Deuxième partie
Chapitre II. La retraite à la Vallée-aux-Loups (novembre 1807). - Achèvement des
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Martyrs (1808). - L'affaire d'Armand de Chateaubriand (janvier-mars 1809). - La polémique des Martyrs (avril-juin 1809). - Triomphe des ennemis de Chateaubriand et de Fontanes.
Il y a des époques sombres dans l'existence de Chateaubriand, et particulièrement dans sa première moitié : la campagne à l'armée des' princes, les premiers temps du séjour en Angleterre, les déboires de Rome et le retour à Paris, les moments qui suivent sa démission; mais il n'y a peut-être pas de période plus découragée que cette fin de 1807 et les années 1808 et 1809, marquées pour lui par l'achèvement et la publication des Martyrs, par la condamnation et l'exécution de son cousin Armand.
On s'y est trompé, et sur la foi de Chateaubriand lui-mème. On a voulu prendre à la lettre certains passages des Mémoires écrits en 1839, trente ans plus tard, sous l'influence d'une illusion complaisante commune à tous les hommes affamés d'action. Quand ils ont vieilli, ils pensent avec attendrissement à leur jeunesse et à leur maturité. Ainsi Chateaubriand :
Alors l'avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma mémoire l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même, mais j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pensées évanouies ; les illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les premières ; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant... (1).
Faisant état aussi de ce fait que Chateaubriand réalise alors ce vœu ancien d'une chaumière perdue dans la campagne, et de certaines impressions de Mme de Chateaubriand, dont le cas n'est pas le même, un consciencieux biographe, M. Pailhès, voit dans ces années 1807, 1808, 1809, qu'il ne distingue pas des quatre ou cinq suivantes, les années « les plus douces de sa vie, les seules vraiment heureuses1 ».
(1) PAULHÈS, Chateaubriand, p. 388. ↩
Quelle erreur! A la vérité, l'installation amusa ce qu'il y avait encore en lui d'enfantin. Dans la nouveauté des choses, il joua un temps au propriétaire :
Vers la fin de novembre (1807), voyant que les réparations de ma chaumière n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la V'allée... La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle: elle ressemblait à un ermitage éclairé la nuit par des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées, et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries. J'étais dans des enchantements sans fin...2.
(2) O.-T., III, 5. ↩
Encore le morceau est-il copié presque textuellement du cahier de Mme de Chateaubriand3 ; et c'est à elle qu'appartient le tableau de cette gaieté. Il faut le lui restituer.
(3) Cahier rouge, p. 43 ↩
Peut-être Mme de Chateaubriand ne connaît-elle pas encore bien son mari et juge-t-elle durable cette première allégresse? Peut-être espère-t-elle trouver la le calme et cette paix qui l'ont fuie jusqu'ici, et y éviter plus aisément qu'ailleurs d'indiscrets voisinages? En tout cas, elle paraît se trouver mieux de cet exil que ses amis ne pouvaient l'espérer4. Elle se fait peu d'illusion sur la beauté de l'endroit choisi ; elle le définit :
(4) Joubert à Mme de Vintimille, 5 septembre 1807. ↩
Une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers, avec un taillis et quelques mauvais arbres, un seul acacia excepté, qui était fort beau5.
5) Cahier rouge, p. 39. ↩
Malgré tout, c'est elle qui consigne dans ses notes une impression favorable que son mari reproduira bien des années après, comme si elle exprimait son sentiment à lui, et aussi parce qu'elle correspond à cette attitude d'homme simple et détaché des grandeurs du monde qu'il lui conviendra, alors plus que jamais, de se donner.
D'ailleurs, n'allons pas trop loin. Il est possible qu'il ait réellement aimé un instant ce coin trop paisible, et qu'il l'ait aimé surtout plus tard, rétrospectivement, quand il lui a échappé.
Mais en ce début d'hiver de 1807, une fois les petits arbres plantés dans la boue, en vue d'ombrages futurs, le jardin dessiné en manière de parc dans ce a creux de taillis , le pavillon aménagé, les ouvriers partis, une fois déguisées tant bien que mal ce que Joubert appelle « les difformités du lieu », car Joubert goûte peu le nouveau domaine et qualifie de folie son acquisition ; une fois apaisée toute cette agitation de surface, c'est le calme inexorable de l'ensevelissement définitif, l'enfoncement dans la tombe de l'homme qui, déjà en 1803, parlant à Guéneau de cette « hutte » où il voulait se retirer, lui rappelait le mot désespéré de Pascal : On jette un peu de terre sur la tète, et en voilà pour jamais1.
(1) 31 aout 1803. Correspondance, p. 125. ↩
Sans espoir ! car cette fois, c'est bien fini. Quelle apparence d'un retour de faveur après l'article du Mercure ? Et comment, à supposer qu'il le voulût, ferait-il les premiers pas, maintenant qu'il a si bruyamment coupé les ponts derrière lui? Le Mercure lui-même lui a échappé. Joubert nous a dit qu'après la transformation, les anciens collaborateurs conservaient le droit d'y collaborer s'ils le désiraient, sauf contrôle, s'entend ; mais voit-on maintenant la signature de Chateaubriand s'étalant à côté de celle de Ginguené ?
Il faudra donc attendre le retour des Bourbons ; et l'attendre au temps de Tilsit, n'est-ce pas renoncer pour jamais à toute ascension vers les hauteurs? Sans compter que, même en admettant ce problématique retour des Bourbons, rien n'y garantit autrement sa fortune. Quand il se promène dans son jardin, caressant sa chimère, et méditant d'arrondir un jour son clos de l'étendue des coteaux environnants, par les bienfaits de ces princes, Mme de Chateaubriand, « rarement approbative1 », hausse les épaules, démolit d'une pichenette ses châteaux en Espagne, et lui prédit, au lieu de ses grandeurs, celles de... Fontanes, Pasquier, ou Molé2.
1) VILLEMAIN. Suivant toujours Fontanes, qui n'en est pas ménagé, il ne T'aime guère. ↩
(2) Cahier rouge, p. 46. ↩
En attendant, la vie fuit, le temps passe, et vient, toute proche, la quarantaine, avec le désespoir de n'être rien, à quoi on ne peut se resigner3.
(3) Même les honneurs purement littéraires lui échappent. C'est le temps où, par la mort du poète Le Brun et de Dureau de la Malle, deux places se trouvent vacantes à l'Académie. On parle alors de Chateaubriand dans les salons de Paris, mais l'Empereur reste aigri contre lui, et d'ailleurs l'Académie, toujours imbue de philosophie, n'est pas disposée à l'accueillir. (RÉMUSAT, III, 213.) ↩
C'est alors que, plongé dans ce néant politique et dans cette tombe de la Vallée-aux-Loups, il songe encore, et c'est un grand signe de tristesse, à ses Mémoires qui seront d'outre-tombe : « un temple de la Mort, élevé à la clarté des souvenirs4 . Il y songe au moins, s'il ne commence immédiatement à les écrire. Il y songeait à Rome, après la grande défaite de ses rêves, comme au a testament » qu'il léguerait à la postérité5, et maintenant, mêmes causes, mêmes effets. C'est à cette époque mélancolique qu'il commence à retracer sa jeunesse, et il la revoit sombre, peut-être parce qu'elle le fut, peut-être plus encore parce qu'il la teinte à son insu des couleurs du présent. C'est de la Vallée-aux-Loups qu'il aperçoit le rocher où il est né », « la chambre où sa mère lui infligea la vie », « le père infortuné qui lui donna un nom qu'il a presque toujours traîné dans le malheur6 ».
(4) O.-T., 1, 4. - Cf. PAILHÈs, ouvr. cité (p. 428) : i Le texte imprimé de cette première esquisse des Mémoires est précédé de la mention : Commencée en 1809. » ↩
(5) A Guéneau, 28 décembre 1803. Correspondance, p. 150. ↩
6) Au premier livre des Mémoires. ↩
Villemain, qui doit toujours à Fontanes d'avoir bien vu certains points, saisit ici la vérité mieux que de plus récents biographes, quand il nous montre, d'ailleurs à mots couverts, Chateaubriand « gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions et de faibles conseils1 » languissant dans sa Vallée, très abattu, parlant même de quitter la France et d'aller, sur les traces de Hyde de Neuville, rejoindre Moreau en Amérique, projet que Fontanes aurait, paraît-il, combattu en alléguant les Martyrs inachevés, impossibles à terminer en une terre rebelle aux arts, et qui ne pouvaient être finis et publiés qu'en France.
(1) VILLEMAIN, p. 162. ↩
Chateaubriand, qui du reste, à travers les pires crises de découragement, n'abandonne pas facilement ce qu'il a entrepris, revient donc aux Martyrs ; mais il n'a plus le feu du début. Pourtant, il travaille en artiste de plus en plus consommé et dont l'habileté croît avec l'expérience.
Mais cela ne remplit pas son temps, car, outre que les lettres ne le satisfont plus, ne l'ayant d'ailleurs jamais satisfait, n'a-t-il pas décidé de changer de muse, d'abandonner l'épopée et de se faire historien ?
Notons, en outre, que sur Mme de Noailles, en cette période qui suit l'article du 4 juillet, les données manquent. On sait que des plants de pins vinrent à la Vallée-aux-Loups du parc de Méréville ; un billet de Chateaubriand du 26 juillet 1808 annonce qu'il part pour Méréville où il va faire « un assez long séjour»; et c'est à peu près tout ce qu'on sait. D'après Mme de Boigne2, cette liaison, qui dura encore longtemps, aurait commencé à se refroidir au voyage d'Espagne.
(2) 1, 303. ↩
Bref, cloîtré3, il se consume si bien d'ennui, et, par moments, de travail excessif, qu'il en tombe « tout à fait malade » dans l'été de 1808, et qu'il lui faut revenir à Paris pour s'y faire soigner. Maladie longue et douloureuse, sans doute quelque fièvre bilieuse, qui lui laisse la figure « fort jaune », puisque Girodet, qui fait, vers cette époque, son portrait « si ressemblant4 » le peint ainsi, tel qu'il est, le teint sombre et brouillé, la mine dégoûtée.
(3) « « Depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. » (O.-T., 1, 2.) ↩
(4) Cahier rouge, p. 49. ↩
Puis, convalescent, il retourne à la Vallée, qu'on embellit de quelques arbres nouveaux et d'un portique à deux colonnes, et on achève les Martyrs.
C'est encore, malgré tout, sa vraie et seule ressource, ce travail des Martyrs, avec les réunions d'amis et d'admirateurs que cela occasionne à la Vallée, le dimanche de préférence.
Réunions alors toutes littéraires1, semble-t-il, où l'on convie les amis, Joubert, Fontanes, Pasquier, Mme de Vintimille, Clausel, Frisell, peut-être encore Guéneau, peut-être les Las Cases2, connaissances plus récentes, à s'entendre lire la Druidesse; où l'on admire, conseille, discute, comme de savoir s'il faut que Velléda devienne ou ne devienne pas coupable3.
(1) Ce n'est qu'après 1809 qu'il se forme un cercle politique à la Vallée. (CHÂTENAY, II, 84.) ↩
(2) Chateaubriand à Mlle de Las Cases, 26 juillet 1808. Cahier rouge, p. 52. - Quant à Molé, il est passé préfet de la Côte-d'Or. ↩
(3) Mme DE CHASTENAY, II, 76, et SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 40. ↩
On recherche le clergé, par ancienne affinité, et parce qu'on espère assurer de ce côté le succès des Martyrs :
C'est dans le clergé surtout qu'il faut chercher des convives, écrit Mme de Chateaubriand à Clausel, chargé des invitations ; n'oubliez pas la visite à l'abbé de Boulogne et à l'évêque d'Alais4.
(4) Dans PAULHES, Chateaubriand, p. 427. ↩
Puis les Martyrs se terminent, et il s'agit de les publier. Fontanes craint les allusions :
Point de petites allusions, dit-il à Chateaubriand, quand on écrit pour l'immortalité. Ce serait encore l'affaire du Mercure. Il ne faut pas agacer les dents du lion5.
(5) VILLEMAIN, p. 163. ↩
Il s'agit de se mettre en règle avec la police, et naturellement de faire le moins de concessions possible. C'est délicat; l'ouvrage, depuis longtemps attendu du public, bien sûr de faire grand bruit, venant d'une telle plume, est guetté au ministère de la Police. Comme il y a de grosses responsabilités à encourir, c'est Fouché en personne qui prend l'affaire en main et la mène par-dessus les subalternes. Evidemment, c'est avec son consentement qu'à la fin de 1808 Chateaubriand quitte la Vallée et vient s'établir à Paris pour surveiller l'impression et la publication de son ouvrage.
Mais écoutons Mme de Chastenay, bien informée des choses de la Police générale par ses relations avec Réal :
Quand il fut question de publier les Martyrs, Fouché envoya chercher M. de Chateaubriand, et, prenant avec lui ce ton de supériorité qu'il n'affectait pas sans le justifier souvent, il lui dit qu'il ne donnerait aucun censeur à cet ouvrage que le public dévorait d'avance ; il voulait s'en remettre à lui seul, mais il le priait de ne pas le compromettre lui-même à cause de son extrême confiance, et l'avertissait cependant que son édition serait saisie si l'Empereur y trouvait de quoi être offensé. Je crois qu'il y eut alors quelques insinuations au sujet d'une dédicace, mais elles ne furent pas accueillies. Les amis se rassemblèrent pour exercer eux-mêmes la censure préservatrice...1.
(1) CHASTENAY, II, 78. ↩
Il faut retenir l'allusion aux invites de Fouché. Mme de Chastenay les explique un peu plus loin :
Le talent de M. de Chateaubriand fut toujours l'objet d'une rare prédilection pour l'Empereur qui ne perdit jamais le désir, ni l'espoir, d'en faire un ornement de son règne, et de passagères persécutions ne furent jamais de sa part que des traits de dépit.
On peut supposer ici que Fontanes devait contribuer à entretenir chez Napoléon ces sentiments et cette attente ; il dut toujours un peu espérer qu'il se ferait auprès du maître l'immense honneur de lui amener Chateaubriand ; c'est sans doute ce qui lui permit de conserver ouvertement ses relations avec son ami sans dommage pour son propre crédit.
Mais vraiment c'était un peu trop que demander maintenant la dédicace des Martyrs. On éluda l'offre, et avouons qu'il ne pouvait guère en être autrement. Fouché n'en fit rien paraître sur le moment, mais il est probable que ce refus eut sa part de conséquence dans ce qui suivit.
En attendant, après quelques difficultés inséparables de toute publication à cette époque, l'affaire se présenta bien d'abord, si bien qu'un jour de novembre 1808 Chateaubriand put adresser à Mme de Custine, qui servait d'intermédiaire entre ses deux amis, le ministre et l'écrivain, ce petit mot plein d'allégresse :
C'est pour le livre succès complet; point de censure, grandes louanges, honneurs, flatteries, tout à merveille. Le grand ami, un . homme divin ! A demain, chère1.
(1) Dans BARDOUX, Mme de Custine, p. 182. ↩
Il est à croire qu'alors Fouché, l' a homme divin , n'avait pas encore lu les Martyrs, et que les louanges s'adressaient à l'auteur et non à l'œuvre.
On se réunit donc en comité pour voir ce qu'il fallait retrancher. On fut très minutieux en ce qui concernait la personne de l'Empereur. On alla jusqu'à supprimer « le détail de l'origine de Dioclétien, parce qu'il était le fils d'un greffier2 i. On s'était souvenu que, dans des plaisanteries et des chansons d'émigrés, l'Empereur était quelquefois nommé le fils du greffier du tribunal d'Ajaccio3. C'était pousser assez loin le scrupule et la précaution.
(2) CHASTENAY, II, 82. ↩
(3) Cet huissier d'Ajaccio apparaîtra d'ailleurs, ou reparaîtra, dans Buonaparte et les Bourbons, et bien d'autres l'évoqueront après 1814. Cf. notamment un pamphlet de 1817, intitulé Seconde épître à l'abbé Sicard ↩
C'est sans doute à des préoccupations de ce genre qu'est due la modification du titre, opérée au dernier moment. L'ouvrage s'appelle encore, le 18 janvier 1809, d'après le bulletin de police que Fouché adresse à l'Empereur ce jour-là : les Martyrs de Dioclétien. On dut penser que ce titre accusait un peu trop la responsabilité de Dioclétien, et on le raccourcit en ne conservant que ces deux mots : les Martyrs. On ajouta par compensation ce sous-titre : ou le triomphe de la religion chrétienne.
Par contre, en ce qui concernait les sophistes i et les gens de ce bord, si l'on changea et retrancha, ce que j'ignore, il en resta, et suffisamment.
D'autre part, il y a de grandes traces de lassitude dans l'Adieu à la Muse qui ouvre le dernier livre. On sent qu'il a fallu pour terminer un véritable effort et que l'œuvre s'achève par volonté plus que que par goût :
O Muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures! J'aperçois les bornes de la course... C'en est fait, Muse, encore un moment, et pour toujours j'abandonne tes autels ! Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse...
Il a quarante ans, l'âge des débuts d'un La Fontaine ou d'un Rousseau ! Il continue cependant :
O Muse, je n'oublierai point tes leçons, je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans, la voix perd de sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth ; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie et m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge ; j'emploierai l'úge des regrets au tableau sévère de la vérité...
Cela n'est-il pas daté? N'est-ce pas l'article du Mercure qui, emportant les derniers espoirs, a clos pour toujours, semble-t-il, l'âge des illusions, et ouvert l'âge des regrets. L'âge des regrets, n'est-ce pas le temps où, s'apercevant qu'on ne peut décidément être acteur, on sent qu'il faudra se contenter d'être spectateur, et, si possible, juge, et, peut-être même, justicier? Il y a longtemps qu'il est fatigué des Lettres pures, toutes d'illusion, qui ne l'ont pas consolé. L'histoire est du moins plus près de l'action, et déjà, dans l'œuvre qu'il offre au public, n'a-t-il pas sans cesse, sous la fiction, visé et atteint le réel?
Mais que dis-je? Ne l'ai-je point déjà quitté, le doux pays du mensonge? Ah! les maux que Galerius a fait souffrir aux chrétiens ne sont pas de vaines fictions!
Qu'avait-il besoin de le dire? On le verra bien assez. Car ce n'est pas tout d'écrire et de publier, même quand on est Chateaubriand ; il faut assurer le succès !
Les concessions faites rendent l'interdiction difficile. Napoléon ne se déplaira pas trop en Dioclétien. Un jour, en mars 1812, il en dira quelque chose à Narbonne :
Ne vous y trompez pas; je suis un empereur romain; je suis de la meilleure race des Césars, celle qui fonde. Chateaubriand, dans je ne sais quel numéro du Mercure, m'a sourdement comparé à Tibère, qui ne remuait de Rome que pour aller à Caprée. Belle idée ! Trajan, Dioclétien, Aurélien, à la bonne heure; un de ces hommes nés d'eux-mêmes et qui soulevaient le monde...
- Et il continue assez longtemps, insistant sur cette ressemblance avec Dioclétien, et disant que, comme lui, dans un immense empire tout guerrier, il avait su maintenir toute-puissante l'autorité civile1.
(1) VILLEMAIN, Souvenirs contemporains, I, 177. ↩
Chateaubriand y a donc mis du sien, et, du reste, il le fait remarquer dans sa Préface :
Jai dans les dien se so meiles; et un ja plus rana guitartialité...
Peut-être que Fontanes eut mieux dit cela. Lui, souligne un peu gauchement; mais n'importe, du côté de l'Empereur, il est en règle, au moins autant qu'il est nécessaire.
C'est tout autour du Maitre, et au-dessous de lui, que vont gronder les colères implacables. La secte des a sophistes , si cruellement traitée, crie vengeance, et toute la coterie philosophique, encore si forte dans la critique, à l'Institut, dans la haute administration de l'Empire, se dresse furieusement contre l'œuvre et contre l'auteur.
Libre encore à Ginguené, à Chénier, à tel ou tel autre, de refuser de se reconnaître sous les traits trop précis de l'odieux Hiéroclès, qui pourtant les veut personnifier tous. Mais comment le tout-puissant ministre de la Police, Fouché, ex-oratorien, ex-massacreur, resté sous l'Empire, dans ses circulaires, dans ses discours et ses sentences, par le vocabulaire et la phraséologie, le parfait représentant du style jacobin, comment Fouché ne serait-il pas exposé à reconnaître, et beaucoup de gens avec lui, jusqu'à la laideur de ses traits physiques, dans l'image du favori de Galérius? Son regard fuyant et ses yeux ternes où passe par instant une flamme rapide, son pâle sourire énigmatique, ses rares cheveux incolores et raides, sa face tone, son teint blême, sa longue main nerveuse et rétractile, ses doigts en pattes d'araignée, tout ce type assez répulsif et si connu2 qu'il en est devenu légendaire, revit dans le Hiéroclès des Martyrs. Qu'on lise ce portrait :
(2) Cf. notamment SÉGUR, III, 405, et MADELIN, Fouché, 1, 379. ↩
On soupçonne Hiéroclès d'avoir été chrétien dans sa jeunesse; mais l'orgueil des lettres humaines ayant corrompu son esprit, il s'est jeté dans les sectes philosophiques. On ne reconnaît plus en lui les traces de sa religion première, si ce n'est à l'espèce de délire ou de rage où le plonge le seul nom du Dieu qu'il a quitté. Il a pris la langue hypocrite et les affectations de la fausse sagesse. Les mots de liberté, de vertu, de science et de progrès des lumières, de bonheur du genre humain sortent sans cesse de sa bouche ; mais ce Brutus est un bas courtisan..., cet apôtre de la tolérance est le plus intolérant des mortels, et cet adorateur de l'humanité est un sanglant persécuteur... Sa personne même semble repousser l'affection et la confiance : son front étroit et comprimé annonce l'obstination et l'esprit de système ; ses yeux faux ont quelque chose d'inquiet comme ceux d'une bête sauvage; son regard est à la fois timide et féroce; ses lèvres épaisses sont presque toujours entr'ouvertes par un sourire vif et cruel ; ses cheveux rares et inflexibles, qui pendent en désordre, semblent n'appartenir en rien à cette chevelure que Dieu jeta comme un voile sur les épaules du jeune homme et comme une couronne sur la tête du vieillard. Je ne sais quoi de cynique et de honteux respire dans tous les traits du sophiste : on voit que ses ignobles mains porteraient mal l'épée du soldat, mais qu'elles tiendraient aisément la plume de l'athée ou le fer du bourreau...
Voilà l'homme. Si complaisamment portraituré, ce proconsul d'Achaïe ressemble vraiment un peu trop à l'ex-proconsul de Lyon, personnage qu'on ne bravait pas impunément. Chateaubriand le savait. Mais si les avances de Fouché avaient pu le flatter, l'ébranler peut-être, il ne s'était pas décidé (et ici le sentiment de l'artiste avait parlé sans doute aussi haut que les rancunes de l'homme) à éteindre dans son livre cette flamme intérieure qui y circulait, et à baisser ce ton de vengeance qui, en satisfaisant ses colères, lui procurait la seule jouissance qu'il půt présentement goûter.
La question était de savoir quel effet cela ferait.
Justement, le malheur voulut que, pendant que se préparait cette laborieuse publication, d'autres événements se déroulaient sur un autre théâtre, desquels devait surgir une complication inattendue et tragique :
Vers le mois de..., dit Mme de Chateaubriand, nous apprîmes que notre cousin Armand de Chateaubriand avait été arrêté sur les côtes de Bretagne, et qu'il était depuis treize jours en prison à Paris; il revenait d'Angleterre chargé des dépêches des princes...1.
(1) Cahier rouge, p. 53. ↩
Le nom du mois est en blanc, mais Armand de Chateaubriand ayant été transféré à Paris le 28 janvier 1809, c'est donc treize jours plus tard, vers le 10 février, que Chateaubriand eut connaissance du danger couru par son cousin1.
1) O.-T., III, 20. - Cf. HERPIN, Armand de Chateaubriand, 1910. Armand était né le 15 mars, et François le 4 septembre 1768. ↩
On sait ce qui s'était passé. Armand de Chateaubriand était un de ces courriers qui servaient à mettre en communication les émigrés d'Angleterre avec les chouans de Normandie et de Bretagne, les premiers toujours remuants et infatigablement espérants, soutenus, encouragés, soudoyés par le gouvernement anglais, dont, consciemment ou non, ils servaient la politique ; les seconds, pour le moment désarmés ou à peu près, mais toujours disposés à reprendre la campagne pour peu que les circonstances s'y prêtassent et qu'on leur fournît des armes, de l'argent, des instructions, et un mot d'ordre.
Entre France et Angleterre, Jersey, nid de chouans, servait, depuis que les Anglais étaient maîtres de la mer, à la fois de relais et de base d'opérations. Là, le prince de Bouillon, gouverneur de l'île pour l'Angleterre et agent des Bourbons, centralisait les correspondances, organisait l'espionnage et le service des courriers. C'était là qu'arrivaient d'Angleterre les instructions de Puisaye, vieux courtisan et agitateur bureaucrate, dangereux surtout pour ceux qu'il employait ; et c'était de là aussi que partaient les exécuteurs de ses ordres.
Métier ingrat, missions obscures, horriblement périlleuses et pénibles ! Il faut plaindre de tout cœur les malheureux qui s'en chargeaient, accablés d'ordres, de contre-ordres, exposés à toutes les trahisons, à la merci d'intrigants qui, de l'abri où ils étaient, et mal renseignés, les jetaient sans scrupules aux pires dangers ! D'autres ensuite se faisaient honneur auprès des princes des minuscules résultats obtenus, y trouvant toujours de quoi fonder ces vastes et inlassables espérances dont s'alimentait la coutumière crédulité des émigrés.
Armand de Chateaubriand, étant né comme son cousin en 1768 (2), allait donc avoir comme lui, en cette année 1809, quarante et un ans. Émigrés, tous deux avaient servi ensemble sous les princes, et, lors de la débandade, s'étaient réfugiés à Jersey. Mais tandis que François passait de là à Londres, Armand restait à Jersey, fort misérable, et s'y mariait très modestement. On lira dans le livre de M. G. de Contades : Emigrés et Chouans, l'histoire de ses voyages et de ses missions, reconstituée d'après les papiers de Puisaye, restés au British Muséum. Rien de plus triste ! Rien qui inspire une plus profonde pitié !
Pour servir sa cause, et aussi pour vivre, l'infortuné s'offre dès 1794, et commence ses allées et venues, portant les correspondances, ou passant des émigrés d'Angleterre et de Jersey en France. A la paix d'Amiens, le gouvernement français exige qu'on l'éloigne de Jersey; la paix rompue, il y revient, et, toujours misérable, il offre de nouveau ses services. D'abord on n'en a pas besoin ; puis, le danger croissant, et les hommes sûrs se faisant plus rares, on l'appelle, en 1808.
Or, jamais ce métier, si périlleux, ne l'a été à ce degré. Depuis août 1806, le fonctionnement de l'agence de Jersey, dénoncé à Fouché par un espion de Hambourg, est connu et surveillé. En juin 1808, l'un des agents, le « colonel Prigent, homme de confiance de Puisaye, épié et traqué, est pris près de Dinan. Presque aussitôt passé indicateur et trahissant les siens, il renseigne Fouché et Réal ; et c'est là-dessus que Chateaubriand s'embarque à son tour à Jersey le 2ž septembre, déjà peut-être signalé et guetté. Juste à ce moment, l'on fait à Rennes le procès des trente-cinq accusés qu'a livrés Prigent, dont sept, parmi lesquels Prigent lui-même, que sa trahison n'a pas sauvé, sont condamnés à mort et exécutés quelques jours plus tard.
Cette fois, la mission d'Armand de Chateaubriand n'émane pas de Puisaye, mais de Larivière, autre agent des princes, ancien conventionnel fructidorisé, résidant depuis lors à Londres, homme d'esprit, collaborateur de Peltier. Il serait trop long d'en donner le détail. En gros, elle consiste à obtenir de personnes favorables aux Bourbons des renseignements sur l'état de l'esprit public et sur les chances actuelles d'une restauration ; puis d'autres renseignements, aussi complets que possible, sur la situation militaire de Brest, en vue d'un coup de main éventuel,