revis, je tombai dans une mélancolie profonde. La France n'aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin1? »
(2) Son discours prononcé, à la Chambre des pairs, le 7 août 1830. ↩
(1) Lettres choisies de Béranger. - Voir l'Appendice. ↩
Cependant Chateaubriand partit pour la Suisse, le 16 mai 1831, en secouant sur la France la poussière de ses souliers. Etait-ce sans esprit de retour ? Oh ! que non. Il y avait dans cette fuite, qui affectait l'apparence d'une émigration nouvelle, un peu de comédie et beaucoup de mise en scène. Chateaubriand voulait se faire regretter et qu'on le rappelât à l'occasion. Mais qui avait assez d'autorité ou de popularité pour élever la voix avec quelque chance d'être compris ? Un seul homme : c'était justement celui dont les couplets chargés de salpêtre avaient fait sauter le trône de Charles X. Chateaubriand lui donna à entendre qu'une chanson dans les circonstances présentes lui serait très agréable. Comment refuser ce plaisir à quelqu'un dont on se croit l'obligé?... Oui, mais cette chanson était singulièrement difficile à faire. A tort ou à raison, Chateaubriand passait pour être mêlé aux manœuvres carlistes. Si la chose se vérifiait, quelle situation serait la sienne, à lui, Béranger? Il ne pouvait décemment louer l'illustre écrivain sans mentir à ses propres opinions et sans courir le risque de trahir son propre parti. Il s'en ouvrit à Henri de Latouche, à qui l'estime de Chateaubriand donnait en l'espèce une particulière compétence. Henri de Latouche avait été longtemps, dans la Vallée-aux-Loups, le voisin de l'auteur d'Atala. Il y habitait même encore et se vantait d'en être le paysan1.
(1) Il signait alors : « Le paysan de la Vallée-aux-Loups. » ↩
Latouche engagea Béranger à satisfaire Chateaubriand. Et, au commencement de septembre 1831, quand celui-ci vint à Paris pour essayer de vendre sa maison de la rue d'Enfer, la chanson était assez avancée pour que Béranger se risquât à lui en dire quelques couplets. Chateaubriand la trouva tout à fait à son goût et aurait voulu que le poète la terminât sur l'heure. Mais Béranger, ayant le travail fort lent, refusait de la livrer à la publicité avant de l'avoir soumise à Henri de Latouche, « juge sévère et délicat ». Impatienté, Chateaubriand lui écrivit, le 14 septembre :
« Eh bien, monsieur, ma chanson? Je pars; si vous voulez que je revienne, il faut que j'emporte vos ordres. Il faut aussi que je vous réponde, et j'ai besoin d'avoir sous les yeux mon acte d'accusation.
« Hyacinthe1 est chargé de vous faire mes sommations respectueuses et de réclamer mon trésor.
(1) Hyacinthe Pilorge, son secrétaire. ↩
« Si je ne vous revois pas, monsieur, recevez jusqu'à mon retour mes remerciements et mes admirations aussi vives que sincères2. »
(2) Gorresp. de Béranger, t. II. ↩
Cette chanson n'était donc pas imprimée, quand Chateaubriand repartit pour la Suisse. Elle ne le fut que quelques jours plus tard, par les soins du libraire Ladvocat, qui en fit faire des placards pour les journaux3, à l'insu de Béranger, comme il appert de sa correspondance avec Henri de Latouche.
(3) Elle parut dans le National du 23 septembre 1831, avec la note que voici : « M. Ladvocat, éditeur du Nouveau Diable boiteux, nous communique une chanson de Béranger destinée à faire partie des premières livraisons de son recueil. Cette chanson, adressée à M. de Chateaubriand, est un hommage rendu aux nobles sentiments de ce grand écrivain,qui êva longtemps l'alliance impossible de la liberté et de la légitimité se poète, dont de tristes mécomptes avaient, depuis un an, refroidi la verve, a retrouvé ses patriotiques inspirations pour convier l'illustre exile à se vouer désormais sans partage, au service d'une patrie qui n'est jamais ingrate envers l'homme de génie. » ↩
Mais que Chateaubriand l'ait emportée manuscrite ou imprimée4, la chose en elle-même est sans importance. Ce qui en a beaucoup, au contraire, c'est l'intrigue amusante qu'il noua, entre son départ et son retour, pour avoir le droit de dire qu'en rentrant en France il cédait à la pression de l'opinion publique.
(4) Et il est évident qu'il l'avait emportée manuscrite, mais, par une attention délicate, Béranger l'avait datée du jour même où Chateaubriand quittait de nouveau la France (14 septembre 1831). C'est, en effet, la date qu'elle porte dans le National. ↩
Voici la chanson :
A m. de Chateaubriand
Air d'Octavie Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir notre amour1, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie : « Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? » Où donc est-il ? se dit la tendre mère. Battu des vents que Dieu seul fait changer, Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère, Il frappe, hélas ! au seuil de l'étranger. Proscrit jadis, la naissante Amérique Nous le rendit après nos longs discords, Riche de gloire et, Colomb poétique, D'un nouveau monde étalant les trésors. Le pèlerin de Grèce et d'Ionie, Chantant plus tard le cirque et l'Alhambra, Nous revit tous dévots à son génie, Devant le Dieu que sa voix célébra.
(1) Béranger avait écrit i son amour ; Henri de Latouche mit « notre » et Béranger lui dit que c'était mieux, mais, par la suite, il rétablit le mot primitif. ↩
De son pays qui lui doit tant de lyres, Lorsque la sienne en pleurant s'exila, Il s'enquérait aux débris des empires Si des Français n'avaient point passé là. C'était l'époque où, fécondant l'histoire, La grande épée, effroi des nations, Resplendissante au soleil de la gloire, En fit sur nous rejaillir les rayons.
Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'une noble rougeur. J'offre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? Des anciens rois quand revient la famille, Lui, de leur sceptre appui religieux, Veut aux Bourbons faire adopter pour fille La Liberté qui se passe d'aïeux.
Son éloquence à ces rois fit l'aumône ; Prodigue fée, en ses enchantements, Plus elle voit de rouille à leur vieux trône, Plus elle y sème et fleurs et diamants.
Mais de nos droits il gardait la mémoire ; Les insensés dirent : « Le ciel est beau, Chassons cet homme, et soufflons sur sa gloire, Comme au grand jour on éteint un flambeau. » Et tu voudrais t'attacher à leur chute !
Connais donc mieux leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Va; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris, Qui l'emportait, vainqueur aux barricades, Comme un trophée, entre ses bras meurtris. Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un triste adieu. Sa cause est sainte : il souffre, et tout grand homme Auprès du peuple est l'envoyé de Dieu.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
« Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »
On connaît la réponse de Chateaubriand à Béranger. Datée de Genève, 24 septembre 1831, elle parut dans le National du 26 octobre et, cinq jours après, à la librairie Le Normant, en tête de sa brochure intitulée : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles A et de sa famille. En voici la conclusion :
« Enfin, monsieur, les organes de l'opinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dont je me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence, prodigue fée, vient à son tour orner de fleurs de diamants non pas mon vieux trône, je n'en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin; comment serais-je invulnérable à la flatterie d'une muse qui a dédaigné de flatter les rois ? Quand cette muse me somme d'un prompt retour, je me sens très disposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie.i
Et, en effet, Chateaubriand était si pressé de mettre fin à son exil volontaire qu'il rentra à Paris avant même que sa lettre eût vu le jour.
Ce ne fut pas pour longtemps, du reste. Depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, c'était à qui, parmi les légitimistes et les républicains, aurait dit au nouveau souverain les choses les plus dures. Usurpateur pour les premiers, il n'était qu'un escamoteur pour les seconds. Et le National de Carrel lui faisait une guerre sans merci. Mais rien n'égalait la morgue hautaine du vicomte de Chateaubriand. Quant fut publiée sa brochure, on crut que le ministère lui mettrait la main au collet. C'était trop tôt. M. Thiers avait encore certains égards pour lui et se réservait pour une occasion meilleure - ou pire. Tout à coup on apprend que la duchesse de Berry a fait son apparition en Vendée. L'occasion cherchée semble venue. Un matin, M. de Chateaubriand est arrêté avec MM. Hyde de Neuville, de Fitz-James et Berryer, réputés ses complices. C'était le 16 juin 1832. Béranger fut navré, Hortense aussi; ils n'étaient pas au bout de leurs peines.