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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § II. - la foi dans sa vie intime

§ II. - la foi dans sa vie intime

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 32 min de lecture · p. 379–405 · chapitre 29 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il ne faut donc pas s'étonner que sa religion soit mêlée à sa vie intime, qu'elle la soutienne et la console toujours, qu'elle la pénètre et la sanctifie, à de certaines heures, parmi les orages de la jeunesse, et d'une manière permanente, la saison des orages passée, dans le calme de ses passions et la sérénité de son âge.

Esprit inquiet, imagination tourmentée, avec une vive tendance à voir les défauts de tout ce qui est défectueux et la vanité de tout ce qui est vain, incapable de trouver son bonheur dans les choses qui passent et d'y borner son rêve, il avait peu de goût à vivre. L'existence lui paraissait méprisable, et sa mélancolie le poussait à regretter de l'avoir connue et à envier le bonheur de ceux qui « arrivent à la mort sans avoir senti la vie ».

Heureusement l'Évangile était là, qui donnait un sens à ce qui lui paraissait inexplicable, et, en faisant de cette terre un simple lieu d'épreuve, l'aidait à en supporter les déceptions et les douleurs, sans excepter « cet inexorable ennui » qui, d'après Bossuet, « fait le fond de la vie humaine », et dont nul, sans doute, n'a porté plus péniblement le fardeau.

Lui aussi il avait fait des rêves dans certains jours brillants de sa jeunesse. Mais toutes les réalités l'avaient fui, ou il les avait trouvées trompeuses : rien n'avait pu le satisfaire. Encore dans la force de l'âge, au temps de son ambassade à Londres, regardant en arrière vers les années écoulées, il écrivait à Mme Récamier : « J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis donnée1. »

1. 9 avril 1822, Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M=° Récamier, t. 1, p. 389. ↩

Aussi s'écriait-il, à la même époque, qu'il ne voudrait pas recommencer à vivre. Près de vingt ans plus tard, revenant sur cette pensée, il écrivait : « J'ai entrevu ce matin une dame, fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas revivre. Tout ce qu'il y a de distingué dans le monde dit cela1!.i

1. A Mme Récamier, en 1841. ↩

Il serait allé plus loin lui-même, on l'a vu, s'il avait suivi son penchant, si la Foi ne lui avait donné la solution de l'énigme cruelle que son désenchantement universel voyait dans l'existence.

La gloire même, qu'est-ce que la gloire? « Je ne sache pas dans l'univers une renommée qui me tente ; fallût-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue2? »

2. Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 207. ↩

Il a désiré pourtant les succès littéraires. Mais il n'y a pas trouvé le bonheur qu'il en avait espéré. Sa foi seule l'a soutenu dans cette déception comme dans les autres. S'il y a un plaisir que lui ait donné toujours la célébrité de ses ouvrages, c'est la pensée du bien qu'il avait pu faire aux âmes. Pendant les cent jours, il voyageait en Belgique. Son nom l'y avait depuis longtemps précédé. On voyait en lui l'auteur du Génie du Christianisme; on lui parlait des pensées bienfaisantes, qu'il avait réveillées dans les cœurs, et son passage était annoncé, dans les villes catholiques, comme celui d'un missionnaire, dont la parole avait fortifié ou guéri bien des esprits hésitants ou malades. Cette réputation le charmait : « C'est le seul souvenir agréable de moi que je conserve, » écrivait-il plus tard dans ses Mémoires ; « je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée3. »

3. Ibid., t. III, p. 454. La même idée est exprimée, t. II, p. 273. ↩

Les idées chrétiennes le consolèrent aussi dans les tristesses qui lui vinrent de toutes les tombes, ouvertes près de lui dans sa longue carrière. Car il n'était pas de ces esprits frivoles qu'un peu de fumée étourdit, fumée de plaisir ou fumée de gloire, et qui semblent ne pas s'apercevoir que nous formons ici-bas une sorte de procession funèbre : on chante en avançant, mais on avance, et les premiers rangs roulent sans cesse dans le gouffre, qui attend et appelle les autres. Chateaubriand était frappé de l'idée de la mort; elle lui revenait souvent.

Songe-t-il, après bien des années, à Mme de Beaumont? C'est pour se rappeler d'abord qu'il l'a connue un instant, quand déjà elle était à la veille de mourir1. Il revoit, par la pensée, une foule d'amis qui ne sont plus, et il s'arrête à considérer cette preuve lamentable de la brièveté de nos jours, ce douloureux témoignage de notre néant. Son souvenir le ramène-t-il vers le château de Fervacques, où habita quelque temps la trop séduisante « marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang ? » C'est pour se dire que le château était à peine meublé, quand la châtelaine dut lui dire adieu, et qu'après l'avoir vue elle-même « plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie », il a « entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle » dans la noble demeure, témoin de tant de fêtes et de plaisirs1.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 241. ↩

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 277. ↩

Tout finit et tout finit vite ; nous passons comme des ombres : « Tous, tant que nous sommes, nous n'avons à nous que la minute présente ; celle qui la suit est à Dieu ; il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l'ami que l'on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d'hommes n'ont jamais remonté l'escalier qu'ils avaient descendu2 ! »

2. Ibid., t. II, p. 70. ↩

Ces tristes réflexions, si vraies pourtant, décolorent la vie et la désenchantent. La Religion seule peut en adoucir l'amertume, en nous apprenant que ce qui a l'air de finir en réalité se transforme, et que cette vie éphémère est suivie d'une vie meilleure, qui la continue et qui est sans limites.

Chateaubriand trouvait dans cette pensée la consolation qu'elle contient. Il songeait volontiers, je l'ai dit, à l'autre monde : c'est là qu'il comptait rejoindre ceux de ses amis qu'il voyait disparaître, là qu'il se promettait « d'attendre » ceux qu'il devait quitter à son tour, et c'était un baume pour les blessures de son cœur que cette ineffable espérance ! Le corps de Lucile, sa sœur, morte subitement loin de lui, a beau reposer inconnu dans la fosse commune, « Dieu a bien su », dit-il, « reconnaître ma sœur », et entre elle et moi les relations ne sont pas brisées ; « elle prie pour moi le Rédempteur; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes, parmi lesquelles les siennes sont confondues3. »

3. Ibid., t. II, p. 481, ↩

En aucun temps, depuis sa conversion, il n'a oublié ce doux commerce de prières entre les morts et ceux des vivants qu'ils ont aimés. Il écrivait de Jérusalem, en 1806 :

« Nous arrivâmes à midi vingt-deux minutes au monastère des Pères latins... Les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants, et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François et de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in dolore1. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi. »

1. Tu enfanteras dans la douleur. Il cite de mémoire, quoique très exactement pour le fond. Voici le texte littéral de la Vulgate : In dolore paries filios (Gen., III, 16). ↩

Plus d'un quart de siècle après, en 1833, passant dans un village d'Allemagne, il entrait dans l'église, et aussitôt, comme si telle était sa filiale et pieuse habitude, il y priait à genoux « pour le repos de l'âme de sa mère : servitudes d'immortalité imposées aux âmes chrétiennes dans leur mutuelle tendresse2 ».

2. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 116. ↩

En revanche, il appelait l'amour de sa mère à son aide dans l'amertume de ses afflictions et surtout dans celle de ses craintes en face de la justice de Dieu.

Pour lui, la prière se liait naturellement à la pensée de la mort. S'il s'excusait de ne pouvoir assister au convoi funèbre d'un ami, il disait chrétiennement qu'il regrettait de ne pouvoir aller « prier » sur sa tombe1.

1. Lettre à M. Walsh, 1ᵉʳ juin 1843 (Revue des autographes, novembre 1889, n° 39). ↩

On sait que le duc Mathieu de Montmorency, qu'il avait remplacé aux affaires étrangères, était, comme lui, l'ami très dévoué et très cher de Mᵐᵉ Récamier. Le duc mourut subitement, en 1827. Mme Récamier en éprouva un vif chagrin, et c'est elle sans doute qui demanda à l'ami qui restait de composer pour elle une prière, à l'occasion de l'ami qui n'était plus. Toujours est-il qu'on a retrouvé cette prière dans ses papiers, avec ce titre : Pour la perte d'une personne qui nous était chère.

Chateaubriand donne une portée générale à cette pieuse lamentation. S'il pense à Mathieu de Montmorency, on sent aussi qu'il pense à lui-même et à celle qui doit répéter ses paroles. C'est pour lui le gémissement des séparations redoutées, autant que celui des séparations déjà souffertes2.

2. On suit ici la tradition, en admettant que cette prière a été composée pour Me Récamier. Mais il est permis de croire que Chateaubriand l'a écrite plutôt à Rome, en 1803, à l'occasion de la mort de Mme de Beaumont. Certains détails s'expliquent bien mieux, dans cette hypothèse, particulièrement celui-ci : « Vous avez vu que j'avais embarqué mon cœur, etc. i De plus, j'ai étudié le manuscrit avec M. Pailhès, qui le possède. L'écriture nous a semblé à tous les deux se rapporter plutôt à la première époque. Enfin, que Chateaubriand ait donné à Mme Récamier une page qu'il aurait eue déjà depuis longtemps en manuscrit et qu'il aurait écrite pour une autre circonstance, c'est un fait qui n'a rien d'extraordinaire et qui n'est pas chez lui-même sans précédent. Une pièce, qui figure parmi ses œuvres poétiques et qu'il avait composée dans sa jeunesse, durant son exil, a bien été recopiée plus tard de sa main et envoyée à une personne, à qui il l'appliquait, et qui l'a conservée précieusement. J'ai vu ce manuscrit et je l'ai comparé avec la pièce imprimée. Il y a quelques divergences; c'est une édition revue et augmentée. - Si, en réalité, c'est la mort de Mme de Beaumont qui a inspiré à Chateaubriand la prière que nous citons, cette prière n'en est que plus touchante et n'en témoigne que mieux en faveur des sentiments religieux de l'auteur. ↩

Voici cette page :

« J'ai senti que mon âme s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est formé un grand vide et que la créature qui remplissait mes jours a passé.

« Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous enlevé (celui ou) celle qui m'était si chère?

« Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a point connu les brisements du cœur et les défaillances de l'âme? Que vous ai-je fait, ô Seigneur! pour me traiter ainsi? Notre amitié, nos entretiens, l'échange mutuel de nos cœurs n'étaient-ils pas pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur un vermisseau? O mon Dieu, pardonnez à ma douleur insensée ! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au Créateur? Votre colère s'est animée en me voyant épris d'une poussière périssable; vous avez vu que j'avais embarqué mon cœur sur les flots, que les flots, en s'écoulant, le déposeraient au fond de l'abîme.

« Etre éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez qu'on s'attache à vous ; vous seul comblez les insatiables désirs de l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus d'inquiétude, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance infinie. En vous contemplant, ô beauté divine, on sent avec transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos traits divins.

« Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein l'ami vertueux que j'ai perdu ! Je l'aimerai de nouveau pour vous et en vous, et mon âme entière, en se donnant, se retrouvera unie à celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre éternité1. »

1. Dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mm° Récamier, t. II, p. 210-211. ↩

Voilà encore cette pensée de l'éternel rendez-vous, qui lui était si chère, cette attente d'une vie plus durable et plus heureuse, où l'on jouit de nouveau et pour toujours de la compagnie de ceux qu'on aime.

Il se plaisait à lever les yeux vers le ciel; Dieu l'occupait. Même en voyage, quand sa vie échappait à l'indiscrétion de tous les regards, il se glissait dans les églises et priait, caché au milieu de la foule. En 1833, il s'était arrêté, en passant, à Waldmünchen, quand, la nuit étant venue, il entendit tinter la prière du soir. Aussitôt il « hâta son dîner » pour s'y rendre. L'église était plongée dans l'ombre ; point de lumières. Seulement on entendait des voix de femmes murmurer le chapelet, auquel succédèrent les litanies de la Vierge. Cette humble prière, dite dans l'obscurité sur une terre étrangère, lui rasséréna le cœur. « Les ora pro nobis », dit-il, « psalmodiés en allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon oreille comme le mot répété espérance, espérance, espérance! Nous sommes sortis pêle-mêle ; je suis allé me coucher avec l'espérance1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 15. ↩

Une autre fois, dans le cours du même voyage, il parle encore du chapelet, récité dans l'église en commun après le chute du jour; et, s'il n'y assiste pas, c'est à cause de l'extrême fatigue où il se trouve; il y serait sans cette excuse2.

2. Ibid., t. V, p. 538. ↩

Nous savons d'ailleurs que, lorsqu'il habitait l'infirmerie de Marie-Thérèse, que Mme de Chateaubriand avait fondée avec son concours, il ne manquait pas, matin et soir, d'aller prier dans la petite chapelle contiguë à son alcôve. Le renseignement est d'un témoin, son compatriote et son protégé, qui l'a connu et fréquenté alors3.

3. Voir le Grand Bey, Saint-Malo, 1850, p. 484. ↩

A cette époque, le dîner fini, s'il n'y avait pas d'invités, Me de Chateaubriand faisait une lecture pieuse ; elle lisait une vie de saint, et il l'écoutait4.

4. Cf. Pailhès, Mᵐᵉ de Chateaubriand, p. 278-279. ↩

Il assistait fidèlement aux offices de l'Eglise. Dans une lettre intime, qui remonte au temps de l'Empire, Me de Chateaubriand écrit à un ami qu'elle est seule à ce moment, le chat étant allé à la messe. Le chat, c'était le sobriquet familier dont elle désignait son mari. Or ce jour-là n'était pas un dimanche. C'est une preuve que, même alors, malgré les tentations troublantes auxquelles l'exposaient sa nature et son âge, Chateaubriand ne se contentait pas de fréquenter l'église, quand une obligation rigoureuse l'y appelait; il croyait devoir aller, sur ce point, au-delà des strictes exigences de son devoir.

En 1829, ambassadeur à Rome, il prend part à la cérémonie des Cendres chez des religieux, et, s'il en parle à Me Récamier, c'est en passant, comme d'une chose toute naturelle, et seulement pour lui communiquer les réflexions qu'il a faites sur les rêves ambitieux du pouvoir, au chant monotone de ces moines, cachés loin des yeux du monde dans le paisible silence de leur solitude1.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. V, p. 95-96. ↩

Il était exactement fidèle aux austérités que l'Eglise impose. Nous le voyons par la correspondance la plus reculée de Mme de Chateaubriand, qui, écrivant à des amis, leurs voisins, un vendredi, les prie de venir faire maigre avec eux, en famille.

Plus tard, dans la dernière partie de sa vie, il poussa le respect de ces lois au-delà même de ce que lui demandait sa conscience et parfois de ce que lui permettait sa santé.

On va en juger par cette lettre de Victor de Laprade, que le destinataire a bien voulu nous communiquer. Victor de Laprade écrivait à M. E. Biré, le 12 août 1870, à propos de Chateaubriand :

« A ceux qui veulent douter de sa ferme foi chrétienne, vous pouvez raconter ce détail que je tiens d'une dame protestante, qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où il est mort, rue du Bac, n° 128. Mme Molh (la femme de Jules Molh, le célèbre orientaliste) était très liée avec Mme de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent près de sa voisine de la peine qu'elle avait à empêcher son mari de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du carême et des autres temps de jeûne et d'abstinence. Chateaubriand avait alors atteint l'âge où l'Eglise nous en dispense et sa santé se trouvait fort mal de ces austérités; il les pratiquait néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes les supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci n'était pas fait pour le monde et pour la pose, comme on dirait aujourd'hui ; Mme de Chateaubriand et sa confidente en étaient seules témoins, et je suis peut-être le seul qui le sache aujourd'hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de l'auteur du Génie du Christianisme.

« Je me laissealler volontiers à ces racontages de vieux, mais c'est ainsi que les traditions se conservent. J'ai connu tout un monde évanoui. Il n'y a plus guère de gens qui aient vu Chateaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l'Académie française qui ayons vu le salon de Mme Récamier : M. le duc de Noailles et moi. En dehors de l'Académie, je ne connais plus que Mme Lenormantet Me Mohl, qui aient vécu dans ces illustres intimités. »

Aujourd'hui, ces derniers témoins ont disparu à leur tour. Mais les divers témoignages qu'ils ont rendus à Chateaubriand demeurent, et il est remarquable que tous les quatre, vieux survivants de son époque, ont parlé et, pour ainsi dire, déposé en sa faveur.

Auditeur assidu des conférences de Notre-Dame, nous le voyons demander au P. de Ravignan, à la fin de la station de 1838, un entretien particulier1. Etait-ce pour déposer aux pieds de l'austère religieux l'humble aveu de ses fautes? C'est son secret et celui de Dieu. Mais on disait alors, comme on l'avait dil auparavant et comme on continua à le dire depuis, qu'il ne pratiquait pas la confession. Que faut-il en croire ? Serait-il coupable de cette inconséquence?

1. Ponlevoy, Vie du R. P. Xavier de Ravignan, t. I, p. 197. ↩

On raconte qu'elle fut commise assez longtemps par un catholique éminent de notre siècle, croyant décidé, ardent, impétueux, Garcia Moreno. Il avait trente-trois ans et était à Paris pour des études scientifiques, quand un jour qu'il défendait, avec une vivacité pleine d'amour, la véritédes enseignements de l'Eglise, un de ses amis l'interrompit en s'écriant: « Tout cela est fort bien. Seulement pourriez-vous me dire, mon cher prédicateur, depuis combien de temps vous ne vous êtes pas confessé ? »

L'argument touchait juste ; il ouvrit les yeux à Garcia Moreno : « Votre objection est excellente », répondit-il, « mais contre l'avocat, non contre la cause ; et demain, je vous en avertis, elle ne vaudra pas plus contre l'un que contre l'autre.» Et, en effet, le soir même il allait voir un prêtre et reprenait ses pratiques de piété qu'il n'abandonna plus.

Aurait-on pu faire un semblable reproche à Chateaubriand? On s'est posé la question. Quoiqu'il ait écrit dans ses Mémoires, lors de son voyaye en Allemagne, en 1833, que pour sentir une âme compatir à la sienne et le traiter comme un frère, il n'avait qu'à s'agenouiller dans un confessionnal, aux pieds d'un prêtre, c'est un sujet où une certaine réserve naturelle ne lui a guère permis de s'expliquer. Il y a des âmes pour qui la religion a aussi sa pudeur.

Pourtant une circonstance imprévue le fit un jour sortir de son silence. C'est un épisode significatif, et encore assez peu connu, qui a été raconté incidemment dans un livre sur le baron Gaston de Flotte1 :

1. Le Baron Gaston de Flolle, par M. G. de Ceinmar (vicomte de Carné), Marseille, typographie Bernard et Durbec, 1885. ↩

« Le philosophe Jouffroy venait de mourir; M. Lafaye - alors professeur au lycée de Marseille, mort depuis en bon chrétien, doyen de la Faculté des Lettres d'Aix - dit à ce propos à ses élèves : « Jouffroy, le sceptique, a appelé un confesseur, et personne ne peut nommer celui de l'auteur du Génie du Christianisme. » Ces paroles, au moins imprudentes, firent du bruit, et M. Lafaye, craignant d'être destitué, supplia M. de Flotte d'écrire à Chateaubriand d'intercéder pour lui auprès de M. Cousin. Chateaubriand répondit :

« Grâce à Dieu, Monsieur, je n'ai ni ne peux avoir aucun crédit auprès du gouvernement actuel. Lorsque j'ai possédé quelque pouvoir politique, je ne me souviens pas de l'avoir jamais employé qu'au profit des personnes qui pouvaient être opprimées. M. Lafaye ne m'a point du tout offensé ; mais, s'il était inquiété à cause de moi, je prierais qu'on le laissât tranquille. Je ne m'occupe plus de ce qui se passe dans la société. Mon rôle est fini, Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera, j'espère, à cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. C'est M. l'abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup de jours, on doit s'accuser de beaucoup de fautes. »

On était alors en 1842; Chateaubriand avait soixante-quatorze ans, et l'on sait qu'il devait en vivre près de quatre-vingts. Il est facile de remarquer, dans cette page, la pointe d'ironie dont il usait volontiers quand il parlait de ses sentiments religieux, à une époque où la Religion rencontrait si peu de faveur auprès des beaux esprits.

§ III. - mort chrétienne

Eh ! Que lui importait en vérité ce que des gens frivoles pouvaient penser de ses croyances ? Il plaignait leur légèreté, et il avait pitié de leur aveuglement, voilà tout! Pour lui, si attiré qu'il fût à certains moments par les choses de la terre, il ne comprenait pas qu'on pût y borner ses désirs. Et puis il considérait combien vite elles finissent : tout se brise dans nos mains, tout se ternit et passe en quelques heures : le plaisir, la beauté, la jeunesse. Pourquoi donc se renfermer dans les préoccupations de cette vie éphémère? La sagesse est de songer à l'autre, qui est seule durable.

Et ainsi averti par la fragilité de tout ce qui trappe les yeux ici-bas, volontiers il aurait dit ce que disait Chênedollé sur le tombeau de la gracieuse et infortunée Lucile, qui avait emporté en mourant toutes ses espérances : « Ecrions-nous avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien! et demandons à Dieu la grâce d'une bonne mort ! »

Il a pensé souvent à sa mort, l'image lui en était familière. Il écrivait en 1822 : « Presque toutes les personnes dont j'ai parlé dans ces Mémoires ont disparu : c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour inscrire mon nom au livre des absents... Je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent au bord d'une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râclement de ces cordes, ensuite j'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil1. »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 154. ↩

Il n'oubliait donc pas sa dernière heure, et il s'en souvint davantage, et avec plus d'efficacité, à mesure que, en se calmant, son imagination se débarrassa des séduisants fantômes qui l'avaient trop souvent occupée. Pour tout dire, il se prépara à mourir, et longtemps d'avance. On va le voir dans une lettre intime, qui n'a pas encore été publiée2. Nous la recommandons à l'attention particulière du lecteur. Elle jette un jour éclatant sur les sentiments chrétiens de celui qui l'a écrite; tout esprit impartial en sera sans doute frappé. C'est à son vieil ami, M. Clausel de Coussergues, que Chateaubriand l'adressait :

2. Je la dois à l'obligeance de M. l'abbé Pailhès, qui a déjà donné au public et qui possède encore bien des manuscrits intéressants sur Chateaubriand et son entourage. ↩

« Paris, 26 novembre 1841.

« Ce que c'est que de vieillir et de souffrir, mon très cher ami. La protestation de votre ancienne amitié est très lisible; moi, je pourrai signer peine au bas de la mienne le nom d'un homme qui vous sera dévoué jusqu'à son dernier soupir ; et c'est à Hyacinthe que je dicte le reste. La goutte et les années m'ont saisi les mains, et je puis à peine marcher. Ah ! si je pouvais du moins aller vous voir dans vos montagnes, avec quelle ardeur et quelle foi je prierais dans la sainte chapelle du trappiste. Je n'ai plus mes ouvrages ; je ne m'occupe plus de rien, sinon de mourir bientôt. Le voyage a été très long, et je suis las. Quant à la politique, je ne m'en occupe plus. Vous savez que je ne crois plus que dans la religion. Jésus-Christ est désormais mon unique et seul maître.

« Adieu, mon cher ami; je finis cette lettre presque en pleurant ; mais les chrétiens ne se quittent que pour se retrouver.

« Votre vieil ami,

Chateaubriand

Ainsi il ne s'occupe plus que de mourir ; la Religion seule l'intéresse; Jésus-Christ est désormais son seul maître.

Et ses paroles ne sont pas pour la foule qui n'était pas destinée à les connaître et qui ne les a pas connues jusqu'ici ; c'est loin de toute oreille indiscrète, c'est à un de ses plus vieux amis qu'il ouvre ainsi son cœur.

Il avait encore alors sept ans à vivre1. Atteint, on vient de le voir, par la goutte, il s'aidait à supporter ses vives douleurs par la pensée de Celui qui frappe et console : les douleurs ont beau paraître sans fin, elles ne sont que d'un jour au prix de l'Eternité qui les efface. « Je suis bien vieux », écrivait-il le 23 septembre 1843, « je souffre beaucoup, je m'en vais..... Mais Dieu me reste et j'espère bientôt me reposer dans les bras de l'éternel Consolateur1. »

1. L'auteur de Chateaubriand et son groupe, un peu gêné dans sa thèse par la mort chrétienne du grand écrivain, après avoir rappelé qu'il est mort le 4 juillet 1848, ajoute (II, p. 397) qu' « il était depuis trois ou quatre ans dans un état d'affaissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés. Il ne s'intéressait à rien, ne causait plus, répondait à peine par un oui tout court. » Or ceci est contredit par des témoins bien placés pour le savoir ; on entendra l'un d'eux un peu plus tard. Voici le sentiment de M. Bardoux sur ce point : « La vieillesse, pas plus que la maladie, n'avait pu mordre sur ce génie robuste ; il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. » Chateaubriand, Paris, 1897, p. 62. De plus, Sainte-Beuve lui-même, vingt-cinq pages plus loin (422-423), oublie tout à coup que Chateaubriand ne répondait que par un oui tout court, et il rapporte une longue conversation, très authentique d'ailleurs, entre M. de Marcellus et lui, tenue en 1846. Enfin il ne connaissait pas naturellement la lettre que nous venons de citer, et cette lettre prouve avec évidence que, plusieurs années avant l'époque qu'il assigne au prétendu affaiblissement de ses facultés, Chateaubriand était exactement, en religion, tel qu'il s'est montré à sa mort. ↩

1. Lettre à M. Collombet, publiée par le destinataire, dans son livre Chateaubriand, sa vie et ses écrits, Lyon, 1851, in-8°, p. 413. ↩

On peut dire que, de 1840 jusqu'à 1848, il a vécu « assis sur le bord de sa fosse », prêt à « descendre hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. »

C'est le mot qu'il écrivait en 1841, dans ses Mémoires, c'est même le dernier de ses Mémoires. Il le répétait quelques années plus tard à M. de Marcellus. Evidemment il l'aimait : en arrivant près du moment suprême, il éprouvait une consolation, faite de confiance, à s'appuyer sur la Croix pour entrer dans le mystère de l'autre vie. Chrétien, il appelait la mort une « délivrance», et son âme, rassurée par sa foi et son repentir, la regardait approcher peu à peu sans crainte comme sans regrets.

« Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre ; venez voir mourir le fidèle. Cet homme n'est plus l'homme du monde, il n'appartient plus à son pays ; toutes ses relations avec la société cessent. Pour lui le calcul par le temps finit, et il ne date plus que de la grande ère de l'éternité. Un prêtre assis à son chevet le console. Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant de l'immortalité de son âme...

« Enfin, le moment suprême est arrivé, un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore ; la religion le balança dans le berceau de la vie ; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle ; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage... Il meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir : il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore, tant ce chrétien a passé avec douceur1. »

1. Le Génie du Christianisme, Iʳᵉ partie, liv. I, chap. xi. ↩

Si tout chrétien ne meurt pas de cette mort idéale, c'est ainsi du moins que Chateaubriand est mort lui-même : il avait tracé d'avance, dans ses traits principaux, le tableau consolant de sa fin.

C'est le dimanche, 2 juillet, qu'on lui donna les derniers sacrements. Il reçut le viatique « non seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment de foi et d'humilité1 ».

1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mᵐᵉ Récamier. Il ne faut pas oublier que Mme Récamier assista à ses derniers moments. ↩

Le lendemain, craignant d'avoir laissé échapper, dans ses nombreux ouvrages, quelques assertions que sa conscience aurait regrettées, s'il en avait eu le souvenir, il voulut les effacer par une rétractation suprême, et il dicta à son neveu le billet que voici :

« Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »

« Paris, le 3 juillet 1848.

« Signé, pour mon oncle François de Chateaubriand dont la main n'a pu signer et pour me conformer à la volonté qu'il m'a exprimée,

Geoffroy Louis de CHATEAUBRIAND2. »

2. Cette pièce a été communiquée par le signataire au R. P. Ponlevoy, qui l'a reproduite dans la Vie du R. P. de Ravignan, t. I, chap. XIV, p. 421-422. ↩

Quand cette déclaration fut écrite, le malade se la fit répéter ; puis il voulut la lire lui-même de ses yeux, et alors, tranquille, l'âme en paix, sentant qu'il se détachait définitivement de la vie, comme un fruit mûr qui va tomber de l'arbre, il attendit la mort...

Le lendemain, le Journal des Débats publiait, en tête de ses colonnes, la lettre suivante :

« Paris, le 4 juillet 1848.

Monsieur

« La France vient de perdre l'un de ses plus nobles « enfants.

« M. de Chateaubriand est mort ce matin à huit heures un quart. Nous avons recueilli son dernier soupir. Il l'a rendu en pleine connaissance. Une intelligence aussi belle devait dominer la mort et conserver, sous son étreinte, une visible liberté.

« La mort de Me de Chateaubriand, arrivée l'année dernière1, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit à l'instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une question de quelques mois. » La mort de M. Ballanche, qui ne suivit que de trop près, fut le dernier coup pour son illustre et ancien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne sembla plus descendre, mais se précipiter au tombeau.

1. Le 9 février 1847. ↩

« Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier, « embrassait encore la croix avec l'émotion d'une foi vive et d'une ferme confiance. Une des paroles qu'il répétait fréquemment dans ces dernières années, c'est que les problèmes sociaux, qui tourmentent les nations aujourd'hui, ne sauraient être résolus sans l'Evangile, sans l'âme du Christ dont les doctrines et les exemples ont maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le Sauveur du monde au point de vue social, et il se plaisait à le nommer son roi en même temps que son Dieu.

« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouillés aux pieds du lit de M. de Chateaubriand au moment où il expirait. C'est au milieu des prières et des larmes de cette nature que l'auteur du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les mains de Dieu.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

Deguerry

« Curé de Saint-Eustache1!. »

1. Journal des Débats, dans le numéro portant la date du 5 juillet 1848. ↩

Son directeur, son neveu, une religieuse et M: Récamier, voilà les témoins qui assistèrent à l'agonie de Chateaubriand2.

2. M Récamier était aveugle alors ; elle mourut l'année suivante (11 mai 1849). ↩

On se représente facilement la scène. Debout, parmi les autres assistants agenouillés, l'abbé Deguerry récita les sublimes prières que l'Eglise met dans la bouche de ses ministres au chevet des agonisants :

« Partez, âme chrétienne; quittez ce monde, et entrez dans l'autre, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, au nom des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres, au nom de tous les confesseurs et de tous les martyrs. «

C'est environné de ce cortège dont il avait chanté la gloire que l'Église présentait le mourant, son fils, au souverrain Juge :

« Souvenez-vous, Seigneur, souvenez-vous de vos miséricordes et pardonnez à son repentir. Purifiez dans son âme les souillures qu'y a mises la terrestre fragilité. Prenez en pitié les gémissements qu'il a fait monter vers vous et les larmes qu'il a répandues. »

Et les assistants, se mêlant à cette prière, dirent d'une voix pleine de larmes : « Qu'il en soit ainsi, Seigneur, qu'il en soit ainsi ! Amen ! »

Et s'adressant à celui qui allait mourir, le prêtre reprit : « C'est au Dieu tout-puissant, mon frère bien aimé, que je vous remets et vous confie, à Celui dont vous êtes la créature ; vous venez de Lui, vous retournez à Lui. Que le ciel s'ouvre devant vous et que la vérité vous apparaisse désormais à découvert dans son foyer éclatant et lumineux ! »

Et de nouveau les amis du mourant murmurèrent : « Ainsi soit-il! »

Alors, dans une supplication dernière, le représentant de l'Eglise prononça ces mots, qui durent faire tressaillir la conscience de Chateaubriand, s'ils parvinrent distinctement à son oreille :

« Seigneur Jésus-Christ, divin Sauveur du monde, nous vous recommandons l'âme de votre serviteur. Oubliez ses anciennes fautes, les enivrements où l'a jeté l'ardente folie de ses désirs ; car, s'il a péché, du moins il ne vous a jamais reniée, Trinité Sainte! il a cru toujours, et toujours fidèlement adoré. »

Et, pour le dernière fois, les assistants s'unirent aux paroles du prêtre en répondant : « Amen ! »

C'est au milieu de ces prières pleines d'espérance, de ce dialogue de l'immortalité, que les yeux du grand écrivain se fermèrent doucement, comme s'il s'endormait pour une heure, avant le réveil définitif et radieux¹.

1. Les prières des agonisants ont été seulement citées par fragments dans ce qui précède; elle sont en réalité beaucoup plus longues. Cependant le dernier paragraphe reproduit le texte tout entier. Il est d'une application frappante. - Douze ans après la mort de l'écrivain, Sainte-Beuve ayant publié son Chateaubriand, avec la note dont nous avons parlé, où il accusait l'abbé Daguerry d'avoir dit « des contre-vérités », à propos de la pleine connaissance du mourant et du coup profond qu'il avait reçu l'année précédente de la mort de sa femme, l'abbé Daguerry lui écrivit une lettre dont voici la partie principale :

« Paris, 15 juillet 1863.

Monsieur

« On vient de porter à ma connaissance un passage de l'une de vos dernières publications, que je n'ai pas lue, dans lequel vous niez, en outrageant ma personne et mon caractère, ce que le Journal des Débats inséra sous ma signature, au sujet de M. de Chateaubriand et à l'époque de sa mort.

« Ma réponse sera bien simple.

« Vous m'accorderez assurément qu'en fait de véracité je vous vaux, et vous m'accorderez ensuite que, dans la cause, vous ne me valez pas, puisque j'affirme comme témoin et que vous ne pouvez nier comme tel.

« Concluez, Monsieur.

« Il me serait facile de confirmer, si besoin était, par d'autres faits « et d'autres paroles, ceux et celles que vous attaquez, car vous

Une mort si chrétienne couronne dignement une telle vie, et elle l'éclaire. Depuis le jour où Chateaubriand revint à la Religion de sa mère et de son enfance, il n'a cessé de lui appartenir par l'esprit et par le cœur.

Jamais, à aucune époque, à aucune heure de sa vie, sans oublier les plus impétueuses, on n'a supris sur ses lèvres dans l'abandon de l'intimité, ni relevé dans les plus confidentiels de ses écrits une phrase ou seulement un mot qui fût une offense passagère à sa foi : réserve significative de la part d'un homme de caractère loyal mais difficile, éternel opposant dont le pessimisme voyait tout en noir et qui ne ménageait pas plus les institutions que les individus, même celles qu'il avait le plus ardemment servies. Son scepticisme universel n'exceptait que le Christianisme, mais il l'exceptait toujours, et avec une vigilance d'attention qui est frappante et tout à fait caractéristique.

Peu d'hommes célèbres ont rendu plus souvent hommage à leurs croyances dans le secret de leurs

saurez que j'ai eu la faveur insigne de l'intimité de M. et de Mme de Chateaubriand pendant quinze ans, m'asseyant à leur table au moins une fois par semaine. › Revue de Bretagne et de Vendée, 1863, septembre, p. 246. - Sainte-Beuve n'a jamais répondu à cette lettre, et, dans la nouvelle édition de son livre, il a reproduit le passage attaqué, sans y changer un mot, ni avertir le lecteur de la protestation qu'il avait provoquée. C'est une manière plus commode que consciencieuse de se tirer d'un mauvais pas.

épanchements, et aucun n'eut un sentiment plus profond de l'honneur, ni ne fut moins capable de jouer une comédie infâme, destinée à tromper ses amis aussi bien que le public, et qui aurait duré toute sa vie.

Sa volonté ne fut pas toujours aussi vigoureuse que ses convictions. Il en a fait bien des fois l'aveu, et il s'en est longuement repenti. Que celui qui est tout ensemble et sans faiblesse et sans miséricorde accable sa mémoire de ces souvenirs ! La vérité de sa foi n'en peut du moins recevoir aucune atteinte.

Il repose aujourd'hui à Saint-Malo. C'est lui-même qui a choisi sa tombe; il l'a placée sur les rivages où Dieu avait mis son berceau. Non loin des remparts s'élève un large rocher, que le flot environne à marée montante. C'est un îlot désolé; point de culture. Seule, l'herbe croît parmi des ruines. A la pointe extrême, du côté de la haute mer, sur une partie abrupte qui s'avance vers les flots, on aperçoit une modeste grille de fer qui entoure une lourde croix de granit, posée sur une dalle tumulaire à peine dégrossie. Aucune inscription; ni nom, ni date. C'est le tombeau de Chateaubriand.

C'est là que l'auteur du Génie du Chistianisme dort son dernier sommeil, seul sur la falaise déserte, en face de l'Océan sans limites.

Dans la saison des orages, quand les vagues se soulèvent en grondant, elles viennent battre de leur écume l roche où sont enfermées ses cendres, image des passions tumultueuses qui agitèrent son âme et tourmentèrent sa vie.

Mais, en dépit de leur colère impuissante, la croix reste debout sur sa pierre sépulcrale, comme elle le fut toujours dans son cœur1.

1. Dans la lettre qu'il adressa le 2 novembre 1831 au maire de Saint-Malo, a propos de sa sépulture, dont il régla lui-meme r'éclatante simplicité, il écrivait : « La croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffit à ma mémoire. » (Lettre publiée par le Soleil, le 10 août 1892.) ↩