Chapitre IV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« I. De sa foi en général : témoignages contemporains; aucune attaque contre la doctrine ; importance de cette réserve; déclarations formelles. - « II. Ce qu'il pense sur certains points : les simples dévotions, la vie religieuse, le Protestantisme, l'Ecriture Sainte, la Providence, l'autre vie.
§ I. - de sa foi en général
C'est un fait instructif, j'allais dire éloquent, que parmi les personnes qui ont conversé avec Chateaubriand, qui l'ont vu de près et entendu, les femmes comme les hommes, aucune n'ait recueilli, sur ses lèvres, un mot, fût-il dit en passant, dont la Foi ait droit de se plaindre. Sainte-Beuve aurait été trop heureux de prendre ainsi, comme à la dérobée, sa sincérité en défaut; mais la malignité de ses souvenirs s'y est appliquée en vain.
Le chevaleresque défenseur du Christianisme ne produisait pas autour de lui l'impression d'un homme qui ment à sa conscience ; au contraire ! Villemain, par exemple, l'a connu; il raconte même que, en 1834, il lui entendit lire un fragment de ses Mémoires chez Augustin Thierry1. Il entretenait des relations familières avec plusieurs de ceux qui fréquentaient eux-mêmes l'illustre écrivain; assurément ils ont eu bien des fois l'occasion, en sa présence, de s'exprimer avec liberté sur le compte de l'absent ; il a su ce qu'ils pensaient de ses sentiments religieux, après cette redoutable expérience de chaque jour, qui avait dû les mettre à l'épreuve si souvent, au hasard de la causerie et dans l'abandon de l'intimité.
1. La Tribune moderne : Chateaubriand, etc. (Paris, 1858, in-8°), p. 540. ↩
Or tout pénétrant qu'était leur esprit et le sien, si difficile qu'il fût d'en imposer à des témoins si clairvoyants et de leur donner le change, il n'a rien appris d'eux ni rien remarqué lui-même qui pût éveiller ses soupçons et lui inspirer des doutes. Il ne se porte pas garant de la religion profonde de Chateaubriand, dans les premières années qui suivirent sa conversion, c'est-à-dire à une époque où, n'étant pas en situation de le connaître personnellement, il n'a guère, pour le juger, que les éléments d'information dont nous disposons nous-mêmes. Encore pense-t-il qu'il ne joua alors aucune comédie de sentiments. Il se contente de croire par hypothèse que, durant cette période, sa foi fut plutôt superficielle et quelque peu mêlée; mais, pour le temps où il a pu le voir et l'entendre, il déclare qu'elle était bien au fond de son âme, et non pas seulement à la surface.
« l'out en supposant », dit-il, « au christianisme de l'auteur d'Atala plus d'imagination émue que de croyance sévère, tout en faisant une part à la passion humaine dans ses luttes contre l'esprit sceptique, on ne peut méconnaître combien l'âme de l'auteur s'était engagée dans sa cause. Les épreuves qui se succédèrent, les mécomptes de la vie, les afflictions de l'âge, fortifièrent cette empreinte. Ce qui avait été, non pas le rôle, mais la thèse sincère de M. de Chateaubriand devint la méditation de ses derniers jours1 »
1. Op. cit., p. 551. ↩
C'est l'hommage même que le duc de Noailles rendit, en pleine académie, à son illustre prédécesseur. Il « avait joui de son commerce » comme il s'exprimait, chez Mme Récamier; et devant ces écrivains, ces historiens, ces philosophes, qui l'avaient connu eux aussi, il disait hardiment, et sans être arrêté par la crainte de trouver un démenti dans leurs souvenirs : « L'idée religieuse, à laquelle il avait dû ses premières inspirations, fortifiait ses dernières pensées. Désabusé de tout ici-bas par tout ce qu'il y avait vu périr, la foi restait seule vivante dans son âme. Catholique entêté, disait-il quelquefois, il n'y a chrétien si croyant et homme si incrédule que moi. »
Ce dernier point, ce contraste, est à noter : il frappait tous les confidents de ses pensées. M. Charles Lenormand l'a écrit, et il fut certes bien placé pour le savoir ; ses paroles sont nettes et décisives ; les voici :
« Ceux qui ont étudié de près les sentiments de M. de Chateaubriand ont pu s'apercevoir qu'il y avait dans sa disposition religieuse quelque chose de naturel et de candide, qui contrastait avec les habitudes ordinaires de son caractère et de son esprit. C'est là un des signes les plus ordinaires de la religion1. »
1. M. de Chateaubriand et ses mémoires, 1850, dans Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 28¾. ↩
Et, en effet, c'est bien ainsi qu'il se montre dans le secret de sa correspondance et de ses Mémoires. Lui qui attaque, une fois ou l'autre, à peu près toutes les institutions, qui jette, à l'occasion, comme en se jouant, un mot de lassitude et de scepticisme à la face même des idoles, honorées en public de son encens, il ne s'oublie jamais à l'égard de la Religion. Sur ce sujet, comme sur les grandes idées de liberté et d'humanité, auxquelles il est resté aussi toujours fidèle, il ne lui échappe pas une seule phrase irrespectueuse, au cours de ces longues pages, écrites en des années et avec des dispositions d'esprit si différentes, et alors que les circonstances l'ont si souvent amené à parler de l'Eglise, de ses représentants et de ses amis, devenus plus d'une fois des adversaires, qu'il détestait et qu'il jugeait utile de combattre.
Ni l'occasion, ni les entraînements de la lutte, ni les froissements inévitables d'un amour-propre qui savait mal pardonner, rien n'a pu lui arracher contre les enseignements catholiques une page, une parole, une allusion.
C'est là un fait qui mérite d'être remarqué. Il touchait vivement, du reste, une femme de grand esprit et de profonde vertu. Après une lecture des Mémoires d'outre-tombe, quand ils parurent dans la Presse, Me Swetchine écrivait à propos de l'auteur : « Combien son mouvement religieux est vrai ! Jamais il ne le blesse, ni par inadvertance, ni par désir de bien dire1. »
1. Mᵐᵉ Schwetchine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloux, t. 1, p. 339. ↩
Non ! pas même par désir de bien dire! Il résiste à cette tentation délicate que le tour de son esprit et sa vanité d'écrivain devaient rendre pour lui si redoutable. Au milieu de ces traits qu'il lance de toutes parts, le Christianisme ne reçoit pas une blessure : la vénération garde l'auteur contre le pessimisme ombrageux de ses jugements et les malignités spirituelles de sa plume.
Elle fait plus : elle l'amène à excepter avec soin la Religion, chaque fois qu'il parle de ses illusions disparues, de ce détachement, de ce doute mélancolique à l'égard de toutes choses, qui furent pour son âme les fruits amers de la vie. Cette réserve est frappante.
En 1822, ambassadeur à Londres, il écrivait dans ses Mémoires : « Je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, I, p. 451. ↩
C'est le désenchantement universel; sa nature l'y portait, autant que l'expérience qu'il avait faite de tout ce qui charme les hommes et les séduit. Dans ce naufrage de ses rêves, au milieu de cette morne solitude où l'avaient laissé toutes ses espérances évanouies, la Religion seule était restée debout dans son âme, - pour parler son langage, - comme une colonne, dans les sables du désert, guide et salut des caravanes à qui elle indique par quel chemin elles retrouveront ce que leurs vœux appellent : l'aspect riant des plaines fertiles, l'animation des cités, le mouvement, la gaieté et la vie.
Un peu plus tard, il traçait son portrait et avec une vérité que M. de Marcellus admirait, lui qui vivait alors à ses côtés, sous le même toit. Il avouait donc que, tout véridique qu'il était, il manquait d'ouverture de cœur. Sauf dans ces pages, où il parlait librement à la postérité, il ne pouvait se décider à une confidence. Pourquoi? - Qu'on note la réponse! - Parce qu'il ne croyait « à rien, excepté en religion2. »
2. Ibid., t. II, p. 128. ↩
Toujours le même souci de mettre la Religion à part, hors des atteintes de son incrédulité. Son langage était plus explicite encore, s'il est possible, en 1841, vers la fin de ses Mémoires, quand, répondant à ceux qu'étonnait sa fidélité à une doctrine, alors si peu à la mode, il disait que sa foi aux choses de la vie présente, et sa foi chrétienne aux divines réalités de l'autre, avaient suivi une marche parallèle dans son âme, mais en sens contraire, l'une devenant toujours plus vivace avec les années, à mesure que l'autre allait de plus en plus s'affaiblissant.
Il faut lire ses paroles mêmes :
« La religion du Verbe est la manifestation d ‹ la vérité, comme la création est la visibilité de Dieu... Le Christianisme est l'appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création... Des personnes éclairées ne comprennent pas qu'un catholique tel que moi s'entête à s'asseoir à l'ombre de ce qu'elles appellent des ruines; selon ces personnes, c'est une gageure et un parti pris... Non, je n'ai point fait une gageure avec moi-même, je suis sincère; voici ce qui m'est arrivé : de mes projets, de mes études, de mes expériences, il ne m'est resté qu'un détromper complet de toutes les choses que poursuit le monde. Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions. »
Et alors le mot que citait M. de Noailles et que lui-même aimait à redire : « Il n'est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi1. »
1. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 375-377. ↩
Ou la parole humaine n'a plus de sens, même la parole de ceux que l'hypocrisie révolte le plus, ou il faut s'incliner devant ces déclarations décisives, faites à des amis et insérées, en outre, dans des pages confidentielles, que la postérité seule devait lire et où l'auteur affirme qu'il s'est mis tout entier.
Voici, d'ailleurs, sur le même point, le sentiment du témoin le plus compétent, le mieux informé, le plus irrécusable. On sait que Mme de Chateaubriand se laissait facilement aller à la peur. Il arriva donc que, plusieurs incendies ayant éclaté à bref intervalle, elle en fut effrayée. C'est à ce propos qu'elle écrivait à la comtesse de Caffarelli (4 août 1846) :
« Je suis charmée que les incendies vous aient quittés ; mais je vois avec peu de plaisir qu'ils nous arrivent ; en voilà déjà une demi-douzaine dans les environs de Paris ; nous sommes heureusement garantis par beaucoup de jardins, où, s'ils nous arrivaient, nous jetterions notre mobilier, qui ne vaut pas grand'chose, et nos personnes, qui ne valent pas mieux. M. de Chateaubriand nie le feu, comme vous savez qu'il nie tout, hors l'Evangile.i
Nous soulignons ce passage, très significatif sous la plume qui l'écrit en se jouant. On connaissait donc, autour de Chateaubriand, cet état de son esprit. On en parlait couramment, dans les occasions les plus indifférentes, comme d'un fait bien établi, certain, incontestable et dont il donnait sans cesse des preuves. Il n'est pas possible de ne pas en tomber d'accord : son scepticisme universel respectait certaines barrières ; il s'arrêtait au seuil du temple.
Que dis-je? Chateaubriand avait même cette tranquille possession de la vérité qui, ne laissant dans l'âme aucune place au doute, aucune ombre, n'y laisse non plus aucun désir de chercher de la lumière : il n'éprouvait pas le besoin de s'éclairer. Un jour, - c'était vers la fin de sa vie, - il était allé voir M. de Lamennais. Celui-ci, importuné sans doute, comme il arrive, par le souvenir de ce qu'il avait adoré, voulut entamer avec lui une controverse religieuse. - « Ah ! de grâce, mon cher ami », lui dit le visiteur en l'interrompant vivement, « n'engageons point de discussion théologique. Je m'en tiens à mon credo et j'y trouve ma consolation1. »
1. Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 110. ↩
Et redevenu seul, devant sa conscience et la postérité, il écrivait : « Chrétien entêté, tous les plus beaux génies de la terre n'ébranleraient pas ma foi2 ».
2. Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 372. Le mot est dit expressément à propos de Lamennais. Dans la préface des Études historiques, Chateaubriand s'est donné la satisfaction d'opposer à ceux qui trouvaient le Christianisme démodé deux hommes, alors fort à la mode : Byron et Benjamin Constant. Byron a écrit : « Je ne suis pas ennemi de la religion, au contraire, et pour preuve, j'élève ma fille naturelle à un catholicisme strict dans un couvent de la Romagne; car je pense que l'on ne peut jamais avoir assez de religion, quand on en a ; je penche de jour en jour davantage vers la doctrine catholique. » (Mémoires de Lord Byron, t. V, p. 172). Quant à Benjamin Constant, pendant son exil en Allemagne, sous le gouvernement impérial, il s'occupait de son ouvrage sur la Religion. Il rend compte à l'un de ses amis de son travail dans une lettre « autographe, dit Chateaubriand, que j'ai sous les yeux ». Voici un passage, assurément bien remarquable, de cette lettre : Hardemberg, ce 11 octobre 1811. « J'ai continué à travailler du mieux que j'ai pu au milieu de tant d'idées tristes. Pour la première fois je verrai, j'espère, dans peu de jours, la totalité de mon Histoire du Polythéisme rédigée. J'en ai refait tout le plan et plus des trois quarts des chapitres. Il l'a fallu pour arriver à l'ordre que j'avais dans la tête et que je crois avoir atteint. Il l'a fallu encore parce que, comme vous le savez, je ne suis plus ce philosophe intrépide, sûr qu'il n'y a rien après ce monde, et tellement content de ce monde qu'il se réjouit qu'il n'y en ait point d'autre. Mon ouvrage est une singulière preuve de ce que dit Bacon, qu'un peu de science mène à l'athéisme et plus de science à la religion. C'est positivement en approfondissant les faits, en en recueillant de toutes parts, et en me heurtant contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent a l'incrédulité, que je me suis vu force de reculer dans les idées religieuses. Je l'ai fait certainement de bien bonne foi, car chaque pas rétrograde m'a coûté. Encore à présent toutes mes habitudes et tous mes souvenirs sont philosophiques, et je défends poste à poste tout ce que la religion reconquiert sur moi. Il y a même un sacrifice d'amour-propre, car il est difficile, je le pense, de trouver une logique plus serrée que celle dont je m'étais servi pour attaquer toutes les opinions de ce genre. Mon livre n'avait que le défaut d'aller dans le sens opposé à ce qui, à présent, me paraît vrai et bon, et j'aurais eu un succès de parti indubitablement » Cf. Etudes historiques, Préface ; Œuvres, t. IX, p. 95-96. Benjamin Constant a parlé bien différemment du Génie du Christianisme, dans une lettre à Fauriel, en 1802, et dans une lettre à Chateaubriand, à qui il venait d'adresser son ouvrage sur la Religion, en 1824. Ce qu'on vient de lire sur la transformation de ses sentiments explique assez bien cette différence de jugement pour qu'on ne soit pas obligé de recourir à l'hypocrisie, que Sainte-Beuve fait intervenir décidément avec trop de facilité, ou, comme il l'écrit en adoucissant les termes, à la contradiction de « ce qui se dit dans les a parte des coulisses avec ce qui se débite avec pompe sur le devant de la scène ». Chateaubriand et son groupe, t. 1, p. 195, note 1. ↩