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L'Enchanteur 1768—1848
La sincérité religieuse de Chateaubriand § III. - raisons de sa conversion (suite 2)

§ III. - raisons de sa conversion (suite 2)

La sincérité religieuse de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 132–149 · chapitre 10 sur 30

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : V. Lecoffre, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il ne s'arrête point à un vague déisme. Il ne se contente pas de saluer de loin l'Ètre auguste et tout-puissant qu'il aperçoit et reconnaît sous le voile transparent de ses œuvres. Il parle du Christianisme avec sympathie. Après le réquisitoire philosophique que lui a fourni sa mémoire, il prend la parole en son nom : son cœur réclame en faveur de ce cher condamné. Pourquoi faire la guerre à cette religion de nos pères? Que mettrez-vous à sa place? Qui défendra comme elle les droits sacrés de la morale? Qui consolera comme elle? Quel autre Samaritain versera une huile aussi douce sur les blessures de l'âme1 ?

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xlvii ; Œuvres, t. I, p. 593. ↩

Quant aux prêtres catholiques, au milieu des communes accusations dont il poursuit tous les sacerdoces, il fait, en leur faveur, des réserves singulièrement caractéristiques.

Il trouve, on le sait, d'une manière générale, que, si l'esprit sacerdotal est dangereux « dans un État despotique », « tout considéré, les prêtres sont nécessaires aux mœurs et excellents dans une république; ils ne sauraient y causer de mal et peuvent y faire beaucoup de bien2 ». Mais il ne les en accuse pas moins d'intolérance et de fanatisme. Il ajoute aussitôt, il est vrai, que nous sommes tous fanatiques à notre manière et pour nos intérêts3.

2. Ibid., IIᵉ partie, chap. xlviii et xlix ; p. 596. ↩

3. Ibid., p. 597-598. ↩

Mais cette sorte d'excuse ne lui suffit pas. Dans un chapitre spécial sur le « clergé actuel en Europe », et particulièrement sur le clergé de France, son expérience personnelle défend les prêtres catholiques contre les reproches généraux que ses théories font à tous les autres. II proclame qu'ils se distinguent de beaucoup de prêtres antiques, en ce qu'ils sont de bonne foi et croient sincèrement ce qu'ils enseignent4. Il dit des évêques « qu'ils étaient généralement instruits et charitables, qu'ils connaissaient mieux l'état de l'opinion que les grands parce qu'ils vivaient davantage avec le peuple1 ». Et pour les curés des paroisses, il les vénère et les admire. Il va jusqu'à déclarer que « la simplicité du cœur, la sainteté de la vie, la pauvreté évangélique, la charité céleste, en faisaient la partie la plus respectable de la nation ».

4. Ibid., p. 597. ↩

1. Dans le Génie du Christianisme, il devait écrire plus tard (IVᵉ partie, livre III, ch. ii) : « Aucune classe d'hommes n'a plus honoré l'humanité que celle des évêques, et l'on ne pourrait trouver ailleurs plus de vertus, de grandeur et de génie. » ↩

« J'en ai connu quelques-uns », ajoute-t-il, « qui semblaient moins des hommes que des esprits bienfaisants, descendus sur la terre pour soulager les maux de l'humanité. Souvent ils se dépouillèrent de leurs vêtements pour en couvrir la nudité de leurs semblables ; souvent ils se refusèrent la vie même pour nourrir les nécessiteux. Qui oserait reprocher à de tels hommes quelque sévérité d'opinion2 ? »

2. Essai, IIᵉ partie, chap. l ; Œuvres, t. I, p. 599. Ce passage, augmenté de ce qui le suit dans le texte sur le même sujet, a été reproduit dans le Génie du christianisme, avec quelques retouches de forme, IV° partie, livre III, chap. u. ↩

Nous voyons ici, en pleine lumière, la double influence à laquelle le jeune écrivain obéit. D'une part, les préjugés hostiles à l'nglise, dont l'ont abondamment pourvu ses fréquentations et ses lectures ; d'autre part, ses sympathies personnelles, fondées sur ses propres souvenirs. Il lui arrive ce qui est arrivé à beaucoup d'autres : il répète de confiance les bruits malveillants de l'opinion contre le clergé en général. Mais, dès qu'il songe à ceux de ses membres qu'il a vus de près et dont il a pu connaître les œuvres et la vie, sa loyauté l'oblige à convenir qu'ils forment une exception glorieuse : la règle s'applique à tous les autres sans doute, mais à coup sûr elle ne s'applique pas à eux1!. Et même il ne s'en tient pas là, on l'a vu ; tout le clergé de France est glorifié.

1. « Ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma vie entre les mains des prêtres. Je n'ai pas vu l'ombre d'un scandale. Je n'ai connu que de bons prêtres. » E. Renan, Souvenirs d'enfance, t. II, C. Lévy. ↩

Ce panégyrique contredit les accusations dont l'auteur s'est fait l'organe plus haut. Pourquoi s'en étonner ? Il est naturel que la contradiction soit dans ses écrits : il la porte en lui-même. Mais il critique avec son esprit et d'un air détaché ; on sent, au contraire, qu'il loue avec son cœur. Evidemment il pense aux prêtres qu'il a connus jadis en France, dans sa chère Bretagne; il s'en souvient avec joie, il les estime, et il les aime.

Il a, d'ailleurs, été souvent consolé, dans ses souffrances, par les divins enseignements dont ils nourrirent son enfance. Dans un étrange chapitre où, interrompant tout à coup la suite de son ouvrage, il s'adresse brusquement aux « infortunés », et qui paraît jaillir du plus profond de son âme, comme une sorte d'aveu involontaire, il se demande, avec émotion, comment doit se conduire l'homme malheureux. « Quelles qu'aient été tes erreurs, innocent ou coupable, né sur un trône ou dans une chaumière, qui que tu sois, enfant du malheur, je te salue. » Il donne donc à ceux qui souffrent les conseils chaleureux d'un frère d'infortune, et on l'y retrouve tout entier : qu'ils dérobent soigneusement leur douleur à tous les regards indiscrets; qu'ils vivent isolés, loin d'une société sans entrailles ni justice, et qu'ils gardent toujours « une fierté intraitable! L'orgueil est la vertu du malheur »

Et quant à la manière de soulager nos chagrins, c'est « la pierre philosophale... Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C'est le médecin qui dit au patient : Portez-vous bien ».

Qui donc croire? A quoi recourir? « Un livre vraiment utile au misérable, parce qu'on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l'espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l'âme, ce sont les Evangiles. Leur divin auteur ne s'arrête point à prêcher vainement les infortunés, il fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie1. »

1. Essai, II° partie, chap. xIII; Œuvres, t 1, p. 503-506, passim. ↩

Et ce n'est pas la seule fois qu'il exalte jusqu'au ciel celui qu'il appelle « le Dieu des misérables ». Il raconte ailleurs brièvement sa merveilleuse histoire, de sa naissance humiliée à « sa glorieuse ascension » avec l'accent même du plus fidèle des croyants. Et chemin faisant, il lui consacre cet hommage, qui est un acte d'adoration :

« Si la morale la plus pure et le cœur le plus tendre, si une vie passée à combattre l'erreur et à soulager les maux des hommes sont les attributs de la Divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ? Modèle de toutes les vertus, l'amitié le voit endormi sur le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance l'admire avec attendrissement, dans le jugement de la femme adultère ; partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l'infortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix ; et son dernier soupir, dans les angoisses de la mort, est un soupir de miséricorde1. »

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xxxiv et xxv, p. 570-571. ↩

Il l'appelle bien, au chapitre précédent, « un homme extraordinaire ». Mais il ne paraît pas qu'il y ait, dans l'expression, aucune intention blasphématoire. Et y en aurait-il une, ce serait simplement une preuve nouvelle que l'Essai ne présente pas de doctrine arrêtée en matière religieuse. L'esprit de l'auteur ressemble à un navire mal lesté, livré au caprice des vents ; il penche d'un côté ou d'un autre, suivant le sens où soufle la rafale. Il résout, en des sens contraires, les questions de la métaphysique, à la fois les plus simples et les plus graves. Il croit et il ne croit pas à l'immortalité de l'âme2. Il célèbre avec des accents lyriques, on le sait, la toute-puissance du Créateur3, et ailleurs il parle à peu près en athée ; il doute de Dieu comme de la vertu : il n'y a plus à ses yeux ni bien, ni mal, ni Providence1.

2. Essai, IIᵉ partie, chap. xxxi ; surtout la note de l'Exemplaire confidentiel, œuvres, t. 1, p. 565. ↩

3. Ibid., IIᵉ partie, chap. xxxi ; Œuvres, t. I, p. 564-565. ↩

1. Essai, IIᵉ partie, chap. xxii, note de l'Exemplaire confidentiel, t. 1, p. 536. ↩

C'est une âme inquiète, agitée, ballottée en sens contraires. L'Essai n'a pas de doctrine, tout s'y rencontre : il ressemble à un chaos, comme son auteur disait lui-même en le revoyant2. On y trouve pêle-mêle les assertions les plus diverses. La pensée y bouillonne comme un métal en fusion, mais elle n'a pas encore reçu le moule qui doit, en la fixant, lui donner une forme précise, et en même temps l'unité, la force et la beauté. Chateaubriand n'est pas encore lui-même dans cet ouvrage. Il reflète souvent les idées d'autrui. Sa philosophie en particulier n'est qu'une philosophie de collège, un écho3. Voilà pourquoi elle rend des sons différents : ils varient avec la voix à laquelle elle répond.

2. Ibid., préface de 1826, p. 253. ↩

3. Ibid., chap. xxxi, note de l'édition de 1826, t. I, p. 565. Voir aussi p. 568, en note toujours. ↩

Mais il n'est pas possible de nier cependant que, si son esprit est partagé, incertain, indifférent, son cœur incline vers la Religion. Sur ce point, d'ailleurs, sa conduite commente son livre et l'éclaire.

Quand il fit son voyage en Amérique, sa foi avait déjà subi le choc dont témoigne le scepticisme intermittent de l'Essai; il s'était nourri des entretiens des philosophes et de leurs écrits. Or il nous a raconté lui-même ce qui se passait dans son âme, pendant la traversée, sur cette mer sans limites, moins orageuse que sa jeunesse. Parfois sans doute le spectacle des belles nuits étoilées ne faisait qu'éveiller dans son cœur un sentiment délicieux de voluptueuse et tranquille poésie. Enveloppé dans son manteau, il se couchait sur le tillac ; ses regards contemplaient les étoiles au-dessus de sa tête. La voile enflée lui renvoyait la fraîcheur de la brise, qui le berçait avec mollesse; à demi assoupi et poussé par le vent, il changeait de ciel en changeant de rêve1.

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 346. ↩

Mais, d'autres fois, ce calme, cette immensité, ces mondes étincelants, qui roulaient silencieusement dans les profondeurs lointaines du ciel, tout entraînait peu à peu son âme au-delà des chemins lumineux où les astres voyagent, jusqu'à Celui qui a allumé ces soleils et qui les verra s'éteindre. « Nous nous levions la nuit, dit-il, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence : tuta aequora silent. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long de ses flancs. Des milliers d'étoiles, rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots ! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds2. »

2. Ibid., p. 347-348. ↩

Voilà de quel côté sa pensée allait d'elle-même, sans qu'elle eût besoin d'aucun guide pour diriger son élan.

Les solitudes américaines ne lui parièrent pas moins de Dieu que celles de l'Océan. On n'a qu'à ouvrir les Natchez pour s'en convaincre. Le poème se pare complaisamment de toutes les beautés poétiques de la Religion. Quel que fût alors le trouble de son esprit, l'auteur était resté chrétien, tout au moins par l'imagination et par le cœur1.

1. Voir, en particulier, au livre VIII, la scène entre Chactas et le chef de la prière (l'évêque de Marseille), ou, au livre IV, les pages consacrées à sainte Catherine et à sainte Geneviève ; il y a dans ce livre un tableau du ciel, différent de celui des Martyrs, mais qui est peint avec complaisance et qui respire un certain sentiment de l'infini. ↩

Rentré en France, on l'a vu, à la nouvelle de l'arrestation du roi, il reprit du service et s'engagea dans une compagnie bretonne, qui faisait partie de l'armée des princes. Il fut atteint bientôt d'une blessure. Par surcroît, la petite vérole, qui désolait le camp, le frappa à son tour. Sa compagnie s'étant débandée, il errait à travers la campagne. La fièvre le minait lentement; il pensa enfin qu'il allait mourir :

« Vers la fin du jour », dit-il, « je m'étendis sur le dos, à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala2, ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'endormis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j'entendis était la chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil1. »

2. Il portait dans son sac de soldat, avec son linge, le manuscrit d'Atala et de son voyage en Amérique. C'était toute sa fortune, mais c'était bien une fortune. Une nuit on lui vola ses chemises, mais on lui laissa ce qu'il nommait ses paperasses. Le sac ne fut plus que le sac d'Atala (Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 25). ↩

1. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 65. ↩

Ainsi sa dernière pensée est une pensée religieuse. Comme les héros grecs, épris de leur belle lumière, il salue une dernière fois le soleil qu'il n'espère plus revoir ; comme le guerrier de Virgile, qui envoie en mourant un souvenir suprême aux doux rivages d'Argos, il songe à ses chères landes bretonnes, où s'écoula son enfance et où il a laissé ceux qu'il aime. Mais, de plus que ces âmes antiques, il tourne son cœur vers Dieu, à qui il rend sa vie, ainsi qu'un dépôt que l'heure est venue de remettre, et son regard, près de s'éteindre, se relève à demi vers le ciel, le pays des âmes, leur véritable patrie et le lieu ineffable de leur éternel rendez-vous.

Voilà ce qu'il était durant les années qui succédèrent à sa première jeunesse, quand il composait l'Essai historique, ou qu'il le portait en germe dans sa pensée ! Sainte-Beuve a signalé, entre ce livre et celui qui allait suivre, un rapport qui rendait moins étonnant, à ses yeux, le passage de l'un à l'autre : l'auteur de l'Essai croit à la nécessité sociale du Christianisme. Sur ce point, « il se sépare des Encyclopédistes, qui minent l'édifice, et il leur dit : A quoi bon? Quand ce sera miné, que gagnerez-vous à avoir étalé et démontré la ruine ? C'est par là qu'il se prépare et se dispose, encore à son insu, à ce qu'il fera bientôt dans le Génie du Christianisme. C'est là le lien réel et comme le pont entre les deux ouvrages, qui semblent d'abord contradictoires1. »

1. Chateaubriand et son groupe, 1, p. 164. ↩

L'observation est juste, mais incomplète; Sainte-Beuve n'a pas dit assez. Il y a d'autres ponts que celui dont il parle, et de meilleurs : plus soudes, plus larges et plus faciles à traverser. « En lisant attentivement l'Essai », a écrit Chateaubriand lui-même, on sent partout que la nature religieuse est au fond et que l'incrédulité n'est qu'à la surface2. »

2. Essai, préface de l'édition de 1826; OEuvres, t. I, p. 253. ↩

C'est ce que M. Janet aussi a fait justement remarquer; il a fort bien vu qu'il y avait chez le Jeune auteur un christianisme latent et profond, beaucoup plus profond que son scepticisme. Le vieil homme, le chrétien primitif, était resté en lui, effacé sans doute, inactif et comme endormi, mais tout prêt à se réveiller3.

3. Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1890. ↩

Il aurait pu s'appliquer d'avance ce que Lamartine a écrit de lui-même : « J'ai été élevé au sein du Christianisme; j'ai été formé de sa substance ; il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité, et si je le pouvais je ne le voudrais pas, car le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi4. »

4. Un Homme d'aujourd'hui, XIV. C. Lévy. ↩

Il avait dans l'esprit la plus haute estime de sa religion maternelle, et il en portait l'amour dans le cœur. Et ce qui devait rendre plus vif encore chez lui ce double sentiment, en cette année 1798 qui fut décisive, c'est le spectacle de tout ce que la Foi emportait, en s'en allant, des croyances les plus chères de sa raison. L'exemplaire confidentiel de l'Essai en est la preuve. Les notes qu'il y a mises en marge, en ce temps-là, tout près de sa conversion, ne permettent pas d'ignorer jusqu'à quelles négations effrayantes il finissait par descendre, dans les alternatives qui faisaient passer son intelligence de la foi à l'incrédulité et de l'incrédulité à la foi. Il en arrivait, on s'en souvient, à tout mettre en doute, l'immortalité de l'âme, Dieu, la vertu même. C'est alors qu'ayant touché le fond de l'abîme il rebondit jusqu'en haut.

Etre chrétien ou ne plus croire à rien, c'étaient les deux termes entre lesquels il se rendait compte qu'il devait désormais choisir. Les mystères de la Religion sont comme la lumière du jour, que les yeux ne voient pas elle-même, et dont ils n'apprécient jamais mieux les bienfaits que lorsqu'elle s'éteint, laissant partout derrière elle l'obscurité et la nuit. Les ténèbres où s'enfonçait Chateaubriand lui faisaient assurément jeter un regard de sympathie et de désir vers les clartés invisibles, dont il avait joui autrefois.

Il en était là, quand il reçut la lettre douloureuse, qui lui apprenait tout ensemble et la mort de Mme de Chateaubriand et les chagrins dont l'Essai avait accablé ses derniers jours, et les doux reproches, les tendres prières, qu'elle semblait lui adresser des rivages de l'autre monde. L'esprit n'est pas toujours la dupe du cœur ; il est quelquefois son obligé. Entre la foi du chrétien et l'incrédulité du sceptique, l'esprit de Chateaubriand hésitait, on vient de le voir, oscillant de l'une à l'autre : son cœur, qui n'avait jamais été indifférent, fit tomber alors dans la balance une pluie de larmes, et la foi l'emporta.

« Rien de plus vraisemblable », dit Villemain, « que ce qu'il ajoute au sujet des exemplaires de son livre, jetés au feu par lui-même dans cette révolution soudaine, qui bouleversa son âme et changea tous ses sentiments, un peu confus encore, et, comme il arrive dans la jeunesse, à la fois indécis et violents... Ce n'est pas une rétractation par inconstance, un changement par calcul ; c'est la même âme frappée d'un coup inattendu et inclinée plus fortement où elle penchait déjà1 »

Ajoutons enfin que la grâce de Dieu a de ces coups subits de miséricorde. Beaucoup de gens du monde refusent d'y croire : ils n'admettent pas l'intervention du ciel dans notre vie. Mais c'est un tait pourtant, et qui s'impose comme tous les faits. Ceux-là seuls peuvent le révoquer en doute à qui leurs occupations et leur manière de vivre ne fournissent pas l'occasion d'en être témoins. Mais combien l'ont vu de leurs yeux et, pour ainsi dire, touché de leurs mains, parmi ceux que leur ministère appelle à étudier les âmes et à connaître tous les secrets de leur histoire.

1. La Tribune moderne. M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence, etc., p. 76. ↩

Qu'on nous permette d'exposer sur ce sujet la doctrine de l'Eglise! Pour rester invisible, Dicu n'en est pas moins agissant autour de nous et en nous-mêmes, surtout dans ce qui touche aux intérêts de l'autre vie. Les meilleurs des incrédules n'acceptent l'existence d'un être infini qu'à la condition de le reléguer au loin dans un ciel solitaire, où le retient et l'absorbe un bonheur égoïste; ils « laissent subsister dans le monde la statue de Dieu, s'il est permis de se servir d'une telle expression, mais la statue seulement, une image, un marbre; Dieu lui-même n'y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant1 », qui parle aux âmes et se révèle en elles par son action. Comment il concilie leur liberté et sa puissance, c'est un secret qui le regarde, et dont ne se trouble guère vraiment quiconque réfléchit aux mystères impénétrables parmi lesquels nous vivons. Ce qu'il y a de certain, c'est que parfois il ouvre brusquement leurs yeux à sa lumière : il en fait d'heureuses vaincues de la vérité.

1. Guizot, Méditations et études morales, préface, p. 1. ↩

« Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous? Je suis Jésus de Nazareth. »

D'autres que Saul ont entendu cette douce voix et reçu la grâce ineffable qu'elle annonce. Ils ont été renversés un jour sur le chemin, et ils se sont relevés, comme l'apôtre, disciples et défenseurs de cette doctrine blasphémée ou méconnue, qui venait de les conquérir.

Après tout, Dieu n'est-il pas maître de sa grâce? S'il ne refuse à personne les secours intimes dont notre faiblesse a besoin dans ce voyage aventureux vers l'autre monde, il donne ses faveurs extraordinaires à qui il lui plaît et comme il lui plaît. « L'Esprit souffle où il veut »; lui aussi il « a ses raisons que la raison ne comprend pas ».

Il faut dire, cependant, que ses grandes miséricordes, toutes mystérieuses qu'elles peuvent être, s'expliquent le plus souvent; on se rend compte, si l'on y regarde, de ce qui les a provoquées.

Quelquefois notre œil lui-même, - trop facile à tromper, il est vrai, - voit de si heureuses dispositions dans l'âme ainsi favorisée, tant de loyauté d'esprit, une si belle droiture de cœur, que la grâce de la Foi lui en paraît comme la récompense attendue et l'épanouissement naturel : c'est une fleur divine qui, pour éclore sur une telle tige, n'a eu besoin, si l'on peut ainsi dire, que de quelques gouttes opportunes de la rosée du ciel et de quelques chauds rayons du soleil1!.

1. A propos de l'importance qu'a la droiture pour le salut, un de nos contemporains a écrit cette spirituelle boutade : « Tant bien que mal on arrive au ciel. » - Quand on sait le chemin. - Oh ! mon Dieu : c'est en face, il suffit d'aller tout droit (Gustave Droz, Tristesses et Sourires, II). ↩

Et puis, il y a cette grande loi de l solidarité, qui est un dogme évangélique et qu'il ne faut jamais oublier. Nous ne sommes pas isolés dans le monde. Nous avons parfois à nos côtés, loin de nos yeux peut-être, mais tout près de nos cœurs par l'affection qu'elles nous portent, des âmes saintes et dévouées, qui travaillent, qui luttent, qui souffrent et qui prient pour nous. Leurs prières, leurs vertus et leurs épreuves sollicitent Dieu sans cesse en notre faveur, et avec d'autant plus d'efficacité qu'elles ont plus de mérites et qu'elles nous aiment davantage.

C'est ce qu'a très bien compris et admirablement exprimé sur la scène la grande âme chrétienne de notre Corneille. Qu'est-ce, en effet, que Polyeucte, sinon l'histoire parallèle de deux âmes, dont l'une, devenue chrétienne et qui tient plus du ciel que de la terre, retourne au ciel par le chemin sanglant du martyre, tandis que l'autre, déjà digne de la comprendre et de la suivre, mais encore victime des obscurités de l'erreur, tout à coup, grâce aux mérites héroïques de la première, est illuminée par un rayon de la vérité, comme par un éclair, et s'écrie :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée...

Je suis chrétienne enfin.

C'est à Polyeucte que Pauline est redevable de de cette lumière inattendue; c'est lui qui l'a sauvée par son détachement sublime, son amour, ses prières et sa mort.

Il ne faut pas voir là une peinture invraisemblable inventée par le poète, un tableau fantaisiste dont son imagination aurait fourni seule tous les traits. Il y a beaucoup de vérité dans ces scènes idéales. C'est l'histoire, agrandie par un esprit puissant et embellie par son art, de ce qui se passe en réalité, plus humblement, entre les âmes et dans leurs rap- . ports avec le ciel. Les œuvres des unes peuvent profiter aux autres. Dieu voit leurs désirs, il entend leurs voix, et, à son heure, au gré de sa volonté souveraine, sa grâce descend, comme une réponse, sur les êtres chéris pour qui leurs vertus l'implorent plus efficacement encore que leurs prières.

Que Chateaubriand ait bénéficié, dans sa conversion, d'une faveur semblable, rien n'empêche de le croire, et même tout y autorise. Il appartenait à une famille chrétienne, fort inquiète de l'état de son âme, et qui suppliait ardemment le ciel pour lui. « Rien ne remplace», a-t-il écrit lui-même, « l'attachement, la délicatesse et le dévouement d'une femme. On est oublié de ses frères et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons : on ne l'est jamais de sa mère, de sa sœur ou de sa femme1 l »

1. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 194. ↩

Il lui restait alors de ses proches, outre sa jeune femme, sa sœur Lucile et son autre sœur, Julie, cette Mme de Farcy qui lui annonça la mort de sa mère et qui devait mourir elle-même un an après. Toutes trois étaient des âmes pieuses ; et l'une d'elles, Me de Farcy, pouvait passer pour une véritable sainte2. D'abord vivement éprise du monde • où elle était adulée pour sa jeunesse brillante, son esprit et sa grâce, folle de réunions, de fêtes et de poésie, elle dit adieu aux succès, à un âge où elle pouvait encore longtemps les espérer tous ; elle n'avait pas trente ans. Dès lors, elle devint une religieuse sans voile, et mena, hors du cloître, la vie du cloître le plus austère. Couchant dans un grenier, sur une sorte de lit de planches, s'habillant d'une étoffe grossière, jeûnant tous les jours avec rigueur, vivant de pain noir et d'eau, portant enfin sur une chair délicate un dur cilice, on eût dit qu'elle avait à expier de grands crimes, et non pas seulement la frivole complaisance de s'être sentie trop souvent, sous le feu des lustres, admirée de tous les yeux, enviée, recherchée, adorée.

2. L'abbé Carron a raconté sa vie dans l'ouvrage : Vie des Justes, etc. (Versailles et Paris, 1815-1817, 10 volumes in-12), t. IV, pp. 349 et suivantes. Chateaubriand a reproduit ces pages, en les abrégeant, à la suite de ses Mémoires d'outre-tombe. ↩

Voilà quelles âmes priaient et méritaient pour Chateaubriand sur la terre. Et au-delà de la terre, auprès de Dieu même, il avait, pour plaider sa cause, ceux des membres de sa famille qu'y avait envoyés le bourreau. A son tour, épargnée par la hache, mais mourant des longues souffrances de sa prison et de toutes les blessures que la Révolution lui avait faites, sa mère venait de rejoindre les martyrs.

« C'est à ma mère », a-t-il dit, « que je dois la consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion. »

Il ne pensait sans doute qu'à l'éducation chrétienne qu'il en avait reçue dans son enfance. Mais peut-être lui fut-il redevable une seconde fois de ses croyances. Peut-être ne dut-il à personne plus qu'à elle la divine clarté, qui lui montra subitement ses erreurs. Qui put intercéder pour lui avec plus d'autorité, plus d'ardeur, plus d'opiniâtreté, plus d'amour?

L'âme de Chateaubriand était donc bien gardée par ceux qui l'aimaient. Beaucoup de voix puissantes appelaient sur elle la grâce de Dieu, et encore qu'elle fût loin d'être sans reproche, la grâce de Dieu pouvait aisément y descendre et s'y reposer : certains sentiments, nobles et beaux, lui en ouvraient la porte toute grande.

On a vu aussi qu'il n'était pas aussi loin de la Religion qu'il pouvait le paraître ; il en était même tout près, du moins par la sympathie, et il devait suffire d'une émotion vive et profonde, comme celle qu'il éprouva, pour que son âme franchît la faible distance qui le séparait de la foi. Il n'avait qu'un pas à faire : il n'eut besoin que d'un mouvement et d'une minute.